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Le danseur Osmar Pradès Salazar : un digne rejeton de la culture populaire santiaguera

Le danseur Osmar Pradès Salazar : un digne rejeton de la culture populaire santiaguera

ImageOsmar Pradès Salazar est, à 46 ans, l’un des chorégraphes et danseurs les plus réputés du prestigieux Conjunto Folklorico de Oriente de Santiago de Cuba.

Sans encore le connaître, j’avais déjà admiré son talent à l’occasion d’un reportage que j’avais réalisé il a 3 ans sur la danseuse Dayeline Argota Alvarez.

Ils interprétaient en effet les deux rôles-titres dans le spectacle Ochun y Oggun réalisé par le Conjunto en 2010.

ImageJ’ai eu ensuite le plaisir de le rencontrer au cours d’un voyage organisé en avril 2015 par l’association Cuba Sin Fronteras, à l’occasion duquel Osmar a animé un stage de danses afro-cubaines (photo ci-contre).

J’en ai profité pour l‘interviewer longuement sur sa carrière et son œuvre. Il nous livre ici un témoignage révélateur du fécond mouvement de circulation artistique qui, à Santiago, associe étroitement culture populaire et danse académique.

Fabrice Hatem

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Ernesto Armiñan : un fascinant parcours artistique du barrio à la scène (et retour)

Ernesto Armiñan : un fascinant parcours artistique du barrio à la scène (et retour)

ImageIl existe en France, et plus généralement dans tous les pays développés, une profonde coupure entre les mondes des danses savante et populaire. A l’élitisme parfois condescendant du premier répond l’indifférence du second aux démarches de nature culturelle.

Trop habitué à ce clivage sectaire et appauvrissant, j’ai découvert avec fascination qu’une autre manière de vivre et de produire la culture, où la recherche esthétique ne serait pas inconciliable avec l’idée de divertir, était possible. A Santiago de Cuba, il existe en effet une forme de circulation créative où les expressions de la culture populaire afro-cubaine sont valorisées et portées à la scène par des troupes professionnelles de premier plan, qui les transforment ainsi en objets artistiques. Ces compagnies de ballet sont d’ailleurs elles mêmes constituées en grande partie de danseurs et de musiciens originaires des quartiers défavorisés où cette culture populaire prend sa source.

Le résultat très concret, c’est que la coupure entre culture savante et populaire est en partie abolie : les enfants les plus talentueux des quartiers de Los Olmos ou de Los Hoyos, après avoir appris la Rumba avec leur famille ou leurs voisins, intègrent les troupes du Conjunto Folklorico de Oriente ou de la Compagnie Cutumba. Ils y participent dans des théâtres modernes et spacieux, comme le Théâtre Heredia, à des spectacles de bonne valeur artistique auxquels leurs proches et leurs voisins sont invités à assister. Et ceux-ci y viennent effectivement, formant un public de connaisseurs du fait même (en France, nous dirions « en dépit ») de leurs origines populaires, parfaitement capables d’évaluer la prestation de leurs anciens disciples, devenus dans l’intervalle danseurs professionnels des plus grandes compagnies folkloriques de Cuba.

Le cas d’Ernesto Armiñan, aujourd’hui directeur artistique général du Conjunto Folklorico de Oriente, illustre de manière particulièrement frappante cette interaction fertile entre cultures populaire et savante. Plus encore, il en constitue d’une certaine manière la matrice originelle, si l’on considère l’histoire de toute sa famille, qu’il a bien voulu évoquer avec moi au cours d’un passionnant entretien (voir également la vidéo en lien).

ImageErnesto Arminian appartient en effet à une famille de santeros et de rumberos venue d’un quartier pauvre de Santiago, Los Hoyos (photo ci-contre), et que la révolution castriste a propulsé au rang d’interprètes majeurs de la culture populaire afro-cubaine.

Première étape : la transmission de la culture populaire à travers le canal familial. Un phénomène caractéristique de Cuba, et qui se traduit par la formation de véritable dynastie artistiques, comme la famille Varela Miranda dans le domaine du Son Santiaguero, ou encore de famille Aspirina à la Havane en ce qui concerne la Rumba et la Santeria. Ecoutons Ernesto Armiñan « C’est ma famille qui m’a apporté mes connaissances originelles en matière de folklore dansé. Il s’agit chez nous d’une tradition très ancienne. Mes arrières grands-parents étaient encore semi-esclaves. Au début du XXème siècle, dans la province de Santiago : ils gagnaient un tout petit peu d’argent pour leur travail. Mes grands-parents et mes parents étaient des santeros connus dans le quartier et avaient la coutume d’animer les fêtes des Orishas. J’y assistais étant enfant, et c’est de là que vient directement ma connaissance de l’afro cubain. » 

Mais, jusqu’en 1959, ces pratiques ne sont pas reconnues comme un art. Il s’agit simplement, dans l’esprit de la société d’Apartheid de l’époque, de « Cosas de negros », ouvertement méprisées -quant elles ne sont pas tout simplement réprimées, comme dans le cas de la Conga – du fait de leur caractère jugé primitif et vaguement menaçant pour l’ordre établi.

ImageLes choses changent après 1959, lorsque le gouvernement castriste décide, pour des raisons idéologiques, de valoriser au contraire ces formes d’expression populaires, désormais revêtues d’une connotation positive. Sont alors créées toute une série d’institutions ayant pour mission de mettre en valeur et de diffuser ce folklore, comme le Conjunto Folklorico de Oriente (CFO) à Santiago de Cuba en 1959, et le Conjunto Folklorico Nacional (CFN) à la Havane en 1962 (photo ci-contre : représentation du CFO en 2011).

Mais une question se pose alors : comment choisir les artistes qui vont intégrer cette formation ? Et c’est alors que la destinée de la famille Armiñan va prendre un nouveau cours, les descendants d’esclaves se transformant presque sans transition en artistes reconnus dans tout Cuba et bientôt dans de nombreux pays étrangers.

Ecoutons Ernesto Armiñian : « A la création du CFO, le ministère de l’éducation et de la culture a sélectionné 3 personnes pour l’organiser : un professeur de danse (Manuel Parques), un intellectuel (Miguel Angel Botteli) [1]et un acteur de théâtre. Ces trois personnes étaient aussi chargées de faire la sélection des artistes. Ils ont fait appel pour cela au directeur d’un groupe de Rumba de rue du quartier de Los Hoyos, Fidel Estrada. C’est lui qui choisi les danseurs et les musiciens, parmi lesquels trois de mes frères et sœurs, Nereyda, Luis et Berta, plus deux cousins germains, qui habitaient tous dans le quartier. Tout le monde ici les respectait pour leur connaissance de la Santeria et c’est pour cela qu’ils ont été choisis. »  

Le miracle se produit alors : de l’interaction entre rumberos de rue et de représentants de la culture savante naît rapidement un premier embryon de répertoire scénique : « Ils ont commencé à monter une première chorégraphie de Rumba, qu’ils ont montré au premier festival de aficionados Obreros y campesinos à la Havane. Puis Manuel Parques a créé une première oeuvre originale, basé sur les Patakin[2], Orumila y la Iku (Orumila et la mort), qu’ils ont interprété dans des festivals nationaux. Cela a été un grand succès, et a permis au CFO, qui n’était encore jusque là qu’un groupe amateur, de devenir professionnel en 1961. C’est à ce moment-là que mes frères et mes cousins sont devenus artistes à part entière, mais avec un tout petit salaire.»

A l’époque, Ernesto, né en 1949, n’est encore qu’un enfant. Mais un enfant qui bénéfice, cas presque exceptionnel, d’une double transmission artistique : celle de la tradition populaire du quartier de Los Hoyos ; et celle de l’effervescence artistique du CFO en création. « J’étais jeune, j’avais 10 ans, et mes frères et sœurs m’emmenaient partout. Je participais à toutes les répétitions. Je regardais, et j’ai ainsi beaucoup appris

ImageBonne pioche : cet environnement favorable bénéficie à un enfant, qui, de son côté, fait rapidement preuve d’un talent exceptionnellement précoce de danseur et surtout de chorégraphe : « Dans le carnaval (photo ci-contre), il y a deux types de danses : les congas et les paseos. La conga intègre les percussions et le cornet chinois. Le paseo est un groupe de percussions et d’instruments à vent : trompettes, saxophones, trombones. J’ai commencé à danser avec un Paseo d’enfants, dirigé par Eugenio Heredia, à l’occasion du carnaval de Santiago. Eugenio m’a alors demandé de monter une chorégraphie. C’était en 1960 ; J’avais 10 ans

« J’ai alors monté quatre chorégraphies : Contradanza, Indios cubanos, Cha cha cha y baile popular, Danzon. J’ai donné à ma cumparsa le nom de « Los caloseros del 60 » (Les cochers des années 1960), en référence aux cochers noirs, esclaves domestiques qui conduisaient les voitures des maîtres blancs et copiaient leurs danses. Nos chorégraphies ont obtenu le 2er prix du carnaval santiaguero, et cela a marqué mes début dans la carrière artistique, même si je n’étais pas encore professionnel, seulement aficionado (amateur). »

Un peu comme Benny Moré 30 ans plus tôt, Ernesto Armiñan commence donc d’emblée sa carrière artistique comme directeur d’une formation, à un âge où généralement les futurs danseurs et musiciens commencent seulement à apprendre les rudiments de leur art. Il est donc naturellement reconnu comme référence par une génération d’enfants de son âge, dont certains, en grandissant, vont eux-mêmes se transformer, au fil des ans, en artistes de haut niveau. «Les membres de mon groupe d’enfants ont ensuite intégré l’école de danse du CFO. Certains sont ensuite devenus des danseurs et chorégraphes connus comme aujourd’hui au ballet Cutumba : Maura Issac, Leonardo, Sergio Echabaria…» 

Puis Ernesto grandit, et on lui propose bientôt d’enseigner la danse à l’Université. Un immense bond en avant pour lui : sa culture familiale, autrefois traitée avec condescendance par la société dominante, est désormais reconnue comme un véritable savoir artistique !!! « Une des plus grandes satisfactions de ma vie professionnelle, c’est lorsque le recteur de l’université des sciences médicales de Santiago (FEEM) et le recteur de l’université de Oriente (FEU) m’ont appelé pour me proposer de travailler comme professeur de danse dans ces universités. Venir enseigner à l’université comme professeur, c’était quelque chose d’inimaginable pour moi ! »

Un sentiment d’accomplissement qui attise chez Ernesto le désir de progresser encore davantage : « Je me suis alors rendu compte que, bien qu’enseignant à l’université, je n’avais pas en fait le niveau culturel universitaire. Il fallait absolument que je passe des diplômes universitaires si je voulais entreprendre une véritable carrière artistique. » Il rentre alors en 1991 au prestigieux Institut Supérieur des Art de la Havane, obtenant en 1995 le diplôme de licencié en arts scéniques.

ImageIl obtient alors le poste de chorégraphe principal dans un des plus grands ballets folkloriques de Santiago, Cutumba, fondé en 1976 (photo ci-contre). Une formation également très marquée par la famille Armiñan : « le ballet Cutumba se nourrit de la famille Armiñan. J’y ai retrouvé un frère, deux sœurs, deux cousins germains et une nièce avec lesquels j’ai travaillé.» 

Rappelons ici que la scène folklorique afro-cubaine de Santiago est parcourue par différents courants esthétiques, dont chacune est incarnée par une grande compagnie professionnelle. Kokoye, très fortement ancré dans la Rumba, se situe dans une mouvance proche de l’expression populaire contemporaine (voir en lien l’interview de Johnson Mayet). Le Conjunto Folklorico de Oriente s’est orienté vers une esthétique parfois plus stylisée où la racine populaire est enrichie par l’apport de la danse moderne (voir en lien l’interview de Jesus La Rosa Perez). Cutumba incarne une démarche de recherche à caractère plus mémoriel visant à restituer l’authenticité de la danse traditionnelle replacée dans son contexte historique (Voir en lien l’interview de Juan Teodoro Fiorentino). Enfin, la scène de music-hall est incarnée notamment par la troupe du cabaret Tropicana de Santiago.

La décennie 1990 est également marquée pour Ernesto par un début de reconnaissance internationale. Avec Cutumba, il voyage en en Martinique, au Mexique, aux Etats Unis, en Espagne, aux Iles Canaries. Le groupe participe à la cérémonie du 200eme anniversaire de la révolution en France. Il voyage également beaucoup avec les différents groupes de danse aficionados qu’il anime (Université des Sciences Médicales ou FEEM, Fédération des Etudiants Universitaires ou FEU, etc.), participant à différents festivals internationaux et obtenant de nombreux prix en Bulgarie, Tchécoslovaquie, Suisse ou France : festival de Fribourg ; festival international de folklore populaire de Paris, où son spectacle « La Coronación del Major Machette » est primé, etc.

ImageIl est également désigné pour diriger le cabaret Tropicana de Santiago de Cuba (photo ci-contre), ce qui lui permet de développer une nouvelle forme d’activité artistique, autour du Music-Hall, avec des œuvres telles que «  Viaje al Caribe ». « Cela a changé ma manière de faire de l’art. »

Il poursuit également dans les années 2000 une carrière fructueuse au CFO dont il est devenu depuis depuis un an directeur artistique général. Parmi ses œuvres majeures avec cette compagnie, on peut  citer El nascimento de Oggun balenyo ou encore Orumila y la Iku (mort), dont la dernière adaptation date de 2009, à l’occasion du 50ème anniversaire du CFO, et qui fut l’occasion d’un hommage rétrospectif à toutes les personnes qui ont participé à l’histoire de cette institution.

Artiste reconnu sur la scène cubaine, nommé en 1992 « personnalité de la culture cubaine »  il est également professeur à l’université de los Artes de Santiago de Cuba à la Escuela Provincial de Artes de Santiago de Cuba, ainsi que directeur artistique du centre provincial de la musique.

Une « success story » sans nuance ? La réalité de l’art populaire santiaguero est en fait un peu moins brillante que ne le suggère mon récit enthousiaste. Il ne faut pas oublier, en effet, que les 25 dernières années ont été marquées pour Cuba par de graves difficultés économiques et une situation de relatif isolement qui ont eu des conséquences négatives sur la vie quotidienne des artistes comme sur les possibilités de création et de diffusion.

Parlons clairement : l’argent fait cruellement défaut à tous les niveaux. Le théâtre Heredia, berceau du CFO, manque de moyens techniques modernes et a été durement touché par le cyclone Sandy de 2012. Les artistes survivent dans des conditions économiques plus que difficiles dont j’ai été le témoin direct parfois atterré. Beaucoup sont contraints d’aller exercer leur art à l’étranger, voire de gaspiller en partie leur magnifique talent en donnant des cours de Salsa à des publics peu avertis. Les ballets de Santiago de Cuba, malgré quelques tournées réussies, manquent encore de reconnaissance internationale. En conséquence, l’ouverture à d’autres démarches artistiques, sources fécondes de renouvellement et de créativité, reste trop limitée.

Bref, parler du CFO aujourd’hui, c’est plus évoquer une formidable potentialité – en partie gâchée du fait des problèmes que je viens d’évoquer – qu’une réussite acquise. Ecoutons Ernesto Armiñan : « Il faut mettre cette compagnie au premier niveau dans ce pays. Nous avons des danseurs excellents, des percussionnistes et chanteurs de grand talents, bref toutes les ressources pour que la compagnie soit de premier niveau. Mais nous avons un problème de commercialisation, et pour cette raison il nous est difficile d’être reconnus internationalement. Nous avons donc besoin d‘un grand effort de promotion. »

ImageJe ne suis pas loin de penser que le cinéaste ou le producteur clairvoyant qui comprendra le potentiel du CFO pourrait réussir un « coup » aussi magistral que Wim Wenders et Ry Cooder avec Bueno Vista Social Club. Après tout, Compay Segundo (d’ailleurs originaire lui aussi de Santiago), Ruben Gonzales et Ibrahim Ferrer n’étaient plus que de pauvres retraités avant de voir leur talent subitement acclamé par le public mondial. La même chose pourrait se produire demain pour tous ces jeunes danseurs et chorégraphes de talent, Jesus La Rosa, René Hardy, Osmar Pradès, pour peu qu’un scénariste intelligent mette en scène avec quelques moyens les magnifiques Patakin qu’ils interprètent aujourd’hui sur des scènes défoncées pour quelques dollars…

Terminons par une confidence personnelle : je rêverais d’être le Wim Wenders qui révélerait au monde ce talent. Mais, si , comme c’est probable, ce rêve ne se réalisera pas, je serai tout de même bien heureux de voir un jour s’afficher, sur grand écran, la magnifique histoire de la rivalité de Chango et d’Oggun pour le cœur (enfin, le cœur, c’est une façon de parler) d’Ochun, interprété par mes amis du CFO, transformés du jour au lendemain, comme ils le méritent, en vedettes internationales… 

Fabrice Hatem 

(Remerciements à Carlos Gonzalès et à son association Cuba Sin Fonteras pour m’avoir permis de réaliser cet entretien en participant à un voyage de l’association à cuba en avril 2015.)

 

 

[1] Je n’ai pu vérifier l’orthographe de ces noms, dont je fais ici une transcription phonétique (FH).

[2] Contes mythologiques des Orishas.

Le monde autour de la salsa

Le monde autour de la salsa

ImageAux cours des années récentes, le danseur Esteban Isnardi a parcouru le monde, animant des festivals de Salsa dans une quarantaine de pays. Il nous a livré son expérience dans son ouvrage en deux volumes Le monde autour de la Salsa. Un livre qui présente l’originalité d’être essentiellement focalisé sur le monde de la danse, alors que la plupart des ouvrages sur la Salsa que j’ai pu consulter jusqu’ici s’intéressaient plutôt à la musique.

L’auteur a privilégié la subjectivité des confidences intimes par rapport à l’objectivisme de l’enquête sociologique. Pas d’informations précises et systématiques, donc, sur les lieux, les écoles, les styles de danse, ou encore l’histoire des différentes communautés salseras. Plutôt des coups de cœur et de gueule, ainsi que des plongées récurrentes dans une mémoire personnelle revivifiée par une situation ou une rencontre. Ceci aboutit à une écriture très originale, mélangeant, de manière parfois échevelée, confidences intimes, description des villes parcourues, portrait des personnalités salseras rencontrées au fil des voyages et témoignages sur l’atmosphère des différents festivals.

Ce sont ces témoignages sur les communautés salseras qui ont le plus attiré mon attention. Moi-même actuellement engagé dans un travail de recherche sur la diversité des pratiques et des imaginaires salseros autour du monde, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt les passages où Esteban décrit de l’intérieur la vie de cette communauté transnationale de danseurs professionnels à laquelle il appartient. D’un côté, les enseignants nomades, sillonnant l’Europe et le monde au rythme des stages et festivals. De l’autre, des animateurs plus sédentaires, organisant les activités de leur communauté locale. La rencontre de ces deux types de personnages, dans des lieux à chaque fois différents, donne lieu à mille petites aventures, gaies ou tristes, enrichissantes ou décevantes.

Esteban nous livre ainsi un témoignage brut très précieux sur ces différentes communautés salseras, dont chacune reste marquée par des idiosyncrasies fortes en dépit de leur attachement revendiqué à la même identité culturelle globale. Pour tirer le plus grand profit du texte, le lecteur-orpailleur devra cependant le passer entièrement au tamis afin d’en dégager les précieuses pépites.  

Fabrice Hatem

Esteban Isnardi, Le monde autour de la Salsa, vol. 1, 244 pages, Editions impression de Salsa, 2010

Esteban Isnardi, Le monde autour de la Salsa, Volume 2,  Editions Elzevir, 455 pages, 2013.

Salsa Opus 4, Vénézuéla, visa pour les barrios

Salsa Opus 4, Vénézuéla, visa pour les barrios

Image Ce 4ème épisode d’une série de cinq documentaires sur la Salsa dans le monde, réalisés par Yves Billon, est consacré, comme son nom l’indique, au cas du Venezuela.

Yves Billon parcourt pour cela tous les milieux où se pratiquent musique et danse populaire : carnaval, défilés de musique traditionnelle avec leurs mariachis et leurs fanfares, rues de barrios pauvres, plages de l’île de Margarita où un orchestre joue devant des baigneuses en bikini, clubs selects de la classe aisée, carnavals de petits villages de mineurs avec leurs steels bands. A chaque milieu social sa musique, semble nous suggérer l’auteur. Avec visiblement une préférence pour les barrios populaires, implicitement désignés comme les véritables berceaux d’une expression musicale spontanée, authentique et non commercialement galvaudée. 

Le film souffre cependant de nombreuses faiblesses. Les séquences musicales sont trop longues et manquent de rythme. L’atmosphère paraît parfois artificielle, par exemple lorsque le Grupo Madera joue, avec tout son matériel de scène, dans une rue perdue du barrio pauvre pour nous « signifier » l’authenticité de son enracinement populaire. Les témoignages d’experts (musicologues ou musiciens) sur l’histoire de la Salsa au Venezuela sont un peu décevants par leur caractère superficiel. En particulier, le thème, visiblement sous-jacent au film, de la diversité des expressions salseras selon les milieux sociaux n’est qu’effleuré, sans que nous soient vraiment fournies les clés de compréhension sur ce sujet.

Quant aux orchestres, leurs différences stylistiques ne sont pas analysées et, accessoirement, leurs noms ne sont même pas toujours indiqués au moment de leur passage à l’écran. C’est insuffisamment didactique pour un public néophyte qu’il faudrait prendre davantage par la main, et trop peu approfondi pour un public spécialisé qui connaît déjà les caractéristiques élémentaires de la salsa vénézuélienne.

Finalement, on ressort de ce film avec l’impression de ne pas avoir appris grand’chose, ni sur l’histoire, ni sur l’actualité de la Salsa dans le pays. On se consolera en appréciant l’une des grandes qualités du film : les longues scènes de concerts des orchestres les plus représentatifs, comme Madera, William Pucci, Complot, Oscar d’Léon (en répétition), Dimension Latina, Pan con Queso, Guaco,…

Fabrice Hatem

Salsa Opus 4, Vénézuéla, Visa pour les barrios, documentaire de Yves Billon, 2005, 52 minutes, L’Harmattan / Zarafa Films

Salsa Opus 2, Colombie, un pays tropical

Salsa Opus 2, Colombie, un pays tropical

ImageSecond épisode d’une série de cinq documentaires réalisés par Yves Billon sur la Salsa dans le monde, ce film nous fait découvrir la ferveur dont jouit cette musique en Colombie. De Cali à Barraquilla, il présente de manière très pédagogique les origines et les manifestations de cet engouement.

Celui-ci s’enracine tout d’abord dans une culture populaire possédant de nombreux traits communs avec celle des Caraïbes. En témoignent ces images de la région du Choco et de sa capitale Quibdo, peuplées d’une population métissé d’origine largement afro-colombienne, avec ses petits ports fluviaux, ses marchés vivriers, ses fêtes religieuses où la ferveur s’exprime par la musique et la danse, ses orchestres de rue interprétant les rythmes locaux, comme le Curulao …   

La diversité des lieux où se pratique la Salsa est bien montrée à travers de nombreuses images de petits bars et clubs de danse. Les bals sont souvent animés par des Picos, grosses sonos mobiles couvertes de décorations kitch. Il y aussi les grandes fêtes populaires, comme les festivals de salsa organisés dans le faubourg de Juancito, à Cali, ou encore le Carnaval de Barranquilla avec ses défilés de rue et ses concours de reines de beauté. Le film nous montre également une spécificité colombienne : le goût pour des collections de vieux enregistrements, qui se manifeste entre autres à l’occasion des « rencontres de collectionneurs et mélomanes, » où des vinyls « »vintage » sont passés en public pour la plus grande joie de la foule.

L’inventivité colombienne en matière de danse est mise en valeur par plusieurs séquences : images de « Salsa Caleña », un style rapide et sautillant inspiré du boogalloo et du mambo, typique de Cali ; découverte du Barrio ballet de Cali, une compagnie dont les chorégraphies associent le Son et la danse classique sur la musique de salsa ; vieux danseur incroyable de légèreté, semblant littéralement flotter en l’air, et créant par ses pas une atmosphère d’irréalité lunaire …

De nombreuses scènes de concerts mettent également en scène quelques-uns des groupes colombiens les plus représentatifs : Grupo Niche jouant certains de ses plus grands succès, comme  Miserables et Cali Pachaguero ; Joe Arroyo chantant La noche et Centurion de la noche ; Groupe Raices…. Tout cela dans une atmosphère d’enthousiasme populaire débridé qui nous fait comprendre, mieux que de longs discours, la profondeur de l’empreinte salsera dans le pays…

Enfin, quelques entretiens avec des spécialistes (musicologues, musiciens, collectionneurs, patrons de bars et de salsothèques…) permettent de découvrir connaître l’histoire de la Salsa en Colombie et d’en comprendre les spécificités.

Le documentaire transmet l’essentiel de ce qu’il faut connaître sur ce sujet, même si l’analyse socio-musicale reste par la force des choses un peu sommaire, tandis que les spécificités régionales sont un peu passées sous silence. Par exemple, le cas des villes de l’intérieur du pays (Medellin, Bogota) n’est pratiquement pas évoqué, tandis que le rôle central de Cali, malgré les larges passages qui lui sont consacrés, n’est pas explicitement souligné. Sur ce sujet, on pourra consulter avec profit des travaux de nature plus universitaire, comme les ouvrages d’ Alejandro Ulloa ou de Lise Waxer.

Fabrice Hatem

 

 Salsa Opus 2, Colombie, un pays tropical, documentaire de Yves Billon, 52 minutes, Les films du Village / la Sept

La Salsa : Un estado de ánimo

La Salsa : Un estado de ánimo

ImageCe tout petit livre, au départ presque décevant par sa taille minuscule (un in- octavo de moins de 100 pages), se révèle, à l’usage, extrêmement bien fait et instructif.

En une trentaine de courts chapitres se succédant selon un plan chronologique, il dresse un parcours des rythmes musicaux caribéens dont est issue la Salsa, décrit les principales étapes de son apparition et parcourt ses différentes formes stylistiques.

Les douze premiers chapitres sont ainsi consacré à un panorama historique des principaux rythmes caribéens (Son, Rumba, Plena, Bomba, Merengue, etc.) dans lesquels la Salsa plonge ses racines.

La seconde partie de l’ouvrage décrit ensuit le phénomène de métissage, essentiellement localisé dans la ville de New York, qui, à travers la saga du Latin Jazz, puis les modes du Mambo, de la Pachanga et du Boogaloo, conduit à la fin des années 1960 à l’apparition d’un nouveau courant musical, bientôt connu sous le nom générique de « Salsa ».

En fin, dans le dernière partie, sont présentées les évolutions du style « Salsa » au cours des trente dernières années du XXème siècle, de la Salsa de barrio à la Timba en passant par les Salsas consciencia, balada, erotica, romantica, sans oublier le revival du Merengue sous la forme de la Bachata.

Le livre réussit la performance d’être à la fois concis, précis, vivant et bourré d’exemples et de petites anecdotes sur quelques-unes des grandes figures de la Salsa. Une de ses forces pédagogiques consiste justement à associer à chaque genre ou style musical un court portrait d’un ou deux de ses représentants marquant. Une approche peut-être un peu simplificatrice, mais qui permet au lecteur de mémoriser les dates et les principaux faits de manière particulièrement efficace.

Arrivant à point nommé dans la construction de mon savoir sur la Salsa, cette ouvrage m’a permis, d’une part de vérifier mes connaissances sur les points déjà explorés à l’occasion de lectures plus spécialisées, d’autre part de combler mes lacunes par l’acquisition d’une sorte de bagage « minimal » dans les domaines où mon ignorance était encore presque totale (par exemple sur la Salsa dite « erotica »). Dommage qu’il s’arrête, date de publication oblige, à la fin des années 1990.

Un ouvrage à recommander tout particulièrement aux néophytes désireux d’acquérir un premier bagage sur le sujet… mais à condition, toutefois, qu’ils sachent lire l’espagnol, car le livre n’a malheureusement pas été traduit en français…

Fabrice Hatem

La salsa, un estado de ánimo, José Arteaga, 2000, éd. Acento, 91 pages

La salsa en Europa : rompiendo el hielo

La salsa en Europa : rompiendo el hielo

ImageSaul Escalona, sociologue d’origine vénézuelienne installé à Paris depuis 1978, est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Salsa en France et dans le monde, comme La Salsa, Pa Bailar Mi Gente (1998) et Ma Salsa défigurée (2001). Son dernier livre, Si la Peña m’était contée (2010), est une évocation romancée d’un haut lieu de la salsa parisienne des années 1980, la Peña Saint-Germain. 

C’est en 2007 qu’il a publié La salsa en Europa, Rompiendo el hielo, un ouvrage consacré, comme son nom l’indique, à la diffusion de la Salsa en Europe. Sa thèse centrale est la suivante : la mode de la Salsa qui se développe aujourd’hui dans le Vieux continent s’appuierait sur une image quelque peu faussée de cette culture populaire. En effet, les européens projetteraient sur la Salsa une image stéréotypée d’exotisme et de sensualité tropicale, la pratique de cette danse leur permettant de lever leurs inhibitions physiques et mentales en leur offrant une possibilité de rapprochement avec l’autre sexe. Mais ils pratiqueraient pour cela une danse trop académique et technique, déconnectée de la musique, dans un contexte d’ignorance de la culture latino, à commencer par le sens des paroles chantées. La Salsa « européenne  »  aurait perdu de ce fait quelques-uns des traits les plus authentiquement liées à ses origines populaires latino-américaines : l’esprit contestataire et rebelle, le sens du partage et le sentiment d’appartenance à une collectivité, le caractère de danse de séduction et d’improvisation profondément liée au rythme et à la musique…

Le premier chapitre, Genesis salsera, rassemble de courtes contributions extérieures sur l’histoire de la Salsa dans plusieurs pays ou régions d’Europe, comme l’Allemagne, la Suède, la France, l’Espagne, l’Ecosse. Un texte est également consacré au festival latino -américain de Milan. On perçoit à la lecture de ces pages l’existence d’une chronologie commune à tous ces pays : précurseurs isolés des années 1970 : premier essor des années 1980 encore limité à un milieu de mélomanes ; boom de la salsa dansée dans les années 1990 dopée par l’arrivée d’une vague d’immigration latino et notamment cubaine ; enfin, transformation au début des années 2000 en en loisirs de masse géré de manière quasi-industrielle.

Le second chapitre, la Ola Salsera propose justement des développements intéressants sur ce que l’auteur désigne, de manière à mon avis hyperbolique car il ne s’agit au fond que d’un petit artisanat, sous le nom « d’industrie commerciale Salsera » : radios, revues, écoles de danse, night-clubs, concerts et festivals. Il y reprend notamment certaines analyses de son livre de 2001  Ma salsa défigurée; sur l’histoire de la Salsa à Paris entre 1970 et 2000.  

Enfin le troisième chapitre, Bailen entonces, est consacré à la pratique actuelle de la danse. Egratignant au passage les clichés fantasmés de la mulata sexy et du latin lover, l’auteur y souligne le contraste entre une Salsa latino-américaine fondée sur l’improvisation la séduction, et la pratique européenne d’une danse académique privilégiant  la prouesse technique.

Ce livre fort utile et instructif – pratiquement le seul consacré, à ma connaissance, à l’histoire de la Salsa en Europe – souffre cependant des préjugés négatifs de l’auteur, qui parfois parasitent l’objectivité de ses analyses. Par exemple, le développement de l’enseignement de la Salsa dansée est présenté comme résultant de motivations essentiellement mercantiles visant à exploiter ce « filon ». Quant à la pratique de la danse par les aficionados, elle est présentée d’une manière frôlant parfois la satire. Or ma connaissance du milieu me permet d’affirmer qu’il existe aujourd’hui dans la Salsa européenne, contrairement à ce que le livre suggère à demi-mots, beaucoup d’enseignants sincères, d’organisateurs de festivals passionnés et de danseurs amateurs connaissant bien la culture latino. La situation, en la matière, me semble avoir évolué plutôt positivement au cours des dix dernières années, ce qui devrait logiquement conduire l’auteur à proposer dans ses prochains ouvrages, que nous attendons avec impatience, une vision plus nuancée du milieu salsero européen.  

Fabrice Hatem

La Salsa en Europa : Rompiendo El Hielo, par Saúl Escalona, Fundación Veicente Emilio Sojo, Caracas, 2007, 142 pages.

The making of Latin London

The making of Latin London

ImageIssu d’un travail de recherche universitaire, ce livre a pour ambition de défendre une hypothèse théorique relativement complexe. Selon l’auteur, en effet, trois principaux facteurs influent sur la structuration identitaire d’une communauté issue de l’immigration : 1) les rapports de pouvoir liés aux politiques migratoires ; 2) l’existence de lieux où se déroulent des interactions sociales liées aux projections identitaires ; et 3) la manière dont les corps en mouvement vont s’imprégner de ces identités et les exprimer. Pour tester cette hypothèse, l’auteur a la bonne idée de prendre comme sujet d’étude empirique le cas de la Salsa à Londres dans les années 1990.   

J’avoue n’avoir pas totalement réussi à comprendre ce point de départ théorique, ni à bien assimiler les très nombreuses références académiques qui sont égrenées au fil des pages, et dont les liens avec la partie empirique de l’ouvrage ne m’ont pas toujours paru évidents. Je n’ai pas non plus été particulièrement intéressé par les chapitres consacrés aux politiques migratoires britanniques, à l’atmosphère des lieux de Salsa ou à l’érotisation des corps dansants, soit parce qu’il agissait de sujets très éloignés de mes propres centres d’intérêt, soit parce que je n’ai pas eu le sentiment d’y avoir appris quelque chose de vraiment nouveau par rapport à ma propre expérience.

Les passages très factuels sur l’histoire et la géographie humaine de la Salsa à Londres ont pas contre vivement attiré mon attention.  

Le livre présente en effet une perspective historique très vivante et fouillée sur la construction de la culture populaire latino à Londres. Celle-ci,  alimentée au cours des années 1980 et 1990 par un important flux migratoire, s’est manifestée sous différents aspects : création de radios musicales, de revues et boutiques spécialisées ; formation d’orchestres de Salsa ; multiplication lieux de loisirs nocturnes (peñas, night-clubs..), souvent au départ semi clandestins et fréquentés essentiellement par un public latino aux moyens financiers limités. Puis, avec le boom de la Salsa au cours des années 1990, sont apparus des lieux pérennes destinés à une clientèle autochtones plus aisée, et plus nettement orientés vers une pratique intensive de la danse.

Quant à la partie consacrée à la géographie des lieux de danse,  elle décrit ce que l’auteur appelle les « habitudes » (« routines ») des danseurs londoniens de Salsa à la fin des années 1990. Elle montre ainsi l’existence de plusieurs groupes distincts fréquentant des lieux différents. Une forte opposition existe, en particulier, entre deux catégories d’établissements : d’une part des clubs ayant pignon sur rue, souvent situés dans les quartiers de loisir centraux comme Soho, destinés à une clientèle autochtone « mainstream », et jouissant d’un bail pérenne qui leur permet de créer une décoration spécifique véhiculant une image d’exotisme (Bar Cuba, Bar Rumba, …) ; et, d’autre part, des clubs au statut plus précaire (pas de bail, endroits loués pour l’occasion, statut semi-clandestin…), souvent (mais pas toujours) situés dans des quartiers à forte population immigrée, et s’adressant à une clientèle latino plus modeste (Barco Latino, Copacabana, La gota fria) ; sans oublier également quelques clubs de Latin Jazz aux ambitions culturelles plus affirmées, héritiers des antiques peñas, comme le Club Bahia, ainsi que quelques lieux où se pratique une Salsa plus revendicative, liée à l’affirmation d’une identité ethnique afro, comme le Mambo Inn dans le sud de Londres.

L’ouvrage – et c’est son grand mérite – nous fait ainsi comprendre que la pratique de la Salsa – à Londres comme ailleurs – est le fait de plusieurs groupes très distincts tant par leurs origines socio-ethniques que par leurs habitudes, leurs comportements et leur imaginaire, et fréquentant des lieux différents. Il confirme ainsi l’une des mes intuitions fondamentales, à savoir que, dans chaque grande ville de la planète, il n’existe pas une seule communauté salsera, mais plusieurs sous-groupes qui souvent s’ignorent assez largement entre eux. Un hypothèse encore illustrée à mes yeux par un récent voyage à Madrid, où j’ai pu constater l’existence d’un fossé assez marqué entre les night-clubs branchés du centre-ville, à la clientèle largement autochtone, et certaines soirées de faubourgs majoritairement fréquentées par des latino-américains.

Fabrice Hatem

The making of Latin London, Salsa Music, place and identity, Patria Roman-Velasquez, éd. Ashgate, 167 pages, 1999

Salsa, Sabor y Control

Salsa, Sabor y Control

Image Ce livre très fouillé de 400 pages, fruit d’un long travail de recherche, a pour ambition d’expliquer les caractéristiques des musiques populaires caribéennes, et plus particulièrement de la Salsa, par l’influence de leur environnement social et politique. Comme le dit son auteur, Angel Quintero Rivera, il s’agit « de comprendre les processus sociaux  – communautaires, nationaux, régionaux et globaux – , à la source de l’une de nos grandes joies ». l’ouvrage développe ainsi, dans plusieurs essais distincts, une analyse ethnomusicologique assez marquée à gauche, et même quelque peu imprégnée de marxisme : la Salsa y est en effet présentée comme l’expression musicale d’une aspiration des peuples latino-américains opprimés à la démocratie et à la liberté. 

Les premiers chapitres de l’ouvrage appliquent ce schéma d’analyse au cas de la musique populaire portoricaine. Le Seis, né dans les zones montagneuses rurales du centre Porto-Rico, y est par exemple décrit comme l’expression musicale de ce que Rivera appelle « la culture de la contre-plantation » : Noirs cimarrones fuyant l’esclavage et petits paysans jibaros, unis par le même esprit rebelle et le même amour de la liberté, auraient créé leur propre musique métissée. Celle-ci, en associant la guitare espagnole, le bongo africain, le güiro Indien, et le cuatro créole, symboliserait l’union de toutes les composantes ethniques d’un peuple en quête de sa liberté contre l’exploitation coloniale. 

Même méthode d’analyse pour comprendre l’apparition à Ponce, au milieu du XIXème siècle, de la Danza, rythme musical incarné par la célèbre chanson la Borinqueña, fondatrice du mythe identitaire portoricain. Ponce, capitale économique et agricole de l’île aurait été à cette époque le lieu de fermentation des idées indépendantistes, associant dans une même lutte petits artisans et propriétaires hacienderos. La Danza, « tribut musical offert par les premiers aux seconds » aurait symbolisé cette convergence idéologique entre les deux classes sociales. 

L’auteur s’intéresse ensuite à la manière dont les rythmes portoricains et plus généralement caribéens se sont diffusés aux Etats-Unis. Il insiste notamment sur le rôle du grands bolériste Rafael Hernandez, qui dans les années 1920, à l’occasion de ses voyages aux Etats-Unis et tout particulièrement à New York, inventa un genre métissé, associant la musique portoricaine avec des influences cubaines, dominicaine, afro – américaines… Mais, selon Rivera, l’adaptation des musiques caribéennes aux goûts du public nord-américain se serait faite au détriment des instruments percussifs : les tambours furent effet « camouflés » derrière les instruments mélodiques, dans le but de masquer les origines noires de cette musique : conditions sine qua non, à l’époque, de son acceptation par un public blanc encore profondément imprégné de préjugés racistes. 

S’intéressant ensuite à la Salsa, Rivera développe l’idée selon laquelle les caractéristiques de cette musique refléteraient les aspirations démocratiques et émancipatrices des populations dont elle est issue.

Ce fait pourrait tout d’abord être observé dans la structure instrumentale des orchestres. Selon Rivera, en effet, les formations de Salsa ont en commun avec les orchestres européen leur caractère polyphonique. Mais, alors que la musique européenne serait organisée de manière « hiérarchisée » et « newtonienne » (avec domination des instruments mélodiques sur les percussions, standardisation autour du synchronisme harmonique, musique savante interprétée devant un public passif, absence d’improvisation) la musique populaire des Caraïbes incarnerait une aspiration démocratique et participative illustrée par les caractéristiques suivantes :

– Refus des hiérarchies instrumentales, puisqu’il est donné à chaque instrument un rôle visible et potentiellement important. Les orchestres de musiques populaires caribéenne, comme ceux interprétant leur héritière la Salsa, intègrent en outre des instruments issus de toutes les cultures et ethnies présentes dans les Caraïbes, signifiant ainsi la reconnaissance d’une identité métissée.  

– Musique laissant une large place à l’improvisation, au dialogue entre instruments, à la diversité polyrythmique et à la participation du public (notamment à travers la danse ou le chant), favorisant ainsi le dialogue au sein de la collectivité et la circulation horizontale de l’énergie.

Par ailleurs la Salsa ne constituerait pas un genre musical en soi, mais une forme ouverte susceptible de se renouveler en permanence, une manière de pratiquer la musique qui accueillerait tous les rythmes et styles caribéens, de la Bomba à la Guaracha en passant par le Son et intégrant également des genres nord-américains. En ce sens, elle incarnerait un mouvement de globalisation de la musique tropicale, reflétant la rencontre à New-York de population venues de toutes les Caraïbes.

La Salsa possèderait également un contenu politique et identitaire. Elle serait en effet l’expression d’une population immigrée en mal de repères, et tout particulièrement celle des enfants du barrio, relégués dans des ghettos, orphelins de l’idéologie du progrès et s’estimant victimes de discriminations. Elle serait donc porteuse, y compris dans sa structure musicale, d’un élément de contestation de la société dominante et de revendication identitaire (présence centrale des percussions africaines comme marqueur d’ethnicité).

Les paroles des chansons de Salsa exprimeraient d’ailleurs également cette posture contestataire et revendicative, exprimée par un tryptique temporel fréquemment présent dans les textes : passé (références aux racines afro-latines, à l’identité propre de chaque peuple), présent (évocation des difficultés sociales, des situations d’injustice et d’oppression, des luttes internationalistes contre l’impérialisme nord-américain), futur (promesse d’un avenir d’émancipation et de fraternité entre tous les peuples latinos-américains). Cette posture est particulièrement présente dans les chansons de « Salsa consciente » interprétés par Ruben Bladès.  

Ce livre est au total bourré d’analyses passionnantes, extrêmement argumentées et approfondies, nourries de nombreux exemples relatifs à la Salsa comme de références académiques plus larges. Cependant, la méthode analytique de type « néo-marxiste », si elle a le mérite de donner une grande solidité intellectuelle à l’ouvrage, conduit parfois à des raccourcis contestables et à des schématisations appuyées sur une vision sélective des faits. La Salsa ne peut en effet être réduite à son aspect identitaire, revendicatif et contestataire, qui, s’il est effectivement assez présent dans la Salsa brava et la Salsa consciente des années 1970, s’estompe ensuite quelque peu dans les formes plus commerciales de cette musique destinées à un public « mainstream » (Salsa romantica).

Par ailleurs, l’analyse très approfondie d’un exemple particulier est souvent privilégiée dans l’ouvrage par rapport à la transmission d’informations plus générales, supposées déjà connues du lecteur. De ce fait, ce livre excellent, mais très touffu et idéologiquement orienté ne peut être recommandé à un public néophyte désireux d’acquérir un premier bagage de connaissances générales sur la Salsa.

Fabrice Hatem

Salsa, Sabor y Control, Angel G. Quintero Rivera, Siglo Veintiuno Editores, 1998, 390 pages

Salsa e identidad juvenil urbana

Salsa e identidad juvenil urbana

ImageDiscrètement installé dans un local en sous-sol, au cœur d’une rue commerçante de Medellin, le bar « El Tibiri » accueille une clientèle fidèle de jeune salseros. L’étude Salsa y identidad juvenil urbana analyse d’un point de vue sociologique les différents éléments qui concourent à la création de l’identité collective de ces aficionados, comme par exemple :

– L’existence d’une mémoire partagée, concernant aussi bien l’histoire de la salsa que leur vécu quotidien.  

– Le caractère «  underground » d’un bar réservé aux habitués et dont l’adresse se transmet par le bouche-à-oreille.

– L’atmosphère non conformiste du lieu, avec son mobilier de récupération évoquant un squatt plutôt qu’un night-club confortable. 

– L’appropriation revendiquée par les jeunes d’un espace qui a priori n’était pas nécessairement destiné à accueillir leurs activités festives.

– Une démarche de divertissement fondée sur l’entre-soi, en rupture avec le monde adulte (rencontrer des partenaires amoureux, danser ensemble sur la musique de salsa..).

– La formation d’une identité de distinction  lié à l’écoute d’une musique à l’écart des modes « mainstream » (salsa dura ou alternative) et à des pratiques de consommation transgressives (alcool, drogue).  

– Le sentiment de vivre une expérience exceptionnelle qui les met a part du reste de la société (horaires, mode de vie, entre soi, programmation musicale…).

– Le fait de pouvoir se raconter à eux-mêmes et aux autres comme vivant cette expérience particulière.  

– Enfin, le fait de posséder cet espace comme point de référence commun.

En quelques dizaines de pages, les auteurs parviennent ainsi à nous faire ressentir, malgré l’objectivisme de leur démarche universitaire, l’atmosphère de ce bar underground et l’état d’esprit des jeunes qui le fréquentent. Dommage que cette intéressante enquête ne représente qu’un gros tiers du livre, dont la première partie est gâchée par un verbiage pseudo-théorique indigeste, multipliant inutilement les citations de travaux universitaires sans lien très solide avec l’étude de terrain proprement dite  !! 

Salsa y identidad juvenil urbana, un studio de caso en un bar de Salsa en Medellin (Colombia), Andrés Felipe Marin Cortés, Carlos Dario Patiño G., Editorial Academica Española, 2012, 102 pages.

Fabrice Hatem