par Ahinama | Mar 8, 2013 | Livres et revues
Un ouvrage de vulgarisation sur la musique populaire cubaine
Ce petit ouvrage, de format poche, présente un double intérêt : d’une part, il constitue un excellent résumé de l’histoire de la musique populaire cubaine ; d’autre part, c’est un témoignage de l’effort entrepris au cours des années 1960 et 1970 par le régime castriste, appuyé par les intellectuels cubains, pour élever le niveau culturel de la population.
Dans son introduction, Maria Teresa Linares fait en effet référence, pour expliquer l’origine du livre, au programme massif d’éducation alors mené par le régime – qui à ce moment portait le nom de « bataille du 6ème degré », niveau scolaire que le gouvernement s’était donné pour objectif de faire atteindre à la majorité de la population. La promotion de la culture populaire – vue comme une sorte de contre-feu idéologique à la culture de loisirs dite « mercantiliste » supposément imposée par les grands médias « capitalistes » – constituait un volet important de de cette ambition éducative. D’où une longue série d’initiatives prises au cours des années 1960, comme la fondation de Conjunto Folklorico Nacional de Cuba, de la Casa de las Americas, ou encore du réseau des maisons de la culture.
La radio, l’audiovisuel et l’édition furent également mis à contribution par cette campagne. La jeune télévision cubaine diffusa de nombreux programmes consacrés à différents aspects de la culture populaire – de la trova à la rumba, en passant par la rueda de casino. Une expérience de « télé-enseignement » fut même mise en place dans le cadre du programme « L’université pour tous », qui associait émissions pédagogiques et publication d’imprimés – à l’exemple du tabloïd Música y Músicos, rassemblant sur quelques dizaines de pages les contributions de nombreux musicologues et artistes.
Dans le domaine du livre, des collections pédagogiques furent également mises en place, à l’instar notamment de la collection Introducion à Cuba, dont fait partie l’ouvrage La musica popular.
Aux côtés d’Alejo Carpentier ou d’Argelies Léon – dont elle fut d’ailleurs l’épouse – Maria Teresa Linares est l’une des plus éminentes représentantes de la musicologie cubaine du XXème siècle. Entre autres livres de référence, elle est l’auteur d’un ouvrage de synthèse très complet sur l’histoire de la musique populaire cubaine – La musica y el pueblo – dont ce petit opuscule peut être considéré à bien des égards comme une sorte de résumé, simplifié et allégé de manière à le rendre accessible à un large public.
Le livre est divisé en six chapitres, suivant un plan quasi-chronologique, peut-être un peu simplificateur, mais facile à mémoriser : les antécédents (musiques d’origine espagnole, africaine, franco-haïtienne) ; le mouvement de créolisation à partir de la fin du XVIIIème siècle (guaracha, habanera, théâtre-bouffe, organito oriental, musiques et danses de salon) ; l’essor de la musique nationale au cours de la seconde moitié du XIXème (chants révolutionnaires, Danzon, théâtre, nouvelles formes de musique populaire) ; les débuts du XXème siècle (Rumba, Cumparsas, chanson populaire et Trova, théâtre de variétés, Son et Boléro, Charanga francesa, chanteurs et musiciens des années 1930 et 1940) ; la diffusion commerciale (Radio, Jazz bands, Son urbain, influences étrangères, feelin, Mambo et Cha cha cha) ; enfin les développements dits « présents » – c’est-à-dire datant de la fin des années 1960 (essentiellement Nueva cancion et Cancion protesta).
Tout dans l’ouvrage est fait pour le rendre accessible à un large lectorat : utilisation de gros caractères, mots importants soulignés en gras, présence à chaque page d’illustrations – photos, reproduction de revues et d’affiches, partitions – qui occupent souvent un place équivalente, voire supérieure, à celle du texte écrit… Par la masse et la densité des informations fournies, le livre reste cependant davantage l’œuvre d’un spécialiste cherchant à rendreun peu plus accessible le produit de ses recherches que celle d’un vulgarisateur de profession. Bien adapté aux besoins d’un lecteur déjà doté d’une formation intellectuelle, il me semble donc par contre un peu trop ardu pour répondre aux besoins d’un lectorat véritablement populaire et peu habitué à la lecture d’ouvrages savants.
Fabrice Hatem
Maria Teresa Linares, La musica popular, coll. introduccion a Cuba,151 pages, Instituto del libro, La Habana, 1970
par Ahinama | Mar 8, 2013 | Livres et revues
Sans doute l’ouvrage le plus exhaustif sur la musique cubaine
Né en 1940, à Santiago de Cuba, guitariste de formation, le musicologue Radamés Giro a exercé au cours de sa carrière d’importantes fonctions pédagogiques et éditoriales, notamment à l’Ecole nationale des arts de la Havane, et au sein de la maison d’édition Letras Cubanas, en tant que directeur d’une collection consacrée aux arts. Son Diccionario enciclopédico de la música en Cuba, publié en 2007, fruit de plus de vingt années de travail, constitue d’une certaine manière le couronnement de sa carrière de chercheur.
Pour présenter cet imposant ouvrage – ou plus exactement cet ensemble constitué de quatre tomes, il est tentant de le comparer à son concurrent direct et presque éponyme, le Dictionnaire de la musique cubaine de Hélio Orovio, publié quelques années plus tôt, avec la même ambition : donner un panorama complet des artistes, des styles, des instruments caractéristiques et des œuvres majeures de la musique cubaine. Quatre différences apparaissent alors clairement : l’ouvrage de Radamés Giro est plus long, plus austère, plus complet et plus détaillé que celui d’Orovio.
Plus long : l’ouvrage de Giro se présente comme une ensemble de 4 tomes de près de 300 pages chacun, qui plus est en format 21X29,7 et écrit en très petits caractères, soit une longueur globale supérieur de 6 à 8 fois à celle de son « concurrent ». Comme celui-ci, il est organisé par ordre alphabétique, mélangeant des références à des artistes, compositeurs ou interprètes – largement majoritaires – à des entrées par formations musicales, styles, instruments, œuvres et, parfois, lieux.
Plus austère : Le nombre d’illustrations – photos, partitions, etc. – est, proportionnellement, beaucoup plus réduit que dans l’ouvrage d’Hélio Orovio, où elles aèrent considérablement la mise en page. Ici, c’est par contre le texte qui domine, un texte très dense, écrit en tout petits caractères et occupant, sur chaque page, deux larges et longues colonnes.
Plus exhaustif : le dictionnaire de Radamés Giro propose plus de 3000 entrées, contre « seulement » 1200 pour celui d’Hélio Orovio. Prenons par exemple la lettre Y. Le groupe Yaguatimu, le tumbalero El Yulo, l’opéra Yumuri de Eduardo Sanchez de la Fuente, le chanteur Mosés Yumuri, le compositeur Yusumil Yusa figurent dans le dictionnaire encyclopédique de Giro, qui comporte 9 entrées à cette lettre, alors qu’ils ne sont pas mentionnés dans celui de Orovio, qui n’en comporte que 4. Seul « avantage » pour ce dernier, une entrée sur la musique Yoruba – un sujet cependant très largement évoqué tout au long de l’ouvrage de Giro.
Plus approfondi : on trouve notamment dans chacune des rubriques de Giro une présentation plus exhaustive de l’œuvre de chacun des artistes, ainsi qu’une bibliographie détaillée pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet. L’analyse proprement musicologique y est également, dans la plupart des cas, plus approfondie.
Enfin, l’ouvrage de Giro donne également une idée assez complète des développements récents de la musique populaire cubaine – Timba notamment. On y trouve par exemple des entrées sur Giraldo Piloto, David Calzado, Juan Formell ou Pedrito Calvo, même si d’autres musiciens importants, comme Leonel Limonta, en restent absents.
En résumé, le dictionnaire encyclopédique est sans doute l’ouvrage le plus complet – et aussi le plus à jour – car il est fort récent – jamais publié sur la musique cubaine. Envers de cette éminente qualité, sa lecture est très austère, beaucoup plus par exemple que celle de l’ouvrage plus « léger » et aéré d’Hélio Orovio. De ce fait, s’il constitue un outil de travail indispensable pour quiconque souhaite mener des recherches sérieuses sur le sujet, il est par contre totalement inapproprié à une activité ludique ou de loisirs.
Fabrice Hatem
Radamés Giro, Diccionario enciclopédico de la musica en Cuba, 4 tomes, ed. letras cubanas, 2007
par Ahinama | Mar 8, 2013 | Livres et revues
Un beau voyage dans l’imaginaire collectif du peuple cubain
L’écrivain et essayiste cubain Miguel Sabater a vécu ses premières années à La Havane, dans le quartier populaire de Regla, où les legendes afro-cubaines se transmettent encore aujourd’hui a travers une tradition orale tres vivante. Ses rêves d’enfance – qui parfois pouvaient devenir de terrifiants cauchemars – étaient bercés par les légendes des Orishas, que lui racontaient les vieux voisins de sa famille. Plusieurs années plus tard, il décida de publier les plus beaux de ces contes, sous la forme d’un petit ouvrage composés de 12 légendes : Cuentos de los Orichas.
Nous y voyons vivre ces divinités afro-cubaines dont le caractère et la manière d’être reflètent, y compris dans leurs faiblesses très humaines, celle des hommes et des femmes très modestes dont ils emplissent l’imaginaire. Oggun, dieu des forges, est travailleur et intelligent, mais brutal et vindicatif. Chango, Dieu des tambours et de la danse, est un grand séducteur, mais est aussi coléreux, infidèle et un peu gigolo. Ochun, déesse de l’amour, possède l’art d’enjôler les hommes mais a elle-même beaucoup de mal à résister à la vue d’un garçon fort et bien membré. Babalu Aye a un peu trop tendance à fréquenter les femmes de mauvaise vie, qui finissent par lui donner la syphilis. Yemaya, pourtant le modèle même de la femme responsable et de la mère dévouée, perd la tête pour Chango, et est prête à tout pour le conserver près d’elle. Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter ce dernier conte.
Yemaya vit un jour arriver chez elle un jeune garçon orphelin du nom de Chango, affamé et épuisé. Elle l’accueillit, le fit dormir dans le lit de ses enfants et le nourrit. Malgré le mauvais caractère de Chango, elle commença à l’aimer, d’abord comme une mère. Elle l’adopta, à la grande colère d’Oggun, fils légitime de Yemaya, qui conçut depuis ce jour une terrible jalousie contre Chango. Mais celui-ci était bagarreur et partit faire la guerre, où il fut blessé. Craignant pour la vie de son fils adoptif, Yemaya le supplia d’arrêter de se battre. Mais Chango lui dit qu’il ne cesserait de se battre que s’il pouvait devenir le maître les tambours sacrés, comme le dieu du destin Elegba le lui avait promis dans un songe.
Prête à tout pour conserver près d’elle Chango, qu’elle aimait maintenant autrement qu’une mère, Yemaya inventa un stratagème. Elle alla voir Oko, maître des récoltes et des troupeaux, auquel Obatala, le père de tous les Orishas, avait confié le secret de la culture du ñame, la nourriture sacrée des Dieux. Elle fit en sorte de séduire cet être très droit, mais peu au fait des choses de l’amour, en l’emmenant visiter le monde magique de l’océan, dont elle est la déesse. Amoureux fou de Yemaya, Oko lui confia son secret. Elle commença alors elle-même à cultiver le ñame en cachette et empoisonna les semences d’Oko. Bientôt, celui-ci s’aperçu qu’il n’arrivait plus à faire pousser le ñame et courut, affolé, prévenir Obalata.
Catastrophe ! Les Orishas se réunirent, inquiets à l’idée qu’ils allaient peut-être mourir de faim. Ils menacèrent Obatala, que le Dieu suprême Olofi avait personnellement chargé de cultiver leñame, d’aller voir ce dernier pour se plaindre de son incompétence. Mais Yemaya alla voir Obatala en cachette et lui dit qu’elle pouvait livrer de grandes quantités de ñame aux Orishas, à condition qu’Obatala lui donne les tambours sacrés. Affolé à l’idée d’avoir à affronter la colère d’Olofin et d’être obligé de lui avouer qu’il avait confié le secret de la culture du ñame à Oko, Obatala accepta le marché et donna les tambours à Yemaya, qui les rapporta triomphalement à Chango.
Quelle belle galerie de caractères, si justement humains dans leur complexité, nous propose ce conte : un enfant des rues très beau mais un peu instable ; une mère qui tombe amoureuse de son fils adoptif, provoquant la colère de son fils légitime ; un dirigeant écrasé de responsabilités qui confie discretement une partie de son travail à un autre ; une femme mure pourtant jusque la très honorable, mais prête à tout, y compris à voler ou à tromper, pour conserver près d’elle le jeune garçon qu’elle aime ; un pauvre paysan un peu benêt manipulé par une femme amoureuse d’un autre…. Personne n’est vraiment mauvais ni vraiment parfait dans cette histoire. Tous ces Dieux sont merveilleusement, chaotiquement humains. C’est pour cela que je les aime, surtout lorsque je vois danser leurs légendes au son des tambours sacrés.
Fabrice Hatem
Miguel Sabatier, Cuentos de los orichas, 61 pages, Ediciones extramuros, 1997 , 61 pages, Ediciones extramuros, 1997
par Ahinama | Mar 6, 2013 | Livres et revues
Journaliste et musicologue, spécialiste de la musique de l’Oriente Cubain, Lino Betancourt nous offre avec ce petit livre un agréable voyage dans l’histoire de la Trova cubaine, né au cours du XIXème siècle. Il nous permet en même temps de parcourir les rues de Santiago de Cuba, berceau de cette forme musicale très simple dans son concept : un ou plusieurs chanteurs ambulant, accompagné(s) de guitare, chantant leur amour pour une femme ou pour leur patrie.
Cette ville fonctionne comme une mystérieuse machine à fabriquer les talents artistiques et à inventer de nouveaux styles musicaux : Boléro cubain, Trova, Son, etc. Sans nous livrer l’ultime secret, peut-être indéchiffrable, de cette étrange alchimie, le livre de Lino Betancourt nous en décrit avec précision les lieux, les mécanismes, les acteurs et les étapes historiques.
Les premiers chapitres sont consacrés aux origines et au développement de la Trova dans le Santiago du XIXème siècle. Nous y voyions vivre les personnages souvent hauts en couleur de ses premiers fondateurs : Juan El Panadero – appelé ainsi car il était boulanger de profession, qui parcourait en chantant, accompagné de sa guitare, les rues de la ville aux débuts du XIXème siècle, et fut condamné à mort pour avoir tué en duel un rival amoureux ; l’habile ébéniste Juan José Rebollar, dont la légende conte qu’il fut le premier fabricant de guitares à Cuba, auquel un musicien français refugié d’Haïti, monsieur Alexis, enseigna l’art de la lutherie ; le génial trovadore Pepe Sanchez, inventeur dans les années 1880 du Boléro cubain tel que nous le connaissons aujourd’hui ; et puis tous les trovadores de la fin du XIXème siècle, qui souvent, à l’exemple de Nicolas Camacho, partagèrent leur jeunesse entre la guitare trovadoresque et la lutte pour l’indépendance, y trouvant pour certains, comme Ramon Ivonet, un mort glorieuse, et pour d’autres, comme Sindo Garay, une source majeure d’inspiration.
Deux chapitres passionnants sont consacrés aux lieux de la Trova : quartiers de Los Hoyos et de Tivoli, place de Marte, rue San Agustin, avec leurs théâtres, leurs cafés, et surtout leurs maisons particulières où les trovadores aimaient à se réunir pour boire et chanter, tout le jour et parfois toute la nuit. La puissance évocatrice de ces pages est telle que le lecteur a le sentiment physique de parcourir ces rues en pente, de monter ces vieux escaliers, de pénétrer dans ces lieux humbles et inspirés pour écouter, en compagnie des voisins réunis autour d’une bouteille de rhum, la voix des chanteurs, puis de partir avec eux pour donner un sérénade sous la balcon d’une belle Santiaguera. C’est peut-être dans ces pages que l’on s’approche de plus près de ce mystère Santiaguero que je mentionnais en introduction, en nous faisant sentir comment la trova jaillit littéralement des balcons, des maisons, des rues de la ville, naissant ainsi à la manière d’une source surgissant des rochers d’une montagne.
Les différentes formations des groupes de Trova – duo, trio, quartets, quintets nous sont également présentées. On peut y trouver, bien classés par époques et catégories, les noms des principaux interprètes qui ont illustré ce genre. J’avoue cependant avoir un peu moins rêvé à la lecture de de riche et utile chapitre encyclopédique en forme de survol, où s’accumulent de manière forcément un peu rapide les noms d’artistes, d’orchestres et de compositions marquantes.
L’ouvrage est complété par une mini-anthologie, où l’auteur, avec intelligence, nous propose de découvrir d’excellentes chansons un peu oubliés plutôt que les œuvres les plus célèbres, disponibles un peu partout. Enfin, une riche section iconographique nous permet de mettre un visage sur les personnages et les lieux évoqués dans le livre.
Lino Betancourt Molina, La trova en Santiago de Cuba, apuntes históricos, Andante Editora Musical de Cuba, La Habana, 186 pages, 2005
par Ahinama | Mar 3, 2013 | Livres et revues
Découvrez Benny Moré en deux heures
Le musicologue Raúl Martínez Rodríguez est un maître de la forme courte. J’avais déjà été impressionné, à la lecture d’un autre de ses ouvrages, Para el Alma Divertir, par sa capacité à insuffler une vie extraordinaire à ses travaux sur la musique populaire cubaine, à travers de petits articles de quelques pages au rythme haletant, bourrés d’informations de première main, de souvenirs personnels et d’anecdotes.
Toutes ces éminentes qualités se retrouvent dans son petit ouvrage « Benny Moré », publié en 1994 par les Editions Letras Cubanas. Cet opuscule – moins de 120 pagesen format « poche »- se divise en cinq parties : un texte présentant la vie de Benny Moré dont la taille est plus celle d’un article que d’un livre véritable ; une bibliographie de l’artiste, accompagnée d’une liste de ses principales œuvres ; un recueil de (courts) témoignages sur le « Barbaro del Ritmo », incluant une séries d’analyses inattendues de son thème zodiacal ; une mini-anthologie des principales chansons de Benny Moré, classées par styles : Afro, Boléro, Guarijas, Guarachas,Mambos, Sones, etc. ; enfin, une très riche iconographie commentée.
Tout cela se lit rapidement et agréablement. L’attention du lecteur est constamment soutenue par une écriture au style vivant et léger, bourré d’informations précises sur Benny Moré. Nous le voyons naître en 1919 dans une famille noire de la province de Cienfuengos, très pauvre mais jouissant du prestige d’une ascendance royale africaine. Mille petites anecdotes nous permettent de voir se développer rapidement ses dons musicaux. Désireux d’aider sa mère et sa famille – c’est un homme dont le livre sait nous faire sentir à chaque page la générosité rayonnante – il part en 1940 vers La Havane pour tenter sa chance comme chanteur.
Des pages très vivantes nous permettent ensuite de suivre les étapes de son ascension rapide : les premiers orchestres et les premières émissions de radio où ses possibilités vocales s’épanouissent ; l’entrée dans le Conjunto Matamoros ; le départ pour le Mexique où il restera cinq ans, de 1945 en 1950, chantant notamment dans l’orchestre de Perez Prado ; le retour à Cuba et la fondation de son propre orchestre, la Banda Gigante, en 1953. Les émissions radios, les tournées à Cuba, les contrats dans les plus grands théâtres et cabarets de La Havane témoignent alors du succès de cette formation, dont la composition et les choix esthétiques sont décrits en quelques pages d’une miraculeuse densité. Et l’auteur sait aussi nous faire partager sa tristesse lorsqu’il évoque la fin prématurée du grand musicien – qui était aussi un grand buveur – mort en 1963 d’une cirrhose hépatique.
Quand on a fini de lire, d’un trait, ces 30 petites pages fulgurantes, on commence par dire : « c’est tout ? » : Et puis, on se rend compte qu’on se souvient, avec émotion, de chaque détail, de chaque anecdote, beaucoup mieux peut-être que si l’ouvrage avait été dix fois plus long. On voit Benny Moré vivre comme si l’on avait été témoin de chaque épisode, faisant le coup de poing avec un producteur mexicain malhonnête, insufflant subitement vie et talent par une direction improvisée à un orchestre cubain de province plus que médiocre, illuminant les scènes où il se produit par sa grâce et son élégance. Et l’on se précipite vers la riche iconographie pour continuer à découvrir le grand musicien, que l’auteur a su nous rendre si sympathique et si proche…
Fabrice Hatem
par Ahinama | Mar 3, 2013 | Livres et revues
Un (excellent) dictionnaire de la musique cubaine
Musicien, poète, essayiste, Helio Orovio (1934-2008) est aussi considéré dans son pays comme l’un des représentants les plus éminents de la musicologie cubaine contemporaine. Plusieurs artistes cubains, danseurs ou musiciens que j’ai eu l’occasion d’interviewer se souviennent avec bonheur de son enseignement vivant et convivial : à mille lieux d’une austère et ennuyeuse démonstration d’érudition, cet homme généreux et passionné savait transmettre ses connaissances sous la forme d’une conversation spontanée, truffée d’anecdotes divertissantes et illustrée par des documents sonores rares qui en disaient beaucoup plus sur l’atmosphère d’une époque ou sur le caractère d’un personnage que de longs développements théoriques.
Tout ce gai savoir, Helio Orovio l’a résumé dans ce qui fut sans doute l’un des plus grands chefs-d’œuvre de sa vie : le dictionnaire de la musique cubaine, dont la rédaction s’est étalée sur plus de 20 années. La première édition, datant de 1981 et que j’ai pris pour base de cette revue critique, comporte près de 450, pages avec plus de 1200 entrées organisées par ordre alphabétique, tous sujets confondus : musiciens (qui constituent en fait la grande majorité des entrées), instruments, styles musicaux. Ce mode de classement a l’immense et étrange mérite de faire défiler, un peu comme dans un Cabildo de Carnaval, un mélange bariolé d’époques et de genressous les yeux du lecteur émerveillé. Et, quel que soit l’objet initial de sa recherche, celui-ci verra presque certainement sa curiosité accrochée par un article ou par un nom d’artiste nouveau, un style encore inconnu, un instrument rare.
Comme il l’explique dans l’introduction, l’auteur a cherché àproportionner la taille de chaque article à l’importance du sujet traité. C’est ainsi que les quatre lignes sur Elisa Agüero, chanteuse célèbre de la fin du XIXème siècle, mais aujourd’hui bien oubliée, contrastent avec les 8 pages, avec illustrations, extraits de partitions et musicographie complète, consacrées à Amaldéo Roldan, l’un des plus grands compositeurs cubains du XXème siècle qui joua un rôle majeur dans la reconnaissance des traditions musicales afro-cubaines.
Chaque entrée, quelle que soit sa taille, fournit cependant des informations de grande qualité, à la fois concises et suffisamment complètes pour connaître, en quelques paragraphes, l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur un thème donné. J’ai pu le vérifier en lisant les articles concernant des sujets sur lesquels j’avais déjà quelques lumières, comme par exemple la biographie de Sindo Garay. Dans les quatre pages qu’il lui consacre, Helio Orovio parvient à présenter les faits et recréer l’atmosphère de sa vie de manière presque aussi évocatrice que dans l’excellent ouvrage consacré au célèbre trovadore par Carmela de Léon.
La concision de chaque article permet également au lecteur débutant – c’est d’ailleurs l’objectif même d’un dictionnaire de ce type – de réaliser rapidement une « mise à niveau » sur n’importe quel sujet. Prenons quelques exemples, tirés des premières pages du livre. Au fil de cette lecture, J’ai appris que les Abebe sont des sortes d’éventail sacrés utilisés pour raffraîchir les Orishas lors des cérémonies religieuses. J’ai recueillis les informations biographiques que je cherchais de depuis quelques temps sur Leonardo Acosta, musicien et musicologique cubain connu, auteur de stimulants ouvrages. J’ai consolidé mes maigres connaissances sur le trovadore Salvador Adams (1894-1972) dont j’avais entendu parler lors de mes précédents voyages à Santiago. J’ai appris l’existence, dans les années 1980, d’un groupe nommé Afrocuba, engagé dans une démarche de synthèse entre la musique cubaine traditionnelle et des styles plus contemporains, comme le jazz. J’ai également appris que la cantatrice Ana Agromate, exilée au Etats-Unis à la fin du XIXème siècle, y organisa de nombreux concerts pour recueillir des fonds destinés à la cause indépendantiste ; que le cuarteto d’Aida, groupe vocal féminin dont firent notamment partie les chanteuses Omara et Haydée Portuondo, ainsi que Elena Burke, joua une rôle majeur dans la diffusion de la musique populaire traditionnelle cubaine des années 1950 et 1960… et ainsi de suite. Bref, j’ai agréablement et utilement voyagé à travers les styles musicaux et les époques, en feuilletant langoureusement ces pages riches et bien écrites, illustrées par une iconographie bien choisie.
Ce livre de référence a été réédité à plusieurs reprises depuis sa première parution. Il a également été traduit et publié en anglais en 2004 par The Duke University Press sous le titre Cuban Music from A to Z, dans une version actualisée et complétée prenant pour base l’édition cubaine de 1998.
Helio Orovio,Diccionario de la música cubana, biográfico y técnico, Editorial Letras Cubanas, la Habana, Cuba, 1981
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