par Ahinama | Mar 9, 2013 | Culture populaire cubaine
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Documentaire de Ulysses Hernández, Cuba, 2009 (?), 18 minutes
Ce court documentaire nous plonge au cœur des traditions orales d’un petit village perdu, Ruda, niché près de la petite ville de San José de las Lajas. Là, à seulement quelques dizaines de kilomètres de la Havane, nous nous retrouvons déjà au cœur de la campagne cubaine. On se déplace en carrioles à cheval, on coupe les hautes herbes à la machette et l’on chante à la guitare les décimas des Tonadas. Mais surtout, les habitants s’y transmettent, de génération en génération, d’étranges histoires de fantôme de guerriers mambises, de lumières flottant la nuit sur les eaux des étangs, et de panthère échappée d’un cirque. Il y a aussi plein de superstitions : une poule chantant comme un coq annonce une mauvaise nouvelle, il faut tremper une hache dans le lait en récitant une prière pour éloigner l’orage… Au fil des interviews, les vieux habitants, mais aussi quelques jeunes, révèlent leur profond attachement à ce patrimoine oral. Ils semblent croire vraiment à ce qu’ils racontent, ajoutant aux contes et superstitions des détails vécus qui apporteraient la preuve de leur réalité. Ils auraient ainsi été eux-mêmes témoin d’apparitions mystérieuses, vérifié le pouvoir magique des incantations contre les tornades ou constaté par expérience que la poule chantant comme le coq annonce effectivement un malheur. La légende sentre ainsi en poétique osmose avec la réalité vécue. Avec en plus ses images bucoliques de la campagne cubaine, ce documentaire, malgré sa simplicité, est vraiment craquant !! Fabrice Hatem Pour visionner ce documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=FxC6GyVg8y4&feature=player_embedded |
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Culture populaire cubaine
Une émouvante plongée dans la réalité cubaine d’aujourd’hui
Etrange relation que j’ai nouée avec cet excellent ouvrage de Bérengère Morucci, consacré à la description de la vie quotidienne d’un quartier nouveau de l’agglomération de La Havane, Alamar, situé à l’extrême est de la ville, pas très loin des plages. Construit au cours des années 1970 dans la ferveur des projets révolutionnaires, ce quartier était censé offrir à ses habitants une vie nouvelle, avec des confortables logements et tous les équipements collectifs dont ils pouvaient avoir besoin. Avec l’accumulation des désillusions et des difficultés, il s’est progressivement transformé une grande cité-dortoir aux immeubles dégradés, aux équipements inachevés, et où s‘entassent, dans des conditions de grandes difficultés matérielles, 120000 personnes dans des appartements prévus pour 50000. Bérengère Morucci, sociologue de formation, est allée vivre à leurs côtés, a partagé leur quotidien, a recueilli leurs confidence, a observé leurs habitudes, et en a tiré ce très beau livre, chronique à la fois rigoureuse et profondément humaine de la vie de ce quartier.
Lorsque j’avais lu cet ouvrage pour la première fois, en 2008, juste avant mon premier voyage à Cuba, il m’avait fait rêver, un peu comme m’avaient fait rêver dix ans plus tôt les chansons de Tango d’Homéro Manzi, pleines de l’humble poésie des habitants du faubourg portégne. Mais j’avais encore du mal à imaginer la densité de la vie réelle derrière ces très attachants et émouvants récits. Et tout d’abord, je ne savais pas exactement où se trouvait Alamar, dont le nom n’évoquait pas pour moi un espace géographique précis, mais plutôt une sorte de lieu mythique, où se serait trouvé fictivement rassemblé tout ce que j’aspirais à comprendre de la réalité cubaine d’aujourd’hui. Je rêvais donc d’aller à Alamar, sans jamais y parvenir au cours de mes voyages successifs à Cuba, tant ce quartier semblait éloigné du centre-ville et de ses parcours touristiques.
En octobre 2011, l’occasion me fut enfin donné de me rendre à Alamar. Je réalisais alors un documentaire sur le danseur afro-cubain Domingo Pau qui m’emmena, un dimanche matin, rendre visite à un ancien collègue, l’ex-danseur et comédien Julian Villa. Cette visite trop rapide me permit de localiser enfin Alamar, de faire quelques pas dans ce quartier arboré, aux rues spacieuses longées de longs blocs d’immeubles de 4 à 6 étages, de prendre la mesure aussi de la dégradation assez avancée du parc immobilier et des logements – plomberie déficiente, fissures, etc. -, ainsi que la pauvreté du mobilier et des conditions de vie difficiles sous tous rapports de ses habitants.
Mais surtout, cette visite intervint à un moment où j’avais déjà rencontré, au cours de mes multiples voyages dans l’île, des centaines de Cubains, habitant dans différents quartiers de Santiago et de La Havane où j’avais pu me rendre. Tous m’avaient raconté les mêmes histoires que celles qui tissent le livre-récit de Bérengère : les pénuries chroniques de produits de première nécessité ; la cherté de la vie, et notamment de l’alimentation, par rapport aux salaires ridiculement bas versés par l’Etat cubain ; la nécessité absolue, pour simplement survivre, de se procurer des devises fortes – CUC ou pesos convertibles – permettant d’acheter ces produits sur le marché libre ou sur le marché noir ; les petits boulots et les petits trafics – certains plus ou moins autorisés, d’autres illégaux, d’autres franchement délictueux ; les rêves de voyages et de départ vers l’étranger, pourquoi pas en épousant un touriste de passage ; les difficultés de transport dans des « Guagua » surchargés et inconfortables ; la déficience des télécommunications, les difficultés de raccord au téléphone fixe et le recours obligé à celui d’un voisin complaisant ; les acrobaties incroyables pour se procurer des objets aussi élémentaires qu’un frigo ou qu’une télévision.
J’avais aussi visité beaucoup de maisons, d’appartements, avec leurs sanitaires presque systématiquement en panne où il faut verser soi-même l’eau dans les cabinets et mettre le papier toilette usagé, non dans la chasse d’eau menacée d’être bouchée, mais dans une petite poubelle prévue à cet effet. J’avais vécu ces pannes d’électricité récurrentes qui paralysent subitement d’existence au milieu des gestes de la vie quotidienne. J’avais aussi observé, comme elle, le mélange d’ennui – souvent pas de travail, pas d’argent, donc pas de loisirs payants, en résumé des journées entières à ne rien faire – et de chaleur humaine – la danse, la musique, la bande de copains – qui caractérise la vie de tant de cubains. La poésie incroyable, aussi, qui surgit comme par enchantement à chaque situation, à chaque instant de l’existence.
Et c’est pourquoi, lorsque j’ai relu récemment ce livre, après tant de jours passés dans ce pays et aux côtés de ses habitants, j’ai éprouvé à nouveau une émotion violente, mais dont la nature avait changé. Au lieu d’un appel puissant mais encore vague au voyage et au rêve, il évoquait désormais pour moi des personnages réels, des situations vécues, des paysages connus, des confidences entendues. Derrière chacun des récits de Bérengère, je pouvais lire en filigrane des récits similaires, que j’aurais pu moi-même écrire sur la base de mon expérience personnelle, en changeant simplement le lieu ou le nom du personnage principal : en évoquant mes propres amis cubains, différents de ceux de Bérengère, et pourtant si proches par leur vie quotidienne, leurs difficultés immenses et leurs espoirs modestes.
Cet ouvrage est à la fois une enquête sociologique et une expérience humaine. Ethnologue et sociologue de formation, amoureuse de Cuba, Berengère a été habiter pendant quelques mois le quartier d’Alamar en 2003 ; elle a vécu avec la population, a partagé ses difficultés, a observé leur vie quotidienne, a noué des amitiés et recueilli des confidences. Elle a vécu l’autre côté du miroir cubain, loin des pistes de Salsa et des circuits touristiques du centre-ville. Une vie quotidienne tissée d’inconfort, de pénuries, d’ennui, d’interdiction de toutes sortes, mais aussi pleine de chaleur humaine et de poésie. Des gamins qui d’interpellent en jouant en foot au pied des immeubles, des amoureux qui s’embrassent sur la plage, des fêtes improvisées dans les appartements.
Le livre vaut à la fois par la qualité de son travail scientifique d’observation de terrain et par celle, d’ordre plus littéraire, de sa rédaction, écrite d’une plume sensible et pleine de tendresse. Berengère sait nous faire percevoir, avec son style direct, son langage apparemment simple et dépouillé, l’émotion, la vibration humaine de chacune des situations décrites. Nous nous attachons ainsi à chacun de ses amis comme s’ils étaient les nôtres : Luis, l’ancien joueur de Base-ball et qui vit avec sa mère impotente, dans un appartement infesté de blattes ; Miguel, qui égrène ses souvenirs de travailleur volontaire dans la micro-brigade de construction ; Yanete, avec ses amours suisses déçues, qui invoque avec ferveurs la protection de Yemaya ; la vieille Camilla, qui prépare le « café du pauvre » – mélange de café et de pois-chiches – en évoquant ses souvenirs de jeunesse ; Simon, toujours amoureux d’une touriste américaine rencontrée deux ans auparavant, et qui vit avec son père trop souvent saoûl ; Nolia, ancienne responsable du parti, communiste toujours convaincue, mais qui a ouvert un paladar – un petit restaurant – pour pouvoir arrondir sa maigre retraite ; Tito, qui vend des Batidos (glaces) appréciés par tout le quartier dans son kiosque du coin de rue ; Jaime, le cuisinier qui aimerait tant avoir de l’aspirine pour soigner son mal de tête ; Roberto, l’ancien plongeur-démineur de l’armée qui travaille maintenant dans une bibliothèque ; Isis, bibliothécaire dans une école primaire de zone 23 et fervente pratiquante des religions afro- cubaines ; sa fille Haruko, qui passe des heures devant son miroir en se maquillant et se dandinant en attendant d’avoir l’âge d’aller danser…
Les lieux aussi : le marché paysan libre, où vendeurs et acheteuses se disputent sur la qualité d’un légume ; le bunker anti-aérien, qui abrite maintenant les amours adolescentes du quartier tout en servant également d’urinoir ; l’inconfortable cantine publique El familiar, où les vieux retraités mangent un maigre repas subventionné pendant que la foule se presse, en face, sur la terrasse de Pio-pio, un bar-restaurant privé ; le cinéma XI festival, bloc de béton inachevé posé au milieu d’un terrain vague qui aurait dû être une place centrale bien aménagée ; un peu à l’écart, l’ancienne prison transformée en école primaire ; enfin, les différents quartiers d’Alamar et de ses environs : Siberia, M3, la zone micro X jamais achevée, plus loin Cojimar, puis la plage où les enfant fabriquent de cerfs-volants avec un bout de ficelle et un morceau de plastique ; les bus inconfortables et bondés aux noms imagés – camello, guagua – jusqu’à cet ancien corbillard transformé en mini-bus, où il faut se plier en trois pour pouvoir rentrer.
Il y aussi les bruits – la musique omniprésente, la radio et la télé, les enfants qui jouent en criant, les voisins qui s’interpellent – ; les odeurs, parfois des effluves délicieuses de fleurs et d’océans, parfois des remugles répugnants d’égouts et d’ordures… ; l’alcool – rhum ou bière – qui aide à oublier le quotidien.
Et puis ce rêve chez beaucoup de jeunes de partir, de prendre un bateau vers la Floride, de rencontrer un touriste ou un vieux riche – un « temba » – qui pourra les tirer d’affaire ; la tentation des petits trafics et des petites combines en tous genres ; la nostalgie des temps meilleurs pour les anciens qui furent impliqués dans l’élan révolutionnaire initial qui accompagna pendant les premières années la construction du quartier.
Car Alamar a d’abord été l’un des projets emblématiques de la révolution cubaine avant de devenir un ensemble de quartiers dégradés de la périphérie urbaine de la Havane. L’idée était de construire, à l’est de la ville, un nouveau quartier exemplaire par le confort de ses habitations comme par la qualité de ses équipements collectifs. Des micro-brigades de volontaires, composées de journalistes, d’artistes, d’employés des postes ou des chemins de fer, furent formées, dans la ferveur des premières années, pour construire les bâtiments. L’idée de base : en échange de quelques années travail « volontaire », les participants se verraient eux-mêmes octroyer la propriété d’un appartement. Peu à peu, l’enthousiasme initial retomba ; les volontaires furent remplacés par des salariés, et aussi par le travail obligatoire des détenus de la prison toute proche. Faute de motivation, de compétences et de matériaux, les travaux prirent du retard, de nombreux équipements collectifs restèrent inachevés, des immeubles souffrirent de vice de forme. Des milliers d’immigrants plus ou moins clandestins virent d’installer dans un quartier initialement prévu pour 50000 habitants et qui, quoiqu’inachevé, en accueille aujourd’hui 120000. Enfin, les restrictions de la période économique spéciale achevèrent de paralyser le projet. D’où, chez les anciens d’Alamar, un désenchantement qui reflète celui aujourd’hui répandu dans tout le pays.
Tout cela, le livre nous le fait comprendre à travers le kaléïdoscope des trajectoires individuelles et des confidences recueillies, sans jamais chercher à juger ou à généraliser, à tirer des conclusions définitives. C’est cette proximité avec l’expérience directe, jamais rigidifié par la tentation de la synthèse, qui fait toute la valeur de cet ouvrage. Une valeur encore accrue par les talents de conteuse de l’auteur. A l’exemple de ces récits en forme de contrepoint, où les descriptions et les dialogues alternent avec les paroles des chansons passées sur le lecteur de CD le plus proche, rendant ainsi physiquement compte de l’atmosphère sonore de l’endroit, tout en accentuant le relief des situations, à la fois reflétées, déformées et contredites par le texte chanté.
On sort de ce livre non seulement mieux informé de la réalité du Cuba d’aujourd’hui, mais aussi profondément ému par l’évocation de toutes ces existences à la fois abimées par l’absence de confort et de liberté et soutenues par l’espoir d’un avenir meilleur. Et l’on en devient encore plus amoureux de ce pays.
Une confidence pour finir : j’ai moi-même beaucoup écrit sur Cuba au cours des trois années qui viennent de d’écouler. Je crois que ce livre est celui que j’aurais moi-même rêvé d’écrire, tant il associe deux qualités si difficile à concilier : l’objectivité du regard scientifique et la sensibilité humaine de l’écrivain.
Fabrice Hatem
Bérengère Morruci, Alamar, un quartier cubain, L’Harmattan, Paris, 2006
par Ahinama | Mar 6, 2013 | Culture populaire cubaine
Un voyage vers les racines africaines de Cuba
Tous les amoureux de la culture cubaine connaissent et reconnaissent les liens multiples qui l’attachent à ses racines africaines. De nombreux ouvrages de grandes qualité, à commencer par ceux de Fernando Ortiz et Lydia Cabrera, ont décrit de manière détaillée les traces de cet héritage – rites, coutumes, croyances, musiques, danses, etc. – telles qu’elles peuvent ou ont pu être observées dans l’île. Mais sans aller jusqu’à entreprendre le voyage vers le continent dont elles tirent leur origine.
L’intérêt de l’ouvrage de Heriberto Espinozo, Yoruba, un acercamiento a nuestras raíces,est justement de franchir cette distance géographique et temporelle pour nous mettre en présence de l’un des principales sources de l’afro-cubanité, la culture Yoruba, ethnie dont furent originaire un grand nombre d’esclaves noirs transplantés vers Cuba à partir du XVIème siècle. Celle-ci, localisée grosso modo dans la partie Sud-ouest du Nigéria, fut l’une des civilisations les plus avancées d’Afrique avant de sombrer, à partir de la fin du XVIIIème siècle, dans de sanglantes guerres civiles, et de succomber aux attaques croisées de l’Islam et de la colonisation européenne.
Les trois premiers chapitres retracent l’histoire de cette civilisation, depuis sa fondation au début du Xème siècle de notre ère par le légendaire Oduduwa – personnage historique plus tard déïfié. Elle décrit l’essor et l’apogée de l’empire Oyo et de sa capitale, Ifé-ifé, dont subsistent encore d’importants vestiges. Enfin, elle évoque les terribles guerres civiles du XIXème siècle qui, alimentées dans leurs dernière phases par la colonisation anglaise, entrainèrent l’effondrement de cet empire.
Le quatrième chapitre décrit les institutions de la société yoruba, depuis le pouvoir suprême jusqu’à la vie locale et familiale. Il nous fait ainsi découvrir le très haut niveau d’organisation politique et administrative atteint par cet empire, même si certains de ses aspects – comme la quasi-réclusion de l’empereur dans son palais ainsi que la mise à mort de différents dignitaires ainsi que de son fils premier-né au moment du décès du monarque – peuvent paraître très étranges à l’aune de nos critères modernes.
Les trois chapitres suivants, consacrés à la culture et aux traditions, ne contient malheureusement que de très succincts rappels sur la musique. Elle propose par contre d’intéressants développements sur la chanson et la poésie traditionnelles Yoruba, ainsi que sur les « festivals » à caractère historique ou religieux, cérémonies drainant une assistance nombreuse et s’étalant sur plusieurs jours, qui sont encore aujourd’hui célébrés au Nigéria, à différentes époques de l’année, par les héritiers de cette civilisation : festivals Agbon, Obatala, Egungun, etc.
Enfin, les deux derniers chapitres sont consacrés aux croyances et aux rites religieux proprement dits. Nous y retrouvons avec beaucoup d’émotion le panthéon et des rituels de la Santeria Cubaine, mais dans leur version en quelque sorte originale, antérieure au phénomène de métissage qui se produisit à Cuba au contact d’autres traditions religieuses et dans des contextes sociaux complètement différents.
Cet excellent ouvrage d’ethnographie possède en résumé trois grandes qualités : il nous fait remonter aux sources originelles de cette culture afro-cubaine tant aimée ; il fait revivre tout un pan mal connu de l’histoire du continent africain ; et il nous fait prendre la mesure du haut niveau culturel atteint par la civilisation Yoruba, et dont témoigne, outre la complexité de son organisation étatique, la beauté de ses sculptures de terre, de pierre, de bronze et de bois.
Fabrice Hatem
Heriberto Feraudy Espino, Yoruba, un acercamiento a nuestras raíces, Editorial de Ciencias sociales, 220 pages, La Habana, 2009
par Ahinama | Fév 25, 2013 | Culture populaire cubaine
Documentaire de Marcia Olivares, Cuba, 2002 (?), env. 30 minutes
Consacré à la vie et à l’œuvre du grand musicien cubain, cet excellent documentaire tire d’abord sa valeur de l’abondance des archives sonores et des témoignages de première main – entre autres ceux de son pianiste Ruben Gonzales et du percussionniste Tata Guïnes, qui joua quelques temps avec son orchestre. Il se distingue aussi par la très grande clarté des analyses musicologiques qui nous sont proposées, au moins pour ce qui concerne la période cubaine de l’activité d‘Arsenio Rodriguez, c’est-à-dire jusqu’en 1950.
Nous comprenons ainsi le rôle clé joué au cours des années 1940 par le « Ciego maraviloso » dans la modernisation du Son et l’invention du Son Montuno ou Urbain, à travers notamment l’introduction de la trompette, du piano et des tumbadoras dans l’orchestre traditionnel, le renforcement de la structure polyrythmique et contrapuntique, et l’importance accrue donnée à la partie semi-improvisée à la fin des interprétations. Nous apprécions, documents d’archives à l’appui, son triple talent de joueur de tres, de directeur d’orchestre et de compositeur.
Nous prenons également la mesure de son influence ultérieure dans l’évolution de la musique afro-caraïbes jusqu’à nos jours. A Cuba même, son héritage, préservé après son départ par les anciens musiciens de son conjunto, comme le pianiste Lili Martinez, le trompettiste Felix Chapotin et le chanteur Miguel Cuni, ouvre la voie, à travers Irakere,, à la Timba contemporaine. Et, aux Etats-Unis où Arsenio s’installe en 1950, il alimente les évolutions du Latin Jazz qui conduiront à l’apparition de la Salsa.
Une petite réserve cependant : l’importance de l’héritage proprement nord-américain d’Arsenio Rodriguez n’est pas, à mon humble avis, mis en valeur avec suffisamment de force dans le documentaire. Et pourtant, son style dit « Diablo » peut être considéré comme un précurseur immédiat de la Salsa. Certains des principaux musiciens de la Fania, comme le chanteur Ismael Miranda et surtout le chef d’orchestre Larry Harlow lui vouaient d’ailleurs une grande admiration qui les conduisirent à enregistrer un album (de salsa…) en son honneur, Tribute to Arsenio Rodriguez…
On se prend d’ailleurs à rêver de ce qui se serait passé si Arsenio Rodriguez n’était pas subitement décédé en 1970, dans une relatif oubli, à l’âge relativement jeune de 59 ans, quelques mois avant les descargas historiques qui vont propulser la Fania et ses musiciens au sommet des hit-parades. S’il avait vécu, ne serait-il pas devenu, à l’égal de Celia Cruz ou de Tito Puente, l’un des plus grands Salseros des années 1970 ?
Mais, avant de refaire l’histoire, commençons par l’apprendre en regardant ce documentaire rigoureux et incisif.
Fabrice Hatem
Pour visionner le documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=ncTb1okElao&feature=endscreen&NR=1
par Ahinama | Fév 25, 2013 | Culture populaire cubaine
Documentaire d’Oscar Valdés, Cuba, 1978, 20 minutes (extraits ?)
J’ai hésité à faire figurer ce documentaire – ou plutôt ces trois extraits dénichés sur internet – dans ma liste de films favoris sur la culture populaire cubaine. En effet, je ne suis pas sûr qu’il s’agisse de la version complète – ou, plus exactement, je suis presque certain que ce n’est pas le cas. Cependant, ces trois segments d’une durée totale de vingt minutes sont d’une telle qualité que je me suis finalement décidé à les intégrer dans ma sélection.
Qualité, d’abord des images de danse, qu’il s’agisse de groupes artistiques de premier plan (Conjunto folklorico nacional, Munequitos de Matanzas, Grupo Patakin, Columbia del Puerto de Cárdenas…) ou de simples afficionados filmés dans la cour de leur solar, dans la rue, dans une gare routière…
Qualité aussi des commentaires, enrichis par les témoignages d’artistes populaires, comme Saldiguera Machaco ou Florencio Calle, expliquant de manière très claire les origines de cette danse. Celle-ci, quoiqu’originellement surtout pratiquée par les Noirs dans les zones rurales et les périphéries urbaines pauvres, provient en fait d’un métissage complexe entre apports espagnols (Flamenco…) et africains (Yuka, danse de la fertilité des peuples Congos).
Les caractéristiques des différentes formes de rumba – Yambu, Guaguanco (danse de séduction et de possession sexuelle interprétée en couples), Colombia (parade guerrière interprétée par des danseurs solistes) sont également bien distinguées. Un passage est consacré aux Coros de guanguanco, groupes musicaux directement héritiers de traditions africaines.
Bref, il s’agit d’un documentaire très intéressant en l’état malgré de très probables mutilations, qui insiste sur le rôle central de la Rumba – la Rumba authentique s’entend, et non sa déformation de cabaret, commerciale et galvaudée, dixit le commentateuir – dans l’identité et la manière d’être des cubains.
Fabrice Hatem
Pour visionner des extraits de ce documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=YDkIE6PG2Eg
par Ahinama | Fév 25, 2013 | Culture populaire cubaine
Une (trop) brève histoire de la musique cubaine
A l’occasion de mes voyages successifs à Cuba, j’étais bien décidé à approfondir ma connaissance des danses locales, non seulement en les pratiquant sur les pistes, mais également à travers une démarche plus intellectuelle visant à comprendre les filiations complexes qui relient la Salsa à des formes d’expression plus anciennes : Mambo, Danzon, Son, Contredanse, etc.
Dès mon premier séjour à Santiago de Cuba, en 2010, je me précipitai donc chez un bouquiniste de la rue Heredia – l’axe musical central de la ville, le long duquel se succèdent de nombreuses « Casas » de concerts et de danse – pour essayer de me procurer quelques ouvrages sur le sujet. Ce ne fut pas trop difficile, car – fait peu surprenant vu sa localisation – la librairie était fort bien achalandée en publications sur la musique populaire cubaine. Parmi mes multiples acquisitions du jour, deux livres se révélèrent, à la lecture, particulièrement instructifs.
Le premier, La música y el pueblo de Maria Teresa Linares, traite de l’histoire de la musique cubaine depuis les débuts de la colonisation espagnole jusqu’aux années 1960. Il propose, en 200 pages très denses, une véritable fresque détaillant chaque étape de cette évolution : les très anciennes racines espagnoles (danses et chants folkloriques comme le Punto, instruments à cordes pincées), et africaines (rythmes et percussions) ; l’apport plus tardif de la Contredanse française au début du XIXème siècle ; la « criollisation » de la musique locale au cours du XIXème siècle avec l’apparition des style nationaux comme la Contredanse cubaine, qui plus tard donnera naissance au Danzón. Dès le milieu du XIXème siècle, les cellules rythmiques fondamentales de la musique et de la danse cubaine – la clave en 3-2 et le pas de base sur 4 temps où seulement trois pas sont effectués – sont déjà présentes dans pratiquement tous les styles autochtones.
Ces évolutions sont replacées avec clarté dans leur contexte social et historique. Deux chapitres jumeaux sont ainsi consacrés, d’une part à la pratique de la musique « cultivée » interprétée, souvent sur des rythmes de habaneras, dans les salons des familles blanches aisées, et d’autre part à celle des musiques populaires de rue, largement influencées par les rythmes africains (Cumparsas ; ensembles de percussion nègres, dits aussi « Coros de claves » ; tambours et cornets de Carnaval ; Tumba francesa ; Rumba). Un autre chapitre décrit la floraison précoce, dans les villes cubaines, des salles de bals, gloriettes et autres lieux de loisir, signes de cette passion pour la danse et la fête remarquée il y déjà plusieurs siècles par des voyageurs de passage. Enfin, le rôle du théâtre et de ses petites saynètes, où s’intercalent des pièces chantées (guarachas satyriques, boléros romantiques) et des scènes de danse est également bien mis en lumière.
Le livre décrit ensuite le vaste mouvement qui, à partir de la fin du XIXème siècle, va aboutir aux formes actuelles de la musique et de la danse cubaines. C’est abord l’essor de la chanson ou « Trova », largement sous l’impulsion de compositeurs venus de l’est de l’île (région de Santiago de Cuba), comme Pepe Sanchez, Sindo Garay ou Rosendo Ruiz (1) ; c’est aussi la formation de nouveaux types d’orchestres, comme la « Charanga francesa », intégrant, à côté des guitares et des percussions, des instruments jusque-là peu utilisés dans la musique populaire locale, comme le violon et la flûte. Dans les premières décennies du XXème siècle, le cinéma va jouer un rôle fondamental dans l’essor de la musique cubaine. De nombreux intermèdes chantés ou instrumentaux sont effet intercalés entre la projection des films muets, offrant une source de travail appréciable aux artistes et permettant à de futurs très grands chanteurs, comme María Teresa Vera, de faire leurs débuts.
A partir des années 1920, le Son, musique originaire des villages reculés de l’Oriente, va descendre de ses montagnes pour conquérir les cabarets de La Havane. Originellement joué en petites formations de guitares et percussions – comme dans le cas par exemple du fameux trio Matamoros – il va bientôt incorporer de nouveaux instruments empruntés au Jazz alors à l’apogée de son influence – tout particulièrement la trompette et le piano. De cette époque date la création de très fameux sextets de Son – comme le Sexteto Nacional Ignacio Piñeiro, le Septeto Havana ou la Sonora Matancera – dont certains ont poursuivi, à travers plusieurs générations d’artistes, leur activité jusqu’à aujourd’hui.
Le succès de cette musique – amplifié par le développement de la radiodiffusion et du disque – est tel qu’il se traduit rapidement par l’apparition d’une nouvelle danse, le Son (sous sa forme « urbaine », car il existait déjà un Son rural, appelé « Montuno »). Dans les années 1940 et 1950, de grands et prestigieux orchestres, comme ceux de Felix Chapottín, Arsenio Rodríguez et Benny Moré animent les nuits des grands cabarets de luxe de la capitale, interprétant Son, Guajiras, Guarachas et Boléros pour faire danser la bourgeoisie blanche et les touristes américains. Les mêmes soirs, un public plus populaire et de peau plus foncée se presse dans d’autres lieux, comme Los Jardines de la Tropical, pour écouter la Charanga Aragon ou l’orchestre Arcañio y su Maravillas.
Plusieurs chapitres du livre sont ensuite consacrés à la l’apparition, dans les années 1950, du Mambo et du Cha-Cha-Cha, danses directement dérivées du Danzón et du Son, mais modernisés et sophistiquées pour répondre aux goûts d’un public désormais international. C’est d’ailleurs souvent à l’occasion de séjours à l’étranger que les musiciens Orestes López, Pérez Prado et Enrique Jorrín purent mettre définitivement au point ces nouveaux styles et les faire connaître hors de Cuba.
Les derniers chapitres, consacrés aux années 1960 et 1970, proposent, entre autres, d’intéressantes informations sur l’essor de la « Nueva Trova », style de chanson aux thématiques contestataires, mais dont les structures rythmiques et mélodiques sont directement inspirées de la musique populaire traditionnelle.
Ces pages sont cependant un peu moins convaincantes que le reste de l’ouvrage, pour trois raisons principales : d’abord parce que le manque de recul historique fait que l’auteur se perd un peu dans une profuse présentation d’artistes alors prestigieux, mais parfois aujourd’hui un peu oubliés ; ensuite parce que les analyses de Maria Teresa Linares opposent, de manière un peu trop sommaire et partiale à mon goût, les acquis supposés de la nouvelle politique culturelle mise en place par le gouvernement de Fidel Castro, aux dérives mercantilistes dont est accusé le show-business américain ; enfin, parce que les années 1960 et 1970, loin d’être marquées, comme le suggère l’auteur, par une floraison de nouveaux talents musicaux dans l’île, correspondent au contraire à une période de crise de la musique populaire cubaine, dont les causes principales doivent justement être recherchée dans certains aspects de ladite « politique culturelle progressiste » (fermeture des cabarets, émigration vers les Etats-Unis de très nombreux artistes, etc.).
Il n’en reste pas moins que l’ouvrage constitue, pour toute la période antérieure à 1959, une source d’informations exceptionnelle. La filiation des différents genres musicaux y est présentée avec une grande clarté. Chaque style, chaque artiste important fait l’objet d’un développement suffisant pour permettre au lecteur néophyte de fixer ses premiers points de repère. Le style agréable du livre rend sa lecture plaisante et relativement facile malgré l’accumulation des faits et des analyses. Enfin, les évolutions musicales stricto sensu sont bien replacées dans leur contexte historique et social : mouvement indépendantiste et guerre contre l’Espagne, se traduisant entre 1870 et la fin du siècle par l’émergence d’un répertoire de chansons patriotiques, dont la fameuse Bayamesa, devenue l’hymne national cubain ; mouvements de populations liées aux évènements politiques ou aux évolutions économiques, conduisant à des brassages culturels et à l’essor de nouvelles formes musicales métissées, dont notamment le Son sous ses différentes formes régionales ; impact de l’évolution des medias – théâtre, puis cinéma, radio, disque, enfin télévision – sur la diffusion et les formes de la culture populaire. Le livre est également complété par une riche iconographie qui permet de se faire une idée des lieux ou de mettre un visage sur des noms des artistes…
Ecrit en 1974, le livre ne traite cependant pas des évolutions les plus récentes. Celui qui voudrait en savoir un peu plus sur ce sujet, et notamment sur ce qui touche à l’apparition et au développement de la Salsa, pourra avec profit consulter un second ouvrage très complémentaire de celui que je viens de vous présenter : Casino and Salsa in Cuba, écrit en 2007 par Bárbara Balbuena. Mais c’est une autre histoire …
Fabrice Hatem
María Teresa Linares, 1974, La música y el pueblo, Colleción música, María Teresa Linares, Editorial Pueblo y Educacíon, (Première réimpression : 1979)
Bárbara Balbuena, 2007, Casino and Salsa in Cuba, Colleción Cinquillo, Editorial José Martí, IBDN 978-959-09-0353-3, e-mail : editjosemarti@ceninia.inf.cu
(1) Mais aussi d’autres régions, comme Manuel Corona, né dans la province ds Villas, au centre de l’ile.
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