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Ma Salsa défigurée

Ma Salsa défigurée

ImageSaul Escalona, sociologue d’origine vénézuélienne installé à Paris depuis 1978, est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Salsa en France et dans le monde, comme La Salsa, Pa Bailar Mi Gente (1998) et La Salsa en Europa : Rompiendo El Hielo (2007). Son dernier livre, Si la Peña m’était contée (2010), est une évocation romancée d’un haut lieu de la salsa parisienne des années 1980, la Peña Saint-Germain. 

Publié en 2001, son ouvrage Ma Salsa défigurée se développe selon deux axes complémentaires. D’une part, il propose une présentation factuelle de l’histoire de la Salsa à Paris depuis les années 1970. D’autre part, il défend une thèse plus polémique sur la nature supposément dénaturée de la Salsa pratiquée en Europe. Alors que celle-ci aurait constitué initialement en Amérique latine une tribune d’expression et de revendication populaire, elle serait réduite à véhiculer sur notre continent une image galvaudée et stéréotypée de sensualité exotique.  

Une grosse moitié du livre est consacré à la partie rétrospective. Au cours des années 1970, s’ouvrent quelques bars et clubs musicaux dans le contexte d’une première vague d’immigration latino-américaine à Paris, où des réfugiés politiques côtoient quelques artistes déjà installés en France, comme le chanteur Azuquita. Ce milieu artistico-intellectuel, très marqué à gauche, apprécie les chansons aux accents progressistes de la Nueva trova, tandis que des concerts de musique latine sont déjà donnés dans quelques lieux tels que la Chapelle des Lombards.

A partir du milieu des années 1980 émerge d’un public autochtone de mélomanes issu de la classe moyenne, tandis que s’installent à Paris de nombreux artistes latinos, comme Alfredo Rodriguez, Orlando Poleo, Milvio Rodriguez, Otto Palma, Roosevelt Vasquez, Alfredo Cutufla, Freddy Rincón, Bolivarito…. Les concerts et les fêtes latines se multiplient alors, par exemple au New Morning. Mais le milieu reste encore à l’époque un peu underground, les informations circulant par le bouche-à-oreille. La Salsa naissante reste encore très marquée à gauche, et fortement liée au milieu latino émigré.  

On assiste ensuite à l’émergence d’une mode de la Salsa dansée, qui se transforme en déferlante à partir du milieu des années 1990. Ceci se traduit par une floraison de lieux de danse où la pratique de la Salsa est tout d’abord éphémère, comme La plantation, Sabor a mi, Le Shérazade, le Tapis Rouge, l’Orée du bois, et par une multiplication des soirées et des concerts animés par de grandes vedettes étrangères (Oscar d’Léon, Ruben Bladès, Fania All stars au Zenith en 1998…). A la fin du siècle, la Salsa, désormais enraciné sur la scène parisienne, est régulièrement dansée dans des lieux tels que La Coupole, la Java, Les étoiles, le Montecristo, le Bistrot latin, le Barrio Latino, avec pour corolaire l’apparition d’un nombre croissant de Djs spécialisés.

Les tournées des groupes cubains (Charanga Habanera, Klimax, NG la Banda…) ainsi que la présence en France d’un nombre croissant de professeurs de danse et d’animateurs originaire de l’île déclenchent bientôt un véritable mode de la salsa dite « cubaine ». Cette tendance est encore renforcée par la politique d’ouverture touristique et artistique désormais mise en œuvre par les autorités castristes, désireuses de se procurer par tous les moyens des devises étrangères pour faire face aux difficultés de la « période économique spéciale ».

On assiste simultanément à la naissance autour de la Salsa de ce l’auteur désigne, de manière à mon avis exagérée, du nom d’« industrie culturelle », alors qu’il ne s’agit en fait que d’un petit et fragile artisanat : naissance de magazines en général éphémères comme Sol a sol, Radio Latina Magazine ou Europa Latina ; premier salon de l’Amérique latine organisé en 1994 à l’espace Champerret ; tournées d’orchestres et concerts de Salsa ; ouverture de nombreux restaurants et bars à l’ambiance latino ; apparition de radio spécialisées, comme Radio Latina. L’essor des danses latines, répondant à un besoin de désinhibition et de recherche de contacts sensuels entre les corps, contribue par ailleurs à relancer la pratique de la danse de couple.

A la fin des années 1990, la Salsa est devenue un phénomène de mode, omniprésent dans les médias : articles de la presse généraliste, émissions de radio et de télévision, documentaires comme ceux d’Yves Billon (Paris Salsa), et même films de fiction (Salsa de Sherman Buñuel). C’est à ce moment  que se serait produit selon l’auteur,  sur fond d’exploitation mercantile de ce nouveau filon, le basculement vers une image galvaudée de la Salsa, liée aux stéréotypes de la sensualité et de l’exotisme tropicaux.

Même si cette idée n’est pas fausse dans ses grandes lignes, le livre présente cependant en la matière des analyses insuffisamment nuancées, appuyées sur des preuves trop souvent interprétés de manière partiale. Par exemple, Escalona critique le caractère supposément galvaudé des festivals de musique et de danse « latine » qui apparaissent à l’époque, comme les Nuits du sud ou Vic Fezensac, alors que ceux-ci rassemblent, pour autant que je le sache, bon nombre d’aficionados engagés dans une démarche de découverte passionnée et intelligente. De même, son analyse critique du développement des écoles de danse est, me semble-t-il, faussée par des préjugés négatifs (motivations essentiellement commerciales, enseignement de figures académiques privilégié par rapport au sens de l’improvisation..) qui ne rend pas compte de la diversité des situations réelles et de l’existence d’enseignants sincères et de grande qualité. Enfin, l’idée d’un appauvrissement de la créativité musicale salsera en France, liée aux stratégies des maisons de disque privilégiant les CD de compilation destinés au grand public par rapport à la promotion de jeune talents, passe sous silence un fait, certes pour l’essentiel postérieur à la publication du livre, mais qui commence déjà à être observé en 2000 : la création de très nombreux jeunes orchestres autochtones de Salsa et de Latin Jazz, qui vont progressivement injecter un sang neuf à la scène musicale de l’Hexagone.

Quant à l’analyse de l’atmosphère des soirées de danse européennes de la fin des années 1990 (où la réalisation de figures spectaculaires et apprises par cœur dénaturerait la salsa « authentique », fondée sur l’improvisation et la séduction), elle contient sans doute une petite part de vérité. On peut cependant lui opposer trois arguments :

–  Elle donne un vision trop caricaturale et insuffisamment nuancée du milieu de la danse parisienne à la fin du XXème siècle, même si l’on peut admettre que la connaissance de la culture caribéenne était alors moins approfondie qu’aujourd’hui.

– Les choses ont changé depuis l’an 2000 et les européens possèdent désormais une bien meilleure maîtrise des codes caribéens qu’il y a 15 ans. Les analyses de l’ouvrage sont de ce fait aujourd’hui en grande partie obsolètes.

– Il n’existe pas de manière « authentique » ou « galvaudée » de pratiquer une danse, mais des interprétations différentes en fonction des milieux sociaux et culturels, des hexis corporelles, etc. En ce sens, la manière de danser supposément plus « académique » ou « technique » des européens – même s’il s’agissait d’un fait avéré – ne serait pas moins « authentique » que l’improvisation sensuelle pratiquée par les populations caribéennes. Elle constituerait simplement l’expression d’un autre état de la société, de la culture du corps, et des codes de comportement interpersonnels. Pourquoi exiger d’un membre de la classe moyenne parisienne qu’il danse de la même manière qu’un mulâtre pauvre de Santurce ?  

En dépit de ces réserves, j’ai lu avec plaisir Ma Salsa défigurée. qui constitue une source d’information particullièrement précieuse sur l’histoire de la Salsa parisienne à la fin du XXème siècle.

Fabrice Hatem

Ma Salsa défigurée, « Pa’ que afinquen », Saul Escalona, éd. L’Harmattan, 2001, 144 pages

El libro de la Salsa, cronica de la musica del Caribe urbano

El libro de la Salsa, cronica de la musica del Caribe urbano

ImageCe livre est unanimement reconnu comme l’une des références majeures sur l’histoire de la Salsa et tout particulièrement sur l’époque-charnière des années 1960 et 1970 où se produisit la naissance du genre. Il offre une description particulièrement fouillée de la scène New-Yorkaise, complétée par longs passages sur Porto-Rico et le Venezuela, pays d’origine de l’auteur.

Ce qui frappe au premier abord dans l’ouvrage, outre l’immense érudition de Miguel Angel Rondon, c’est sa capacité à développer de véritables analyses musicologiques, en expliquant en quoi telle ou telle œuvre constitue – ou non – un tournant important dans d’évolution de l’expression salsera, et en n’hésitant pas à prendre parti sur sa valeur artistique. S’attaquant parfois avec sévérité à des icônes du genre, ou bien exhumant un chef d’oeuvre selon lui injustement oublié, il propose une vision stimulante, originale, par moments polémique, mais toujours fondée sur des analyses fouillées. Bref, avec Rondon, pas de risques de tomber dans le confort des idées reçues et des admirations de commande.

L’ouvrage replace, de manière particulièrement incisive, l’évolution des expressions musicales dans leur contexte social et humain : vagues migratoires en provenance des Caraïbes, formation du barrio latino New-Yorkais, métissages culturels avec les populations noires des quartiers voisins, apparition au cours des années 1960 de publics aux attentes nouvelles, sans oublier les stratégies commerciales des maisons de disques. Comme l’auteur le dit lui -même, « comprendre la salsa suppose de comprendre aussi le spectre social pour lequel elle a été créée ».

Rondon analyse également avec clarté le processus historique de fermentation musicale qui aboutit à l’éclosion de la Salsa : apparition du Latin Jazz dans les années 1940, fièvre du Mambo des années 1950 avec les soirées mémorables du Palladium, enfin mode du Boogaloo dans les années 1960. Nous comprenons ainsi que la Salsa naît, à la fin de cette décennie, d’un renouvellement de la musique latine New-Yorkaise, après une période de confusion où celle-ci avait perdu son public traditionnel sous les coups du Rock’n Roll et de la Pop.

D’après Rondon, la Salsa n’est d’ailleurs pas vraiment un genre musical en tant que tel, mais plutôt « une forme ouverte capable de représenter la totalité des tendances qui se réunissent dans les circonstances du Caraïbe urbain d’aujourd’hui. » L’ouvrage propose à cet égard une classification extrêmement claire des genres et des styles appartenant à cette mouvance, sans jamais hésiter à porter sur eux un jugement de valeur.

Il impute par exemple la crise rencontrée selon lui par la Salsa New Yorkaise à la fin des années 1970 aux erreurs de la Fania, qui aurait cherché, sans succès, à conquérir le public « mainstream » américain en altérant l’esprit originel de la « Salsa Brava » et en créant des « mix » indigestes avec la musique de variétés commerciale. Il porte également un regard sévère sur la tendance dite « matancérizante » incarnée dans la seconde moitié des années 1970 par Johnny Pacheco, qui aurait asséché la créativité de la « Salsa dura » en se repliant sur l’imitation sans inventivité du Son cubain des années 1950.

A ces supposées impasses esthétiques et commerciales, Rondon oppose favorablement l’inventivité artistes d’orchestres d’avant-garde, comme le Grupo folklorico y experimental nuevuyorkino et le Conjunto libre des frère Jerry et Andy Gonzales, qui explorèrent au cours des années 1970 de nouvelles sonorités de Latin Jazz à l’occasion de mémorables descargas. Des expériences auxquelles font écho, au Venézuela, la formation du Trabuco venezueliano, et, à Porto-Rico, l’apport de Franck Ferrer, qui associa folklore et musique d’avant-garde dans un cocktail protestataire.

Des passages passionnants sont également consacrés à la salsa portoricaine, depuis les grands précurseurs des années 1950 comme Rafael Cortijo, suivi après 1960 par le Gran Combo de Puerto Rico, jusqu’à l’explosion des années 1970 avec, entre autres, l’orchestre Apollo Sound de Roberto Roena, l’orchestre de Bobby Valentin avec son chanteur-vedette  Marvin Santiago, ou encore le pianiste Pappo Lucca et sa Sonora Poncena au style si particulier, associant Son et la Plena traditionnels aux sonorités jazzy. Des chapitres très complets sur la Salsa vénézuélienne et le merengue dominicain constituent d’autres incursions très éclairantes vers des univers à la fois proches et distincts de celui de la Salsa New-Yorkaise.

Du parolier Tite Curet Alonso à Celia Cruz, en passant par Ray Baretto et Larry Harlow, le livre fournit également une galerie de portraits extrêmement riche et vivante sur les grandes figures artistiques du mouvement salsero des années 1970. J’ai tout particulièrement apprécié, à cet égard, la section consacrée à l’orchestre Fania all Stars, formé en 1971 à l’occasion de la réalisation du fameux film Our Latin Thing, qui joua un rôle majeur dans la popularisation de la Salsa. De Cheo Feliciano à Hector Lavoe, en passant par Ismael Miranda, la trajectoire artistique de chacun de ses membres y est présentée de manière incisive, sans chercher à gommer les échecs ou les impasses éventuelles de leur carrière.

Bien sur, le livre a quelques limites. Par exemple, l’orientation essentiellement musicographique de l’ouvrage à pour corrolaire un faible intérêt accordé à la danse,  qui ne fait l’objet que de quelques allusions épisodiques. D’autre part, sa date de rédaction relativement ancienne (il fut publié pour la première fois en 1979) fait qu’il ne contient aucune information sur les 35 dernières années. Les aficionados en sont donc réduit à attendre l’arrivée d’un « Nouveau testament » salsero, aussi complet sur la période récente que ne l’est l’ouvrage de Rondon sur les années 1960 et 1970.

En guise de conclusion, je vous livre un conseil pour tirer pleinement parti du « Libro de la Salsa » : prenez tout votre temps (des jours entiers s’il le faut), installez-vous devant votre ordinateur, et écoutez sur Youtube les titres et les orchestre mentionnés par Rondon en même temps que vous lisez le texte. Cela vous permettra de mieux assimiler les passionnantes analyses de l’auteur, tout en forgeant votre jugement personnel sur ces œuvres.

Fabrice Hatem

 

El libro de la Salsa, cronica de la musica del Caribe urbano, Cesar Miguel Rondon, editorial Arte, Caracas, 343 pages, 1979.

Salsiology, Afro cuban music and the Evolution of Salsa in New York City

Salsiology, Afro cuban music and the Evolution of Salsa in New York City

ImageConsacré à l’histoire du Latin jazz et de la salsa à Ne York entre 1940 et 1989, l’ouvrage Salsiology se présente comme un ensemble de 26 articles de forme variée. A côté des entretiens (de loin les plus nombreux), on trouve en effet des comptes-rendus de colloques, de petits essais à caractère universitaire, des textes de souvenirs personnels, on encore des ensemble de photos consacrées à un sujet particulier.

L’un des principaux intérêts du livre tient à la présence de nombreux témoignages d’acteurs de la scène musicale New-Yorkaise : artistes, producteurs de disques, DJ, organisateurs de spectacles. Par contre, il n’aborde que de manière assez marginale les questions liées à la danse.

L’ouvrage ne prétend pas défendre une thèse explicite dont les développements le structureraient de bout en bout. Il privilégie au contraire le recueil de matériaux bruts, sous la forme d’un patchwork d’entretiens enrichi par quelques contributions d’auteurs divers. Il permet cependant au lecteur de se forger, au fil des pages, quelques convictions fortes sur l’histoire et la nature de la Salsa. Par exemple, le fait que celle-ci n’est que l’expression contemporaine d’un long processus de métissage entre rythmes caribéens et afro-américains, lié à la coexistence, dans les mêmes quartiers pauvres de New York, de population noires et latinos immigrées.

 Les contributions sont regroupées en 5 grands chapitres suivant un plan pour l’essentiel chronologique.

 Le premier, intitulé From Whence Comes the Music, contient un ensemble de textes à caractère académique, rédigés par six auteurs différents, et consacrés à l’histoire des musiques populaires cubaine (Son, rumba) ou portoricaine (Danza, Plena, Bomba, Seis).

Le second, Sketches of Pioners and Players, entièrement écrit par Vernon Boggs lui-même, nous livre une galerie de portraits des maîtres du Latin jazz : Mario Bauza, Machito, Dizzie Gillepsie, Chano Pozo, Tito Puente, Tito Rodriguez, Mongo Santamaria, Cal Tjader… Un article spécifique est consacré aux femmes artistes, comme les chanteuses Esther Borja, la Lupe et Celia Cruz, ou encore l’orchestre féminin Anacaona

Le troisième chapitre, Popularization of Afro-Cuban Music in New-York, décrit les lieux et les acteurs de la diffusion de ce genre musical. Cet ensemble de textes – essentiellement des entretiens – donne une vision très riche et vivante du bouillonnement des années 1950 et 1960 qui aboutira à l’apparition d’une nouvelle forme de musique urbaine, la Salsa. Il est bourré d’informations précises sur la scène musicale New yorkaise de l’époque, avec ses radios et ses DJs vedettes comme Symphony Sid et Dick Ricardo Sugar ; ses maisons de disques comme le Sello Alegre fondé par Al Santiago ; ses clubs de latin jazz comme le Village Gate dirigée par Art d’Lugoff ; ses producteurs et organisateurs de spectacle comme Issy Sanabria, rédacteur en chef du Latin New York Magazine ; ses clubs de danse comme le plus fameux d’entre eux, le Palladium Ballroom, dont l’atmosphère enfiévrée nous est décrite par l’ancien danseur Ernie Ensley.  

L’ouvrage fournit également de précieuses informations sur l’apparition, au cours des 1960 et 1970, de nombreux lieux de danse souvent éphémères où se pratiqua la Salsa : Hotel Diplomat, Club Cheetah, Ochenta, Cork and Bootle, Manhattan Centre, St George Hotel, Taft hotel. Puis le climax salseros des années 1970 fait place dans les années 1980 à un reflux, et la musique latine déserte quelque peu le Manhattan midtown pour se replier vers son berceau populaire de l’uptown et du Bronx.

Le 4ème chapitre, The Transculturational Process, est consacré au processus de métissage entre influences caraïbes et afro-américaines qui alimente au cours du XXème siècle le développement du Latin New york Sound, depuis Alberto Soccaras dans les années 1920 jusqu’au Boogaloo quarante ans plus tard. Les noms de Mario Bauza, Machito, Dizzie Gillespie, Cal Tjader; Joe Battan, Johnny Colon, se succèdent au fil des textes qui décrivent les étapes de cette histoire. Le chapitre se termine par un article consacré à l’enracinement de la Salsa en Afrique de l’ouest et centrale, où elle retrouve en quelque sorte ses origines rythmiques tout en fusionnant avec des musiques locales.  

Enfin la 5ème et dernière, partie, Salsiological Issues Today, est plus hétérogène. Elle contient, entre autres, une enquête sur les salseros du Bronx, une analyse sur le rôle du piano dans la rythmique de la salsa et des souvenirs de musiciens. L’ouvrage se conclut par quelques confidences autobiographiques de Vernon Boggs, assez émouvant dans l’expression de son amour pour la musique latin.

Salsiology, est, du fait de son caractère très touffu, est un livre d’abord un peu difficile. Mais il séduit progressivement, au fil des pages, non seulement par la valeur des informations et des analyses que par le caractère extrêmement vivant des entretiens, dont la retranscription, respectant fidèlement les propos des interviewés, nous laisse deviner leur caractère et leur manière d’être. Il faut cependant s’armer d’un peu patience et prévoir un long temps de lecture pour espérer tirer tout le bénéfice de ce monumental ouvrage de référence.

 

Fabrice Hatem

 

Salsiology, Afro cuban music and the Evolution of Salsa in New York City, Vernon W. Boggs, Excelsior Music Publishing Company, première eéition 1992, 386 pages.

Petit voyage bibliographique vers les Salsas du monde

Petit voyage bibliographique vers les Salsas du monde

Engagé dans la rédaction d’un livre consacré à la diversité des expressions salseras autour du monde, j’ai constitué aux cours de ces derniers mois une petite bibliographie sur le sujet. Je vous propose ici un premier parcours sur ces livres de référence. 

ImageC’est bien sur  dans les musiques populaires des Caraïbes qu’il faut chercher les origines de la salsa. Le livre d’Angel G. Quintero Rivera Salsa, Sabor y Control a pour ambition de montrer que ces  musiques reflètent, aussi bien dans leur structure instrumentale que dans leurs textes ou la manière dont elles sont pratiquées, les caractéristiques de l’environnement social au sein duquel elles sont créées, exprimant ainsi la vision du monde des populations concernées. Très centré sur le cas portoricain, ce livre pourra utilement être complété concernant Cuba par la lecture des nombreux ouvrages de musicologie que j’ai pu rassembler et analyser lors de mes voyages dans ce pays, dont deux chapitres de mon site web (Carnet de voyage 2011 à Cuba  et La musique et les musiciens) proposent une présentation.

ImageLes Etats-Unis et plus particulièrement la ville de New York ont constitué le creuset dans lequel s’est forgé la Salsa, musique urbaine née d’un métissage entre rythmes caribéens et afro-américains. Deux livres sont particulièrement instructifs sur ce thème. L’ouvrage de Vernon Boggs, Salsiology, Afro cuban music and the Evolution of Salsa in New York City décrit la saga de la Latin music new-yorkaise depuis les années 1940 puis le développement de son expression modernise, la Salsa, sur la base d’entretiens de première valeur avec des protagonistes majeurs de ces événements. Le livre de Cesar Miguel Rondon, El libro de la Salsa, cronica de la musica del Caribe urbano, plus centré sur la période-clé des années 1960 et 1970, constitue une source inépuisable d’analyses musicographiques détaillées sur les différents orchestres et chanteurs y ont participé à l’émergence de la Salsa, complétant son analyse très fouillée de la scène New-Yorkaise par d’intéressants développements sur les cas de Porto-Rico et du Vénézuéla.

ImageLa Salsa va ensuite connaître un mouvement d’internationalisation dont les différentes dimensions sont analysées, selon des angles d’approche différents, par trois des ouvrages que j’ai pu consulter. Situating salsa : global markets and local meaning in latin popular music, de Lise Waxer, repose sur l’idée que la globalisation la Salsa s’est traduite par l’apparition à travers le monde de formes d’expression locales très diverses qu’elle parcourt à travers un très riche ensemble de monographies. Danses latines, le désir des continents, un recueil d’article dirigé par Elizabeth Dorier-Apprill, insiste sur l’idée que l’appropriation des musiques d’origine caribéennes par les classes moyennes des pays développés s’est accompagnée d’une mutation dans leur fonction sociale : elles auraient en effet perdu au cours de ce processus leur caractère d’expression identitaire locale pour devenir porteuses d’une image fantasmée de sensualité exotique et d’un appel à la jouissance instantanée. Enfin, le danseur Esteban Isnardi nous livre dans Le monde autour de la salsa un précieux témoignage personnel sur les différentes communautés salseras qu’il a pu visiter autour du monde, à l’occasion de ses participations à différents stages et festivals.

ImagePlusieurs pays d’Amérique latine, proches géographiquement et culturellement des Caraïbes, se sont largement ouverts à la Salsa dès la fin des années 1960. C’est tout particulièrement le cas de la Colombie et du Vénézuéla, sur lesquels le cinéaste Yves Billon a réalisé deux intéressants documentaire : Colombie, un pays tropical et Vénézuéla, visa pour les barrios. J’ai essayé, sans succès, de compléter ce tour d’horizon des pays d’Amérique du sud par la lecture d’ El vinculo es la salsa, de Juan Carlos Baez, et de La historia de la Salsa en Peru, d’Eloy Jauregui, deux ouvrages de référence respectivement consacrés aux cas vénézuélien et péruvien. Mais je n’ai malheureusement pas réussi à me les procurer pour l’instant.

ImageLa ville colombienne de Cali a constitué l’un des principaux foyers de développement de la Salsa en Amérique du sud. Il s’y est même créé un style de danse spécifique, connu aujourd’hui sous le nom de « salsa colombienne ». L’ouvrage de Lise Waxer, The city of musical memory nous offre une description vivante et précise de cette histoire. Il trouve son pendant littéraire dans de roman d’Andrès Caicedo, ¡Que viva la música !, qui décrit la dérive hallucinée d’une jeune fille issue de la bourgeoisie aisée de Cali. Happée par le vertige de la musique et de la danse, celle-ci s’enfonce au fil des nuits dans la sensualité frénétique des fêtes de Salsa, pour sombrer peu à peu dans la drogue, la violence et l’érotomanie.

ImageConcernant les autres villes de Colombie, j’ai beaucoup regretté de ne pas avoir pu visionner le documentaire Medellin en Su Salsa, qui décrit l’histoire et l’atmosphère salseras de cette ville. Je m’en suis un peu consolé en lisant Salsa e identidad juvenil urbana, une analyse sociologique fort intéressante sur les jeunes habitués d’un bar salsero underground de Medellin, El Tibiri.

ImageLa Salsa est arrivée un peu plus tardivement en Europe. Même si certains prémisses de sa présence remontent jusqu’au années 1980, c’est surtout après 1990 qu’elle devient un phénomène de masse sur le Vieux continent. Deux ouvrages de Saul Escalona, La salsa en Europa : rompiendo el hielo, et Ma Salsa défigurée, nous livrent de précieuses informations sur la construction de la scène salsera dans plusieurs grands pays européens comme l’Espagne, l’Allemagne, la Suède et la France. L’auteur y qui développe en outre l’idée polémique selon laquelle la version européenne de la Salsa, reposant sur une image galvaudée de l’exotisme tropical, constituerait une dénaturation de la Salsa originelle des barrios populaires latinos, à la tonalité âpre et rebelle. Ce tour d’horizon européen peut être complété par la lecture de l’ouvrage de Patria Roman-Velasquez, The making of Latin London, sur la construction et le fonctionnement de la scène salsera londonienne, avec une intéressante analyse des sous-groupes qui la constituent.

ImagePour vérifier que les informations et analyses contenues dans les précédents ouvrages ont été correctement assimilées, on pourra lire le petit livre de José Arteaga La Salsa : Un estado de ánimo. Cet in-octavo fournit, en une trentaine de courts chapitres très pédagogiques, l’essentiel de ce qu’il faut retenir sur l’histoire de la Salsa jusqu’à la fin du XXème siècle.

Enfin, les cinéphiles pourront compléter ces lectures en visionnant quelques-uns des très nombreux films – documentaires ou de fiction – consacrés à la Salsa, et sont je présente un large échantillon dans l’une des sections de mon site Web, Reflets des cinémas cubain et de salsa.  

Il me reste maintenant à utiliser ce matériau bibliographique, dûment complété par des voyages et des rencontres, pour entreprendre la rédaction de mon ouvrage. A bientôt donc, pour une première livraison, sans doute constitué d’un chapitre consacré à la Salsa en Amérique du sud.

Fabrice Hatem

Pablo Milanes, par Clara Diaz

Pablo Milanes, par Clara Diaz

ImageOu de la difficulté d’écrire une bonne biographie sur un artiste vivant

Ce petit ouvrage consacré à l’un des fondateurs de la Nueva Trova cubaine appartient à une collection de biographies publié par les Editions Letras Cubanas, aux côtés d’un Benny Moré de Raúl Martínez Rodríguez et d’un Compay Segundo de Luis Betancourt que j’avais beaucoup appréciés. Comme ces autres opuscules, ce petit livre (une centaine de pages de format poche) se divise en quatre parties : la biographie proprement dite, qui ne dépasse pas 40 pages ; un court recueil de citations sur l’artiste ; une mini-anthologie de ses principales chansons ; enfin, une iconographie commentée.

Dans une langue claire, concise, entrecoupée de témoignages de l’artiste, l’auteur(e) nous fait revivre les principales étapes de la vie et de l’œuvre de Pablo Milanés : sa naissance en 1943 à Bayamo ; son enfance dans famille pauvre de l’oriente cubain ; ses premiers pas de musiciens amoureux du Son ; sa découverte du style dit « Feelin » ; ses premiers succès de chanteur-interprète puis de compositeur au début des années 1960 ; son rôle dans la création du mouvement dit de la « Nueva trova » cubaine à la fin de la même décade ; sa participation au Groupe d’expérimentation sonore animé par Léo Brouwer à l’institut cubain du Cinéma (ICAIC) au cours des années 1970 ; l’essor de sa carrière internationale qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui ; ses différentes tentatives, généreuses mais souvent sans lendemain, pour aider à la promotion des artistes et de la culture populaire cubaine…

Nous pouvons ensuite savourer les textes de ses principales chansons, comme Mis vientidos años, Para vivir, Se el poeta eres tú, La vida no vale nada, Amor, Amo esta isla, Te quiero porque te quiero, La felicidad, La soledad, Sandra, Plegaria, Despestar, etc.

Je n’ai cependant pas éprouvé le même plaisir à la lecture de cet ouvrage qu’à celle de ses petits frères consacrés dans la même série à Benny Moré ou à Compay Segundo. La principale raison tient au caractère très lisse et assez froidement factuel de l’écriture de Clara Díaz. Le livre se présente un peu, en effet, comme un curriculum vitae bien fait et très détaillé, mais dépourvu du souffle de passion, des anecdotes palpitantes, des portraits plein de vie qui faisaient la valeur des deux autres.

Par exemple, Clara Díaz ne nous dit absolument rien de la vie sentimentale de Pablo ; elle ne nous livre aucun détail sur l’évolution de sa pensée politique et notamment sur sa prise de distances progressive par rapport au régime cubain actuel. Elle ne fournit également aucune analyse musicologique ou littéraire de l’œuvre du compositeur, se contentant d’égrener, au fil des pages, la liste commentée des CDs édités, des chansons écrites, des concerts et des tournées. De même, l’analyse de filiations et de ses affinités artistiques de Pablo – son amour pour le Son, sa longue collaboration avec Silvio Rodriguez, son intérêt plus récent pour le Jazz afro-cubain – restent, en gros, limitée à l’énumération détaillée des musiciens avec lesquels il a travaillé, des concerts qu’il a donnés, ou des orchestres auxquels il a participé.

Tout cela est un peu décevant et surtout insuffisant pour comprendre la trajectoire d’un auteur-compositeur dont le répertoire, mélange de thématiques personnelles et de chansons engagées, mériterait des mises en perspective et des analyses plus poussées dans ces différentes dimensions. De plus, écrit en 1999, le livre ne nous dit rien (en tout cas dans la version que j’ai eu entre les mains) sur les 13 dernières années de la carrière de Pablo. Or, celles-ci furent extrêmement fécondes, comme en témoignent les discographies que l’on peut trouver sur Wikipedia (1) ou sur le site personnel de l’artiste (2).

Nous touchons sans doute ici à l’une des limites principales du travail de Clara Díaz : écrire une biographie sur un personnage vivant, dont la coopération est nécessaire pour la publication du livre, peut contraindre fortement la liberté d’expression de l’auteur. Il est en effet tentant pour celui-ci – voire inévitable dans certains cas – d’éviter les sujets polémiques, gênants ou douloureux, de ne pas se livrer à des analyses personnelles pouvant présenter un aspect critique, de passer sous silence les accidents ou incidents de la vie de l’artiste, ses faiblesses et ses défauts éventuels, etc.

Mais tout cela limite alors considérablement l’intérêt du travail biographique. L’alcoolisme de Benny Moré, l’instabilité chronique de Sindo Garay, les périodes creuses dans la carrière de Compay Segundo, les démêlés de Miguel Matamoros avec le régime de Géraldo Machado, constituaient par exemple des ressorts dramatiques majeurs dans les différentes biographies que j’ai pu lire à leur sujet. Et si, comme on le dit, les peuples heureux n’ont pas d’histoire, comment les poètes sans histoire pourraient-ils, de leur côté, alimenter leur inspiration ? Et c’est cette clé de compréhension sur Pablo Milanés qui, justement, fait cruellement défaut dans le fort honnête ouvrage de Clara Diaz.

Fabrice Hatem

Clara Díaz, Pablo Milanés, Editorial Letras Cubanas, 1999, ISBN, 959 10 0470

(1) http://es.wikipedia.org/wiki/Pablo_Milan%C3%A9s

(2) http://www.milanespablo.com/

Del piropo al dicharacho, par Samuel Feijóo

Del piropo al dicharacho, par Samuel Feijóo

Image L’une des étapes obligées pour s’imprégner d’une culture nationale est de comprendre sa langue. Et pas seulement, bien sûr, la langue cultivée, mais aussi la langue populaire, avec toutes ses expressions savoureuses qui permettent, mieux que de lourdes étude sociologique, de pénétrer l’âme et la vie quotidienne d’un peuple.

 

L’ouvrage du linguiste Samuel Feijóo, publié en 1981, répond largement à ce besoin. En 370 pages, il nous présente à peu près tout ce que la langue cubaine contient de proverbes, de jeux de mots, de petites blagues, de compliments, de devinettes, de ritournelles, de surnoms… Il y en a vraiment de toutes les couleurs et pour tous goûts. Une lecture fort divertissante, qui permet aussi de faire la part, dans la sagesse et l’humour populaire, de ce qui est commun à tous les peuples – du moins, ici aux peuples latins – et de ce qui est propre à Cuba.

Je ne résiste pas ici à vous proposer un petit florilège de proverbe cubains, choisis pour leur drôlerie, leur profondeur philosophique, ou leur côté « couleur locale ». Certains ont un équivalent direct en français – parfois moyennant quelques changements de décor ou de personnage. D’autres ont une saveur plus spécifiquement cubaine, reflétant les particularités de l’histoire et de la géographie de ce pays, ou tout simplement le mode de pensée particulier de ses habitants.

Samuel Fejóo, Del Piropo al dicharacho, Ed. Letras Cubanas, 1981, La Havane

Annexe
Quelques proverbes cubains et leur traduction

El diablo no es sabio par diablo pero por viejo. Le diable est savant, non parce qu’il est le Diable, mais parce qu’il est vieux.

Caimán no come caimán. Les caïmans ne se mangent pas entre eux.

El que poco agradece, menos merece. Celui qui remercie peu, mérite encore moins.

Cuando más oscura está la noche va a salir el sol. C’est quand la nuit est la plus noire que va se lever le soleil.

Mientras más grande es el caballo, más grande es la caída. Plus grand est le cheval, plus grande est la chute.

Hizo de gato caza ratón. Le fils du chat chasse le rat.

El que juega con candela, algún día se quema. Celui qui joue avec les bougies, un jour il se brûle.

Lo que fácil se da, fácil se va. Ce qui se donne facilement, s’en va facilement.

El último buey bebe agua sucia. Le boeuf arrivé en dernier boit de l’eau sale.

Si es pato, sabe dónde está la laguna. Si c’est un canard, il sait où est la lagune.

El jinete hace al caballo. C’est le cavalier qui fait le cheval.

La papaya no pare naranjas. Le papayer ne donne pas d’oranges.

Hay que coger la cosas buenas, porque las malas vienen solas. Il faut saisir les bonnes choses, car les mauvaises arrivent toutes seules.

Si no siembra el granite de maíz, no te comerás la mazorca. Si tu ne sèmes pas le grain de mais, tu ne mangeras pas l’épi.

El que madruga sabe donde va. Celui qui se lève tôt sait où il va.

Por mucho que corra la gallina, siempre el gallo le cae encima. La poule peut toujours courir, la coq finit toujours par lui tomber dessus.

A la gallina callejera le come el huevo el vecino. La poule qui va se promener, le voisin lui mange son oeuf.

Nadie sabe lo que tiene hasta que lo pierde. Personne ne sait ce qu’il possède jusqu’à ce qu’il le perde.

Vale más un peso en la mano que cien volando. Mieux vaut un peso dans la main que cent qui volent.

Abajo de la confianza duerme el peligro. Aux pieds de la confiance, dort le péril.

Con buena frase se saca al cimarrón del monte. Avec de bonnes paroles, on peut faire sortir le cimarron (le noir fugitif) de la forêt.

Los años no pasan por gusto. Les années ne passent pas par plaisir.