Originaire de la région de Matanzas – le berceau de la rumba – le danseur Juan Carlos Papucho Pedroso est installé à Genève depuis 2005, A travers sa riche trajectoire artistique et personnelle, c’est tout un pan de la danse populaire cubaine d’aujourd’hui – ainsi que les destinées des hommes et des femmes qui l’incarnent à travers le monde – qui se révèle à nous. Je vous propose d’explorer cet univers à travers deux chemins parallèles : – Un long entretien avec Papucho – Une vidéo documentaire sur cet artiste
LA COLERE D’OGGUN par Fabrice Hatem avec Juan Carlos « Papucho » Pedroso
Un voyage à travers la danse afro-cubaine contemporaine
J’ai rencontré le danseur Juan Carlos « Papucho » Pedroso par l’intermédiaire de son ami Reinaldo Delgado « Flecha », qui anime avec lui le groupe de danse et de musique afro-cubain Wemilere à Genève. C’est un personnage fait de tensions et de contrastes : par son physique ; par son expression dansée ; et par sa vie.
La première chose que l’on remarque en effet lorsque l’on rencontre Papucho, c’est son physique impressionnant, improbable mélange d’une carrure d’athlète, puissante et tellurique, et d’un élancement léger vers le ciel.
A son élégance et à sa gentillesse naturelle, Papucho ajoute aussi un imperceptible côté « mauvais garçon » : une lueur fugitive dans le regard, un pli un peu marqué au coin des lèvres…. Mélange sans doute fascinant pour les femmes, qui peut-être ne savent pas très bien elles-mêmes si elles doivent rêver ou redouter de le croiser la nuit, seuls à seuls, dans une ruelle mal éclairée de la ville basse…
Puis, lorsqu’on le regarde danser, on est frappé, malgré la grâce spontanée de ses mouvements, par le sentiment d’étrangeté qui parfois se dégage de sa gestuelle carrée, très stylisée, et de l’intensité vaguement menaçante de son regard ; il fait alors irrésistiblement penser aux êtres surnaturels du clip « thriller » de Michael Jackson….
La vie de Papucho ? C’est l’incroyable trajectoire qui conduit un gamin pauvre, né dans un village perdu de la région de Matanzas, à venir pratiquer son art en Europe et enseigner la danse à Genève aux financiers de la Morgan Stanley, aux scientifiques du CERN et aux fonctionnaires internationaux de l’ONU.
Ces contrastes prédisposent Papucho à interpréter ceux des Orishas qui possèdent eux aussi une double nature, une face lumineuse et une autre plus insaisissable. Il excelle par exemple dans le personnage d’Elegba, Dieu du hasard et du destin à la danse de feu-follet, pleine d’imprévus et de volte-face, dont il est d’ailleurs le fils dans la religion yoruba.
{Mais c’est lorsqu’il interprète Oggun, le puissant Dieu du fer et de la guerre, qu’éclate le mieux son talent. Il rend magnifiquement la puissance brute et la violence à peine contenue qui caractérisent cet Orisha. Et quand ou le voit bondir, sa machette à la main, en roulant des yeux injectés de sang, le visage déformé par un rictus de colère, le buste nu couvert de sueur, on a vraiment peur qu’il se précipite sur vous pour vous donner un mauvais coup.
Soudain, on le voit s’immobiliser, et contempler, incrédule et fasciné, les voluptueuses contorsions d’Ochun, la déesse de l’amour. Il essaye encore d’utiliser, une dernière fois, ses armes habituelles face à cette étrange apparition et lève sa machette. Mais celle-ci, impuissante face au rire provoquant et moqueur d’Ochun, retombe bientôt, inutile et hors de propos. On comprend alors que ce Dieu à la force brutale est en train de tomber sous l’emprise de l’amour, sans même réaliser luii-même exactement ce qui arrive, tant ce sentiment était jusqu’alors inconnu de lui. C’est magnifiquement interprété, et il n’a pas besoin d’être un spécialiste de la mythologie des Orishas pour comprendre la nature du drame qui est en train de se nouer.
Né il y a une quarantaine d’années à Cuba dans la province de Matanzas, Papucho s’est formé à la danse dans différentes écoles de Matanzas puis à l’Institut supérieur des arts de la Havane. Il a ensuite poursuivi une carrière artistique essentiellement centrée sur le spectacle, l’animation et le cabaret. D’abord danseur interprète, il a ensuite développé une activité de direction artistique et de chorégraphie, qui a été récompensée par plusieurs distinctions, notamment au festival de danse de Santa Clara. Il a également enseigné, formant de nombreux danseurs dont certains, comme Nichito, ont depuis connu à leur tour un prometteur début de carrière internationale. Il poursuit actuellement son activité artistique et d’enseignement à Genève, où il s’est installé il y a 5 ans. Décrire son parcours, c’est effectuer une plongée dans le monde contemporain de la danse cubaine de spectacle, et aussi porter témoignage sur les trajectoires des artistes si nombreux qu’il a côtoyés.
Peux-tu nous dire quelques mots de ton enfance ?
J’ai grandi dans un petit village, Torriente, situé dans une partie assez reculée de la province de Matanzas. Ma famille était d’un milieu social très modeste, comme d’ailleurs presque tous les habitants de cet endroit, dont beaucoup sont des descendants des esclaves noirs autrefois employés dans les plantations. Mais, chez nous, il n’y avait pas de misère, d’alcoolisme ou de délinquance comme souvent là-bas. Mes parents étaient honnêtes, droits et affectueux.
Mon père avait l’habitude de donner des surnoms gentils à chacun de ses enfants. C’est qui m’a surnommé « Papucho », ce qui veut dire, à peu près, « celui que l’on aime bien ». Ma mère portait le joli nom d’Estrella. Elle était fille d’Ochun, car dans ma famille, on pratiquait beaucoup la Santeria, Elle ne savait pas lire, mais avait une grande expérience de la vie et beaucoup d’exigence pour ses enfants. Tous les voisins, la famille, l’aimaient et la respectaient beaucoup. Plus tard, c’est moi qui lui ai appris à lire.
Comment as-tu découvert la rumba et la danse afro-cubaine ?
De la manière la plus naturelle : il m’a suffi de naître et d’ouvrir les yeux. La province de Matazas est la plus noire de Cuba, beaucoup plus que La Havane et même que Santiago. C’est une grande plaine propice à la culture de la canne à sucre, où l’on trouve plusieurs ports installés dans des bayas – des baies – sur les côtes. A l’époque coloniale, la région fut peuplée de ce fait d’un grand nombre d’esclaves noirs. On y rencontre même aujourd’hui des descendants d’ethnies africaines qu’on ne trouve pas ailleurs à Cuba, comme les Arara ou les Iyesa. Dans certains coins, on a vraiment l’impression d’être en Afrique.
C’est là que se trouve le vrai berceau de la rumba, qui est née sur cette terre – notamment la Columbia à Cardenas – avant de migrer vers les faubourgs de la Havane. Les meilleurs groupes de rumba de Cuba, comme La Columbia del Puerto ou Los Muñequitos de Mantanzas, viennent de cette région.
La rumba est omniprésente à Matanzas. Aujourd’hui encore, on peut la voir danser partout, dans les rues, dans les cours des maisons, dans les villes comme dans les villages. Je la côtoyais donc quotidiennement lorsque j’étais enfant.
Un jour, en sortant de chez moi, j’ai rencontré un danseur très connu dans le coin, qui s’appelait Virulilla, chanteur et fondateur du groupe Los Muñequitos de Mantanzas. Il aimait faire danser la rumba aux enfants dans les rues. Il m’a proposé de venir chanter et danser avec eux, ce que j’ai fait. Et c’est comme cela que tout a commencé.
Peux-tu nous parler de tes premières années d’apprentissage et des professeurs qui t’ont particulièrement marqué ?
}C’est mon frère, Lazaro Pedroso Montalvo « Mujica », qui a été mon premier professeur (photo ci-contre). Je lui dois tout, dans la danse et dans la vie. Il connait énormément de choses sur la culture et le folklore cubains, sur lesquels il a beaucoup écrit. Il a fait de moi ce que je suis : la danse, la chorégraphie, la salsa… Il était très exigeant : je me souviens d’un jour où j’apprenais le rôle de San Lazaro [1] sous sa direction. Je me trompais, et il m’a obligé à répéter, répéter, reprendre encore… Mais il avait aussi de l’ambition pour moi : un jour, beaucoup plus tard, il m’a suggéré d’aller passer l’examen d’entrée à l’Institut supérieur des arts de la Havane. Comme j’étais hésitant, il m’a fait monter presque de force avec lui dans un bus en direction de la capitale pour passer l’examen. Je lui suis très reconnaissant pour cela.
C’est vers 1983 que j’ai commencé mes études de danse « officielles ». J’ai d’abord fréquenté l’Ecole des instructeurs d’art de Matanzas, dans la section des danses folkloriques, puis l’école de perfectionnement professionnel de Matanzas jusqu’en 1987. C’est là que j’ai commencé à apprendre mon métier de danseur et d’enseignant. Cela n’a pas toujours été facile, car, au début, je n’avais pas beaucoup d’aptitudes techniques. Une des professeurs, Orgita, était particulièrement dure et se fâchait beaucoup contre moi en me reprochant de ne pas faire assez d’efforts. Cela m’a piqué au vif, et j’ai commencé à travailler la danse comme un fou. Une année plus tard, elle m’a félicité. Je considère que c’est grâce à elle que j’ai vraiment pu décoller artistiquement.
A cette époque, j’ai aussi eu la chance de bénéficier de l’enseignement d’Angel Luis Zerbia, qui fut mon premier professeur de folklore à Matanzas. Il est l’un de ceux qui m’ont le plus appris. Il détenait énormément d’informations sur le folklore cubain, sur lequel il a fait beaucoup de recherches. Il a également été directeur et chorégraphe du groupe de danse de Matanzas Danza Espiral.
Et à la Havane ?
Poussé par mon frère comme je l’ai dit, je suis arrivé à la Havane en 1990. Je n’étais qu’un petit provincial de Matanzas, et la capitale m’a d’abord beaucoup impressionné. Au moment de l’audition d’entrée à l’Institut supérieur des arts de La Havane (ISA, voir photo ci-contre), j’étais vraiment terrifié. Mais on m’a admis en me disant que j’avais dansé comme un roi, et cela m’a mis en confiance. Et puis mon frère Mujica avait réussi l’examen en même temps que moi, ce qui m’évitait de me retrouver tout seul dans la capitale.
Mais les autres étudiants de l’ISA me paraissaient avoir une formation, une culture beaucoup plus large que la mienne. En dehors de la danse folklorique stricto sensu, j’ignorais beaucoup de choses : l’histoire, la littérature, la construction d’un spectacle, l’expression écrite et orale, les autres formes de danse… Et c’est cela que m’ont apporté, chacun dans leurs domaines, les professeurs dont j’ai alors suivi l’enseignement à l’Institut.
Peux-tu en citer quelques-uns ?
Oui, bien sûr. Lazaro Ross était le premier chanteur du Conjunto Folclorico Nacional quand j’étudiais à La Havane (photo ci-contre). Il fut l’un des plus grands interprètes contemporains du répertoire populaire afro-cubain. C’est lui qui m’a permis de mieux connaître la culture et la langue Yoruba, dont je suis issu par mes origines familiales. Il m’a aussi appris les pas liés aux différentes chansons en l’honneur des Orishas.
Le Docteur Rogielo Martinez Furé a été l’un principaux fondateurs du Conjunto Folclorico Nacional, et a joué un rôle pionnier en matière de recherches sur les origines africaines de la culture cubaine (photo ci-contre). Il m’a initié à l’histoire africaine, afro-cubaine, que j’ignorais. Il m’a montré comment écrire, comment m’exprimer. C’est largement à lui que je dois ma culture et ma formation intellectuelle.
Ana Luisa Caceres, également professeur au Conjunto, m’a beaucoup appris sur le folklore et les danses populaires de Cuba. C’est également elle qui m’a enseigné les secrets du Mambo, ainsi qu’à ma partenaire de l’époque, Maria de Los Angeles, juste avant que nous ne partions en tournée au Brésil avec le groupe Isadanza en 1991. Cela a vraiment été une expérience unique.
Graciela Chao Carbonero m’a beaucoup marqué par sa manière de voir la danse. Elle m’a ouvert la voie professionnelle de haut niveau en me proposant de devenir premier danseur du groupe Isadanza. C’est quelqu’un en qui j’ai une très grande confiance.
J’ai également eu la possibilité de suivre l’enseignement de danse contemporaine de Narciso Medina, un très grand artiste, un grand technicien et ou grand pédagogue (photo ci-contre). J’ai noué avec lui une relation très personnelle. Il m’a donné des clés techniques importantes : comment bouger sur la scène, explorer les sentiments de la danse comme la folie, la tristesse…. Il m’a donné du respect pour cet art.
Lilian Padron, qui avait étudié la danse contemporaine à Moscou, m’a beaucoup appris sur le plan technique. Elle est maintenant la directrice du groupe de danse contemporaine Danza Espiral de Matanzas.
Je voudrais enfin mentionner Ramiro Guerra, qui est l’un des chorégraphes les plus importants de Cuba. J’ai beaucoup appris de lui sur la danse en général à l’occasion de divers stages, dont certains à Matanzas.
Tu t’es plu à la Havane ?
Oui, beaucoup, même si le premier contact a été au départ un peu rude pour les provinciaux que nous étions, mon frère et moi. Je me souviens de notre première nuit à l’ISA. Nous étions arrivés très tard avec quelques autres camarades de Matanzas, vers une heure du matin. On nous a installés dans notre dortoir – c’était un internat avec des chambres de huit lits – mais il n’y avait rien à manger et nous étions affamés. Alors, nous avons trouvé quelques restes des autres élèves et nous les avons mangés. Malheur !!! Ils étaient affreusement pimentés, et nous avons passé le reste de la nuit à courir vers le robinet pour boire de l’eau et soulager notre estomac et nos intestins en feu.
Mais à La Havane, il y a aussi des bons côtés. Si tu danses bien là-bas, tu peux avoir toutes les filles pour toi, tu deviens « le roi des femmes », comme Chango. Le soir, en allant danser avec mon frère et mes amis de l’ISA, on avait un peu le sentiment d’être comme des renards entrant dans un poulailler… Sauf que les poules ne s’enfuyaient pas du tout quand elles nous voyaient arriver, au contraire. Et c’est comme cela que j’ai rencontré ma première épouse, Iliana (photo ci-contre). Un jour, en arrivant dans un club du Vedado, La Sorra y el cuervo, j’ai dit à mon frère : « Tu vois cette fille ? Je te parie que ce soir, elle sera ma copine ». J‘ai gagné mon pari, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que quelques mois plus tard, nous serions devenus mari et femme.
C’est aussi à la Havane que j’ai rencontré quelques très bons amis, comme Izaias Rojas Ramirez, qui étudiait avec moi à l’Institut supérieur des arts. Nous avons fait beaucoup de chemin ensemble, notamment au Brésil où nous sommes partis tous les deux avec le groupe Isadanza en 1991. Il connaît aussi très bien la culture de l’Oriente, qu’il m’a fait découvrir. Il a fondé le groupe Danse libre, à Guantanamo; et dirige aujourd’hui le groupe Banrara.
Peux-tu parler de tes souvenirs des brigades du XXème anniversaire ?
Il s’agissait d’un groupe d’artistes qui comprenait une centaine de professeurs de tous les arts : danseurs, cinéastes, peintres, écrivains. Nous avions pour mission d’apporter l’art à la campagne dans la région de Matanzas. Quand j’ai fini l’Ecole de perfectionnement artistique de Matanzas, en 1987, j’ai été affecté à ces brigades, où j’ai passé un dizaine d’années, tout en poursuivant mes études à temps partiel à La Havane et ma carrière de danseur professionnel. La première école où j’ai enseigné est celle-là même ou j’avais fait mes études. J’avais presque le même âge que mes élèves !!!
C’est à cette époque aussi que j’ai commencé à préparer des spectacles et décoller sur le plan artistique. Ma première chorégraphie s’appelait Asoyin. C’était un spectacle pour quatre danseurs hommes. Elle m’a permis de gagner mon premier prix, au festival de Santa Clara, vers 1988. Nous étions encore très jeunes : un jour, une danseuse connue de la Havane est venue assister à notre spectacle. Après nous être changés, nous étions venus nous asseoir près d’elle, sans nous présenter. Elle nous a dit : « Je voudrais bien rencontrer ces quatre danseurs ». On lui a dit : « C’est nous ». Elle a été très surprise : « Mais vous n’êtes que des gamins. Sur la scène, tout à l’heure, il y avait quatre magnifiques danseurs, quatre beaux noirs ».
}Mes trois partenaires dans cette chorégraphie s’appelaient Bernar, Juanito et Watson Je suis resté très ami avec eux, surtout avec Watson, avec lequel j’ai passé plus de 10 ans de ma vie comme professeurs de danse avec les brigades du XXème anniversaire. Nous avons aussi participé, pendant 5 ans, à la Cumparsa de la Fédération estudiantine (FEEN). Nous sommes également partis au Brésil ensemble, avec le groupe Isadanza. Il habite maintenant lui aussi à Genève, où il enseigne la danse (photo ci-contre).
Peux-tu nous parler du groupe Agrupacion Mulemba ?
Le groupe Mulemba, où je suis rentré en 1988 pour rester deux ans, a marqué mes débuts de danseur professionnel. J’y ai travaillé sous la direction d’Aldo Durades, qui habite maintenant en Espagne. Je me souviens encore de mon premier spectacle, à Varadero. Après l’audition où il m’avait engagé, Aldo m’a dit qu’il fallait que j’apprenne une chorégraphie pour le soir même. J’ai répété toute la journée, mais la partition était difficile et j’ai fait des erreurs le soir pendant le show. Une danseuse m’a même dit : « Tu danses comme un chien ». Quand le spectacle a été terminé, je suis sorti, très triste, pour m’isoler et pleurer, car j’avais le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur et j’avais peur d’être chassé du groupe. Mais Aldo est venu me voir, pour me dire qu’il voulait voir comment je me débrouillais sur la piste, et que cela avait été concluant. C’était très cruel, mais aussi une excellente leçon.
Par la suite, Aldo m’a témoigné de la confiance, et cela m’a donné de l’assurance. Par exemple, la première fois que la troupe est partie en tournée à l’étranger – en effectifs réduits – il m’a chargé d’assurer l’intérim de la direction artistique à Cuba pour le reste du groupe. Il m’a aussi nommé premier danseur, puis chorégraphe.
Peux-tu nous parler de ton expérience brésilienne avec Isadanza ?
Isadanza a été formée en 1991 avec les meilleurs danseurs et musiciens de l’Institut supérieur des arts de Cuba, sous la direction de Graciela Chao, et existe d’ailleurs toujours aujourd’hui (voir photos du groupe actuel). A mon époque, il y avait là Mayito, qui était alors musicien, et est maintenant chanteur du groupe Van Van ; Barbara Balbuena, alors élève de l’école, et qui depuis lors est devenue une spécialiste reconnue de l’histoire des danses cubaines ; Maria de los Angeles Sarduy, qui était à l’époque ma partenaire et est aujourd’hui professeur de danses folkloriques à l’Ecole Nationale des Arts ; Mariana, qui est maintenant professeur de danse à l’école de Santa Clara ; et d’autres encore, comme Miguel (de Camaguey), Merino (de Granma), Vicente, Izaias, Watson, Tony…
}C’est avec ce groupe que je suis parti pour la première fois à l’étranger : je suis resté un an au Brésil. Ce voyage m’a permis de connaître un autre pays, une autre culture très riche, assez proche de celle de Cuba, mais avec une autre manière d’être. Cela a été une expérience formidable. J’étais content d’être là, cela a enrichi ma carrière. J’ai vu les favelas, j’ai découvert la samba, la manière de bouger des gens.
J’ai partagé là-bas beaucoup de souvenirs avec mon ami Izaias. La première fois que nous avons affronté le public brésilien, à Sao Paulo, nous étions tout tremblants. Deux heures avant le spectacle, nous avions oublié toute la chorégraphie. On a dû tout répéter à nouveau à la dernière minute. Mais finalement, tout s’est bien passé.
Je me souviens aussi, tout de suite après ce spectacle, d’une soirée mémorable où nous avons été invités chez des amis brésiliens à manger la fejauda (un plat brésilien à base de cochon). C’était la première fois que l’on mangeait cela. Nous étions aussi en compagnie d’un autre danseur, Tony. Il habitait à la Havane, puis a émigré en Italie (il fut d’ailleurs l’un des premiers cubains à le faire) et a fondé une école. Puis il est mort à cause de l’alcool.
Quel est ton meilleur souvenir de la compagnie Musicaraibes ?
Après la fin de mes études à l’Institut supérieur des arts de La Havane, j’ai été employé par le gouvernement cubain dans la compagnie Musicaraibes, qui regroupe elle-même plusieurs groupes de danse, comme Sabor Latino, dont j’ai longtemps fait partie (photo ci-contre).
Cela a été pour moi un moment intense de partage et de création, notamment lorsque j’ai accédé à la fonction de directeur artistique. Nous jouions dans des théâtres, des cabarets, et aussi beaucoup dans des grands hôtels pour touristes.
{mosimage}Ce qui m’a le plus marqué et satisfait est le spectacle ou nous avons expérimenté un mélange entre les musiques cubaines, comme la salsa et le mambo, et nord-américaines, comme le jazz. Cela qui m’a obligé à remettre en cause mes habitudes aussi bien comme danseur que comme chorégraphe. Ce spectacle s’appelait De Harlem à New York (photo ci-contre).
Puis nous avons créé Paris Paradiso en collaboration avec Simon Kopalek, un danseur d’origine belge : ce spectacle avait une atmosphère plus « cabaret ».
Peux-tu nous parler des membres de la troupe Sabor Latino ?
Je pense souvent, encore aujourd’hui, à un danseur nommé Juan Ernesto Odicio « Jony », qui était un peu mon bras droit à l’époque. C’est un artiste très actif, très créatif, avec lequel j’ai beaucoup partagé (photo ci-contre, penché au centre, deuxième plan). Il possède une forte imagination pour inventer des chorégraphies, et est capable de danser sans musique, ce qui est très difficile. Nous avons fait des choses formidables ensemble, en particulier dans le groupe de danse Sabor Latino que j’ai dirigé au début des années 2000 à l’hôtel Plaja Giron, au sud de Matanzas. Nous avons présenté nos chorégraphies aux festivals de danse de Matanzas, La Havane, Santa Clara, nous avons obtenu des distinctions. Il travaille toujours à Cuba, à Plaja Giron.
Il avait aussi une danseuse nommée Florangel Gomez Collimore « Cuca ». C’était elle aussi une grande artiste. J’ai eu avec elle une forte relation à la fois professionnelle et amicale. Sur la photo ci-contre, vous nous voyez ensemble pendant un spectacle au Cabaret « Tropicana » de Santiago de Cuba, où nous nous sommes produits. C’est elle qui a formé les autres danseuses de la troupe, qui venaient de la rue, sans autres bagage que leur talent et leur énergie. C’est pour moi une amie de toujours. Elle navigue maintenant entre l’Espagne et Cuba.
Et puis il y avait toutes les autres artistes de la troupe du Plaja Giron : Anaisa Rodriguez, Arlenis Quintana, Ana-Maria Astiazarain, Lien Garcia, Yanet (photo ci-contre). C’est nous qui les avons formées sur le tas, avec Cuca. C’était plus qu’une équipe, c’était une famille. Beaucoup sont parties à l’étranger, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Je suis resté très ami avec elles. J’espère faire venir bientôt Lien à Genève. C’est une danseuse formidable.
Chaque membre apportait au groupe ses qualités propres. Par exemple, il y avait un danseur, nommé Humberto, qui possédait une mémoire impressionnante et pouvait se rappeler de tous détail d’une chorégraphie ou d’un spectacle. Bien que sans formation académique, il a réussi à atteindre un bon niveau professionnel grâce à son talent et à toutes ces heures de répétition avec moi et Jony…
Peux-tu nous parler de ton activité d’enseignant ?
A Cuba, après avoir été chorégraphe, j’ai commencé à former des danseurs de tous niveaux artistiques. Il y a beaucoup de danseurs, à Cuba et dans le monde, dont la manière de danser tient un peu de Papucho : Raulito et Yasser Terri (photo ci-contre)en Finlande, Joel Marero aux Etats-Unis, Hermes au Japon, Valia en Italie (à Vérone), d’autres qui sont restés à Cuba comme Jony. Je connais bien aussi Nichito, qui vit maintenant en France. La liste est interminable, qu’il s’agisse de danseurs de folklore ou de cabaret.
Peux-tu nous dire quelques mots de tes élèves ainsi que de Nichito ?
Nichito – de son vrai nom Luis Castillo – est un grand danseur, un artiste-né (photo ci-contre). Il a commencé sa carrière à Guantanamo dans le groupe Danse libre, sous la direction d’Izaias. Il a continué à la Havane où il a effectué un parcours assez brillant. Il est ensuite parti aux Etats-Unis, en Europe. Il est maintenant installé à Lyon, en France, où il poursuit son activité d’enseignant.
Yasser Terri venait de Cienfuegos. Je l’ai fait venir dans mon groupe Sabor Latino à Plaja Giron pour participer à mon spectacle Noche cubana, que j’ai donné vers 2003-2004. Il apprend très vite. Je l’ai fait répéter intensivement car les délais étaient assez brefs, au point qu’on s’est presque disputés, car il trouvait que c’était trop dur. Mais finalement, il a dansé comme un roi. Il est maintenant installé en Finlande, comme Raúl.
Raúl Dionicio Gutierrez est un grand ami. Je le connaissais avant de commencer à danser. C’était un gars de mon village. C’est moi qui lui ai suggéré de venir à la danse et l’ai engagé dans la troupe de Sabor Latino. Il a une énergie formidable. S’il n’arrive pas à faire quelque chose, il reste devant le mur à bouder. Il est comme fâché avec lui-même. Mais après il finit toujours par y arriver.
Quel est ton Orisha préféré ?
La question est difficile. Ce folklore est très riche, et un danseur doit savoir interpréter tous les rôles. J’aime particulièrement les pas d’Elegba, dont je suis d’ailleurs fils dans la religion des Orishas (photo ci-contre et vidéo). Mais je pourrais aussi bien citer Oggun, Chango et même Yemaya, qui ont des pas très différents mais tous très riches, mélodiques, savoureux.
Quelles sont les principales différences entre les danses d’Oggun et de Chango ?
Oggun est le Dieu de la guerre, du métal, du fer, des forêts. Il aime le travail, habite à la campagne. Il est syncrétisé avec San Pedro. Chango est le dieu des tambours et aussi de la guerre. Mais l’interprétation de Chango est plus festive – c’est le dieu de la fête et le « roi des femmes », alors qu’Oggun est plus agressif. Il est également facile de les reconnaître par les couleurs : vert et brun pour Oggun, rouge et blanc pour Chango (photo ci-contre),
Peux-tu nous parler de la danse Abakua ?
La danse Abakua est arrivée à Cuba, comme les Orishas, avec les esclaves africains. Elle vient aussi du Nigéria mais d’une autre région, en l’occurrence le Calabar (on dit « Carabali » à Cuba), alors que les Orishas viennent du sud-ouest du Nigéria, à la frontière de l’Etat actuel du Bénin. Les deux cultures religieuses sont complétement différentes. L’Abakua est une confraternité religieuse, avec des hiérarchies assez strictes, pratiquant une religion très différente de celle des Orishas, et composée exclusivement d’hommes.
Elle est centrée autour d’un personnage, Ireme (photo ci-contre et vidéo), Ireme, c’est un peu le diable, le diablito. On reconnait ce personnage à la capuche conique qui cache son visage, avec un petit béret de travers. Il possède quelques accessoires caractéristiques comme le bâton, l’iton, l’estribilla. La danse d’Ireme est très secrète, ce qui la rend très compliquée à expliquer, contrairement aux Orishas, qui sont une mythologie très ouverte. Il peut aussi avoir plusieurs manifestations, comme Anamangui ou Ireme funerario. La plus importante, est celle où Ireme danse sous la direction d’un guide qui lui indique les pas qu’il doit faire.
Cela n’a pas été facile. J’avais fait tout ma carrière à Cuba : 30 chorégraphies et spectacles, de grandes scènes comme le Tropicana de Santiago, les festivals de danse de Santa Clara ou de La Havane, des prix et des distinctions, un travail de directeur artistique… Mais on avait tous envie de partir, à cause de l’oppression, plus encore que de la situation économique. On n’avait pas le droit de parler, de voyager, on était contrôlés tout le temps.
Et puis, partir à l’étranger était un peu dans le fil de mon destin. Comme je te l’ai dit, je suis né dans un village très pauvre, d’où les gens ne bougeaient pas beaucoup et avaient des perspectives limitées. Beaucoup de gens de ma génération là-bas sont déjà morts, ou bien en prison, ou alcooliques. Moi, j’ai senti la nécessité d’élargir mon horizon, de découvrir Cuba, puis le monde.
Aucune étape n’a été facile. A Matanzas, j’étais un petit villageois de Torriente. A la Havane, j’étais un provincial de Matanzas. Pour moi comme pour mes concitoyens, partir à l’étranger était encore une aventure il y a 20 ans. A chaque fois, j’ai dû laisser des choses derrière moi pour apprendre de nouveaux codes, une nouvelle culture, de nouvelles langues. A la Havane, j’ai appris à bien écrire l’espagnol et à comprendre les chants yoruba ; au Brésil, j’ai appris le portugais ; à Genève, le français. Aujourd’hui, je donne des cours aux savants du CERN et aux fonctionnaires internationaux de l’ONU, mais quand j’étais petit, je dansais la rumba dans les rues de mon village avec les autres gamins (photo ci-contre, cours de Papucho).
La danse m’a permis de beaucoup voyager, de beaucoup découvrir. Avant de partir de mon pays, j’ai parcouru Cuba en tous sens, et je connais tous les aspects de la culture populaire de mon pays. J’ai vécu à Matanzas, à la Havane, dans la région de Pinar del Rio, à Plaja Giron. Je connais aussi très bien l’Oriente grâce à mon ami Izaias qui m’invitait souvent à Guantanamo. Parfois, entre les week-ends dans l’est, mes études à la Havane, mon travail à Plaja Giron, ma famille à Matanzas, je parcourais 3 ou 4 régions différentes en une ou deux semaines (photo ci-contre, casa de la cultura de Jagey, province de Matanzas).
J’ai ainsi exploré toutes les facettes de mon pays, notamment pour tout ce qui touche au folklore populaire. Par exemple, tout le monde croit que les peuples indiens originels de Cuba ont tous été exterminés par les colonisateurs espagnols. Mais je connais un petit village perdu, entre Santiago et Guantanamo, qui s’appelle La Caridad de los Indios. Il est exclusivement peuplé de descendants d’indiens, même s’ils s’appellent presque tous Ramirez. Comme il y a eu beaucoup de consanguinité, ils sont un peu dégénérés, tous petits, mais ils ont des visages qui rappellent ceux des Boliviens. Ils ont conservé beaucoup de leur culture et de leur mode de vie. Ils ont même un cacique. Cela, presque personne ne le sait, mais moi, je l’ai vu.
Quel est ton meilleur souvenir depuis 5 ans en Europe ?
Danser, danser, danser. Il m’est arrivé beaucoup de choses ici, bonnes et mauvaises, depuis 5 ans, mais quoiqu’il arrive, je danse. J’ai tout laissé à Cuba, et maintenant, j’ai recommencé ma vie en Europe. Mais parfois, je suis fatigué.
Les européens sont de plus en plus intéressés par la culture cubaine. Cela a commencé, bien sûr, par la salsa, mais s’étend maintenant au son, à la rumba et à l’afro-cubain. Notre culture a maintenant passé les frontières sous toutes ses formes.
Le festival afro-cubain de Barcelone, à l’été 2010, a été particulièrement impressionnant (photo ci-contre). De nuit comme de jour, on s’est senti comme a Cuba. C’était d’un très haut niveau artistique, Ce type de festival doit se développer, à Barcelone, à Genève, partout. A Toulouse aussi, j’ai vécu des moments formidables avec le groupe Wemilere il y un an environ. J’ai dansé sur scène avec NG La Banda, avec Pupi y Los que Son Son.
Qu’est-ce qui manque le plus aux européens pour danser les danses cubaines ?
Cuba est une île de rythme, et c’est ce qui manque un peu ici. Les européens qui maîtrisent bien l’information rythmique restent une minorité. Ils s’intéressent encore trop aux figures et pas assez au rythme. Il y a certainement des progrès à faire de ce côté. Ils doivent en priorité développer le rythme et le style, l’équilibre. Les figures sont secondaires. Danser est créer, pas répéter mécaniquement des figures apprises. La figure apprise existe dans la rueda de casino, car dans ce cas tout le monde doit danser la même chose au même moment. Mais, dans la salsa, on doit pouvoir créer ses propres figures.
Quels sont tes projets actuels ?
Le plus important de tous est Wemirele (photo ci-contre et vidéo de rumba). Pour créer la base d’une future compagnie plus grande, il faut rassembler tous ceux qui sont intéressé par la culture cubaine. Cela fait trois ans que je travaille sur ce projet qui a grandi peu à peu, et je suis impressionné par la qualité artistique de Flecha.
Beaucoup de danseur et d’artistes cubains vivent en Europe. C’est un vivier important de création ? Le niveau et le nombre d’artistes est impressionnant. Un ami me disait à Barcelone : « Ici, il y la matière d’une super – compagnie, d’artistes venus ici pour différentes raisons. C’est inévitable qu’il se passe quelque chose, que les gens se regroupent ».
Propos recueillis par Fabrice Hatem
Pour plus de de précisions sur la biographie de Papucho, voir son site : www.pedrosopapucho.com
[1]Ou Babalu Aye, dieu lépreux de la médecine dans le panthéon Yoruba (NdlR).
Je vous invite aujourd’hui à découvrir un merveilleux artiste cubain : Reinaldo Delgado « Flecha », installé à Genève depuis 7 ans, est à la fois chanteur, percussionniste et danseur. Avec lui, vous pénétrerez dans l’authentique culture musicale afro-cubaine.
Flecha, le magicien des tambours
C’était lors de mon premier séjour à Cuba, au printemps 2008. Je me promenais près du débarcadère de Regla, en attendant le petit bateau qui fait la navette, d’un côté à l’autre du port, vers la vieille ville de la Havane (voir photo ci-contre). Le long du quai, une eau boueuse croupissait, salie par les détritus et les vieux sacs en plastique. Soudain, une vieille dame, accompagnée par deux jeunes enfants – un petit garçon et une petite fille – enjamba la rambarde et descendit sur le sable noirâtre. Ils s’avancèrent tous les trois vers l’eau souillée. Alors, la vieille dame donna une orange au petit garçon et un ananas à la petite fille. Avec une petite tape affectueuse sur la tête, elle leur montra la mer. Les deux enfants allèrent poser les fruits dans l’eau, et les poussèrent maladroitement vers le large. Scène étrange, que ces deux fruits jetés dans l’eau stagnante… mais qui soudain s’illumina d’un profonde et magique poésie.
Tout à coup, je compris. La vieille dame faisait une offrande à Yemaya, la déesse de la Mer, la vierge de Regla. L’eau n’était plus boueuse, elle brillait d’un bleu immaculé et lumineux. La petite flaque avait pris la dimension de l’Océan. Sous la forme trompeuse d’un marigot, se cachait une puissance maternelle et bienveillante, qui avait sans doute, une fois encore, répondu à la prière d’un humain, en soignant un enfant, en apaisant une douleur, en comblant un vœu d’amour partagé…
Flecha, le magicien des tambours, est un fils de Yemaya. De sa mère, il tient la beauté, la force et la bienveillance. Comme elle, il possède le pouvoir de transformer une réalité triste, froide et avare de bonheur en un rêve de beauté, de joie et de lumière. Comme elle, il est source de vie et donne une âme au monde (photo ci-jointe : Flecha habillé en Chango aux côtés de Yemaya).
Un enfant de la balle enraciné dans la culture populaire
Pour un européen habitué aux catégories bien délimitées et aux cursus formatés, le parcours artistique de Flecha peut paraître a priori étrange. En Europe, un musicien apprend généralement à jouer d’un seul instrument. Flecha est à la fois joueur de tambours, danseur et chanteur. En Europe, les carrières artistiques et religieuses appartiennent à des registres bien séparés. Flecha est à la fois musicien et Santero[1]. En Europe, un musicien commence par obtenir des diplômes avant de pouvoir se produire en concert ou enseigner. Flecha, enfant de la balle, n’est diplômé d’aucun cursus officiel, mais a par contre été employé, très jeune, dans les plus prestigieuses écoles de musique de la Havane pour y participer à l’activité pédagogique.
Flecha, de son vrai nom Reinaldo Delgado Salermo[2], est né le 4 Août 1968 dans le quartier de Guanabacoa, situé à côté de Regla, sur la rive est du port de la Havane[3] (voir photo ci-contre). Dans ce quartier, la culture populaire afro-cubaine est encore aujourd’hui très vivace. La Santeria y est l’objet d’une grande ferveur, et le nombre d’artistes y est impressionnant. « A Guanabacoa, tu soulèves une pierre et tu trouves un musicien ou un danseur dessous » dit souvent Flecha.
Enraciné dans cette culture populaire, Flecha a été formé sur le tas aux diverses formes d’expression artistiques qu’il maîtrise : chant, danse, percussions. « Il y avait toujours de la musique dans le quartier », se rappelle-t-il. Son premier professeur de chant a été Luis Santa Maria (Olosunde de son nom africain), qui est mort en 2000 à 97 ans. « Il me donnait des cours pratiquement dans la rue, d’oreille, même s’il enseignait aussi chez lui ». Parmi ses maîtres musiciens, on peut également citer Luis Chacon, Mario Aspirina et toute sa famille, ainsi que Ricardo Jauregui. Il a appris la danse avec Zenaida Hernandez, qui était premiére danseuse au Conjunto Folklorico Nacional. « C’était une voisine. Je la regardais tous les jours quand elle répétait ». Il a ensuite commencé à danser comme amateur, dès l’âge de 12 ans, dans un groupe appelé « Cumbaye ».
L’initiation religieuse est allée de pair avec l’apprentissage du métier d’artiste. « Luis Santa Maria était « place » (prètre) dans la religion Abakua. Moi aussi, vers 14-15 ans, j’étais déjà initié à la religion Abakua » (voir photo ci-contre, danse Abakua). Flecha assistait également fréquemment aux cérémonies des Orishas, car à côté de chez lui, habitaient des Santeros connus comme Margo San Lazaro, Abuelito Asoñaña ou Martina « Bicho Malo ». Et on sait l’importance de la musique, du chant et de la danse dans ces rites. « On peut pratiquer deux ou trois religions différentes, on peut être à la fois Palero, Abakuá, Santero, ou Omo añá (fils du tambour sacré).
Flecha est aussi un enfant de la balle. Sa mère était première danseuse du Conjunto Folklorico Nacional (CFN). Il a donc baigné quotidiennement dans une atmosphère où la pratique artistique au plus haut niveau faisait pratiquement partie du quotidien. « Ma mère était l’une des fondatrices du CFN, et je me suis mis naturellement à ce type de danse » (voir ci-contre, spectacle du CFN). L’une de ses premières grandes émotions esthétiques est ainsi d’avoir assisté, à 12 ans, à une œuvre de théâtre intitulé « Maria Antonia », dirigée par Roberto Blanco, avec la collaboration du Conjunto Folklorico Nacional. « C’était l’histoire d’une femme de mauvaise vie, très forte, courageuse, capable de se battre et de tuer pour se défendre. Une œuvre très complète sur le plan artistique, avec de la tristesse, de la gaieté aussi ».
Des débuts précoces dans la carrière artistique
Après ses premiers essais avec le groupe Cumbayé, Flecha a rapidement développé sa carrière artistique, devenant professionnel à plein temps à partir de l’âge de 17 ans. Il a joué devant des publics très variés : touristes, mais également membres du Gouvernement, dont Fidel et Raul Castro.
Il a fréquemment participé, entre 12 et 20 ans, au festival de Wemilere, à Guanabacoa, où se rencontrent groupes amateurs et professionnels. Il a également été employé par l’école du Conjunto Folklorico Nacional, pour accompagner des classes de danse pour les étrangers.
Vers 1985-1986, il continue sa vie professionnelle dans la compagnie Turismo et avec le Grupo Mulemba, où travaillait également Juan Carlos Pedroso « Papucho », qui est un très bon ami de Flecha et habite lui aussi aujourd’hui à Genève (voir photo ci-contre, Flecha en compagnie de Papucho).
En 1988, il rejoint l’armée où il reste un an et demi. Il y intègre un groupe de danse et de percussions, ainsi qu’une équipe de football. Son retour à la vie civile coïncide avec la trop fameuse « période économique spéciale », si dure pour la plupart des cubains, mais qui fut pour lui une période dorée, puisqu’il travaillait dans la compagnie de danse « Turismo », qui, comme son nom l’indique, se produisait essentiellement devant des touristes étrangers.
Lancé dans la carrière
A partir du début des années 1990, la carrière de Flecha va prendre son envol. Il réalise de nombreux enregistrements de disques, se produit en « live » dans des concerts et des festivals, part en tournées à l’étranger, participe à des pièces de théâtre et fait de nombreuses apparitions à la télévision cubaine en tant que chanteur et danseur. Enfin, il développe son activité d’enseignement.
C’est avec le groupe de Lazaro Ros, un des Apwon (chanteur) de style Yoruba les plus connus, qu’il a réalisé la plus grande partie de ses enregistrements : une quinzaine au total, consacrés pour la plupart la musique des Orishas, et dont l’un a même reçu le Cubadisco, une récompense très appréciée dans le pays (photo ci-dessus, Flecha avec Lazaro Ros). Mais il a également accompagné comme percussionniste plusieurs autres artistes tels que Gonzalo Rubalcaba, Chucho Valdes (avec notamment un CD enregistré en compagnie du groupe Irakere et nominé aux Grammys), et Orlando Rios (voir photo ci-dessous), avec lequel il a participé au projet de CD « Cuando los espiritus bailan mambo ».
Il s’est produit à plusieurs reprises au festival de jazz de la Havane, accompagnant, entre autres, Chucho Valdes et Jovany Hidalgo. Son meilleur souvenir ? « En 1998 j’ai accompagné comme percussioniste le projet de Chucho Valdés, Irakere et Lazaro Ros « Cantata a Babalú », c’était grandiose ! ».
Il a participé, avec Lazaro Ros et son groupe Olorun, à de nombreuses tournées, en France, en Espagne, au Venezuela, au Mexique. Il se souvient notamment avec bonheur de sa tournée espagnole de 1997. « Nous avons joué dans plein de villes, comme Segovia ou Cordoba. Nous avons travaillé dans de très grands théâtres, comme l’Alhambra de Madrid » (voir photo ci-contre, Flecha et les musiciens du groupe Olorun).
Il a également eu une importante activité théâtrale, ou plus exactement de théâtre dansé, dont il assumait la partie musicale et chorégraphique aux côtés de comédiens. On peut citer, par exemple, « Babbalu Aye », spectacle de danse-théâtre présentée et primé en 1994, au festival Wemilere de Guanabacoa. Il a enfin travaillé comme percussionniste au sein de la troupe du cabaret « Tropicana » (1991).
Flecha a aussi développé à cette époque son activité d’enseignement. Au début des années 1990, il travaille à la Escuela Nacional de Arte comme percussionniste et accompagnateur pour les élèves de danse. En 1998, il s’est rendu au Pérou, en tant que professeur invité à l’université de Lima pour y donner des cours de danse.
Fidélité à l’authentique culture cubaine
Flecha n’est pas un homme qui dénigre et qui exclut. Il est clair cependant, qu’entre toutes les formes d’expression musicales cubaines, sa préférence va à celles qui sont le plus proches de l’authentique culture populaire.
A propos de la Salsa ou le Reggaeton, Flecha reste assez peu dissert. « Le reggaeton ? Un nouveau style qui plait beaucoup à la nouvelle génération, J’apprécie « avec moderation » dit-il. Quant à La Salsa-issue du Son et de la Contradanza. « C’est une danse populaire, née dans la rue et apprécié de tous les cubains mais qui n’est pas une danse qui s’enseigne à l’école comme on peut apprendre les danses afro-cubaines ». Il affiche d’ailleurs une certaine distance par rapport à la façon dont la Salsa est parfois enseignée en Europe : « La salsa, comme toutes les danses dérivées de l’afro-cubain, nécessite une très grande maîtrise corporelle et rythmique. C’est sur celle-ci que repose, in fine, la richesse du mouvement. Or, la place accordée par les enseignants d’ici à cet aspect fondamental n’est souvent pas suffisante ». Conséquence logique et cette attitude réservée : bien qu’étant lui-même un excellent danseur de Salsa, Flecha ne cherche pas à enseigner cette danse, qui pourtant représente un « marché » des plus lucratifs pour les artistes cubains. « Cela me gênerait de rentrer là-dedans, je me sentirais un peu ridicule… Et tant pis pour l’argent, cela m’est indifférent ».
Sa préférence va clairement aux formes d’expression à la fois plus anciennes et plus « authentiques » que sont la rumba, les danses des Orishas et le Son. « Je montre l’afro-cubain car c’est la culture qui a bercé les premières années de ma vie ». Ses artistes favoris sont d’ailleurs ceux qui font partie de cette mouvance. Parmi les disparus, Flecha voue un culte particulièrement fort aux chanteurs Luis Santa Maria Hernandez et Pedro Saavedra, aux percussionnistes Manolo Pedroso « Caravella », Chano Pozo (photo ci-contre) et Raul Diaz, ainsi qu’à Beni More. Parmi les artistes vivants, Flecha cite notamment Chucho Valdes, Arturo Sandoval, ainsi que Larissa Bacallao, une jeune chanteuse de 19 ans issue de la famille fondatrice de l’Orquesta Aragon, qui a notamment interprété de manière extraordinaire certaines succès de Whitney Houston
Flecha souligne souligne souvent la très grande différence existant entre la rumba, très influencée par la culture populaire espagnole (Flamenco, Contradanza…), et les danses des Orishas, plus purement issues des traditions africaines. « La rumba est née dans le petit peuple de la Havane et de Matanzas, tandis que les cérémonies des Orishas ont été directement apportées par les esclaves africains. Elles symbolisent la nature, les animaux, la terre, le soleil, les attributs des Dieux, comme la hache et la pierre de foudre de Chango ou l’épée de Oya » (voir ci-contre, la danse de Oggun et Ochun, interprétée par Papucho et Sheila).
Flecha n’est pas pour autant passéiste. Il s’enthousiasme au contraire pour la forte vitalité artistique actuelle de Cuba. « Il y a beaucoup de nouveaux artistes aujourd’hui à Cuba, et beaucoup de groupes de bonne qualité. De ce côté-là, aucun problème, les cubains jouent de mieux en mieux. »
A Genève depuis 2003
C’est en 2003 que Flecha est arrivé à Genève, à l’invitation des Ateliers de Musicologie qui l’ont engagé en qualité de professeur pour enseigner la danse, le chant et les percussions dans le cadre de leur stages d’été dédiés aux musiques et danses du monde. Il a ensuite donné des cours de danse et de percussion et a participé à plusieurs spectacles et pièces de théâtre.
Parmi ses très nombreuses prestations artistiques depuis son installation en Europe, il garde un souvenir particulièrement vif du spectacle sur le thème de la religion Abakua, donné à Paris à la fin 2007, avec un groupe de sept artistes cubains (danseurs, chanteurs, musiciens), auquel s’était joint un groupe du Nigeria[4] (voir photo ci-dessus). « J’ai pu ainsi constater que la religion Abakua avait été mieux conservée à Cuba que dans son berceau d’origine, le Nigeria, où elle s’est un peu perdue », explique-t-il. Autre très récente émotion : celle d’un spectacle de tambours et chant donné en avril 2010 à Toulouse à l’occasion d’un festival de Rumba, où Flecha a rencontré un public d’une ferveur exceptionnelle.
Il va également assez souvent en Espagne pour animer des stages-festivals de rumba et chanter dans des fêtes religieuses en l’honneur des Orishas. « On leur donne des boissons, de la nourriture, on les honore avec les tambours sacrés bata ». Flecha le Santero possède en effet, un tambour, sacré, ce dont il semble tirer une grande fierté (voir photo ci-contre, Flecha en compagnie de la chanteuse Montse, qui est également son épouse).
Un pédagogue enthousiaste et efficace
Flecha a des idées très précises sur la meilleure manière d’enseigner les danses populaires cubaines. Selon lui, il faut d’abord apprendre à maîtriser son corps, par des exercices de dissociation et de coordination rythmique. « Il faut dire à ton corps : tu fais, ceci, cela… C’est toi qui commande ton corps ». C’est un exercice particulièrement difficile pour les danseurs européens, qui n’ont pas été imprégnés très jeunes de cette conscience corporelle, ce qui exige de leur part un surcroît de travail. Or, ces aspects pourtant essentiels ne sont pas enseignés dans les cours de Salsa.
J’ai rarement vu un enseignant de danse s’investir aussi profondément dans la relation avec l’élève, avec une sorte de passion amicale qui réchauffe le cœur : « Il ne faut pas dire que tu ne vas pas y arriver ou que c’est difficile, tu vas y arriver ». Mais cette attitude chaleureuse n’a rien à voir avec une indulgence paresseuse. Il repère en effet avec un regard aigu les défauts de l’élève. Alors les interpellations fusent, toujours amicales, mais insistantes : « Tu crois que tu fais comme moi ? Tu es bien sur ? Regarde encore !! ». Mais quand l’élève parvient enfin à réaliser une progrès ou à accomplir convenablement un exercice, ce sont cette fois les exclamations enthousiastes qui fusent, et notamment son » Eso es, coño ! » qui est un peu à Flecha ce que le « Azucar !! » était à Celia Cruz.
Flecha organise également fréquemment le dimanche après-midi des fêtes de rumba dans différents lieux de Genève, comme le cabaret Rive-Palace aux Eaux-Vives ou à l’Ethnic café dans le quartier de Jonction. Avec son groupe Wemilere (voir photo ci-contre et vidéos des répétitions, 1 et 2), il propose à un public d’afficionados – dont une large part est d’ailleurs d’origine cubaine – un cocktail exotique associant cours de Salsa et de Rumba, démonstrations de danse (Rumba. Abakua, orishas comme Ochun, Oggun ou Elegba, etc.) et concert de percussions et chant ; le tout entrecoupé de large plages de temps où le public – le terme ici est d’ailleurs impropre tant sont proches les artistes et les spectateurs constamment invités à faire eux-mêmes la démonstration de leurs talents – peut lui-même d’adonner aux joies de la Salsa et du Son
Un homme qui attire la sympathie
Flecha est un bel homme, grand et doté d’une musculature imposante. Son beau visage noir est taillé à la serpe dans une matière virile, avec un nez en trompette, des lèvres charnues et rieuses, de grands yeux emplis de bonté. Sa danse est à la fois puissante, légère et, souvent, drôle. Il faut le voir, complètement déchaîné, chanter tout en jouant des percussions a un rythme endiablé, stimulant les autres musiciens pour qu’ils se haussent au même niveau d’énergie que lui-même, puis troquant en un instant, dans un seul bond impressionnant, ses talents de musiciens pour ceux de danseur… Oui, il faut vraiment l’avoir vu pour le croire.
Il sait aussi rassembler autour de lui, de manière généreuse et naturelle, ceux que la véritable culture afro-cubaine intéresse à Genève ou ailleurs (voir photo ci-jointe, avec ses amis les danseurs Papucho et Cheila). Je me souviens de ces merveilleux cours particuliers, où, en rentrant dans la salle, je me trouvais soudain en présence de batteurs de tambours et de danseurs professionnels amis de Flecha, réunis au hasard d’une visite amicale ou d’une répétition impromptue. Et soudain, mon cours « particulier » se transformait en une sorte de « fête pédagogique » où Flecha apprenait à la fois aux percussionnistes à accompagner les danseurs et aux danseurs à écouter les percussionnistes. Pendant ce temps, les professeurs amis de Flecha se mettaient eux aussi de la partie, dansant une rumba pour la plaisir ou donnant eux-mêmes des conseils aux élèves. Moments inoubliables de communion heureuse.
L’humanité de Flecha s’exprime aussi dans le sérieux avec lequel il prend son rôle de père de famille. Marié depuis 2003 -« le jour de la Saint-Lazare, précise-t-il »[5] avec Montse une jeune femme espagnole qui participe également aux prestations de son groupe en tant que chanteuse, il a trois filles : à Cuba, Yamile de la Caridad, âgée de 17 ans, et Yanet de las Mercedes, de deux ans plus jeune que sa sœur ; à Genève, une petite fille de 5 ans, Anais Concepción, qu’il a eu avec Montse. En les évoquant, il a pour chacune d’elle un mot tendre. De son aînée Yamile, il semble tirer un grand plaisir à évoquer ses talents artistiques : « Elle danse déja merveilleusement, mais c’est seulement pour le plaisir. Quant à Montse, il exprime volontiers son amour pour elle :« c’est la personne dont je suis le plus proche au monde ».
Flecha est aussi plein de projets, dans une époque qui pourtant ne se prête pas bien à la reconnaissance des artistes lorsqu’ils ne sont pas protégés par de puissants labels de disques. Mais il faut le voir évoquer avec tant d’enthousiasme sa dernière rumba genevoise ou sa dernière célébration d’Ochun à Madrid ou le dernier festival de rumba de Barcelone (voir photo ci-contre) pour prendre la mesure de la force vitale qui l’anime, et qui lui permet de toujours avoir en réserve un bon souvenir, une espérance, un projet…
Mais la qualité qui couronne le tout est l’empathie presque naïve qui émane de Flecha. Jamais, depuis un an que je le connais, je ne l’ai entendu dire du mal de quelqu’un. Au contraire, il semble projeter sur les autres humains un regard empli de bonté. Il aime donner, sans toujours demander en échange, en particulier de l’argent, puisqu’il laisse chaque élève déterminer la rétribution de ses cours en fonction de ses propres moyens. Il aime aider ceux dont la démarche – artistique notamment – le touche. Et il apporte ainsi à ceux qui l’entourent un sentiment accru de sécurité et d’estime de soi. Et pour eux, il ré-enchante ainsi le monde, qui en a diablement besoin.
Fabrice Hatem
[1] Un Santero est un pratiquant éclairé de la Regla de Ocha. Sans pour autant avoir atteint le grade de prêtre (Obba), il peut participer activement à l’animation de certaines cérémonies religieuses (par exemple en battant les tambours sacrés Bata) ou bien pratiquer la divination.
[2] Pourquoi ce surnom de Flecha ? « Quand j’étais petit, à 9-10 ans, je faisais de l’athlétisme. Je courais très vite. Alors quelqu’un a dit un jour : « C’est une vraie flèche, ce Reinaldo » ; et le surnom, depuis, ne m’a plus jamais quitté ». [3] Le nom du quartier vient d’une tribu indienne qui habitait là avant la colonisation espagnole : les Guanacabibe, qui furent massacrés jusqu’au dernier par les nouveaux maîtres des lieux. [4] Echu Aye, musique Yoruba de Cuba, Abakua et Ekpe réunis au quai Branly. Décembre 2007. [5] Saint Lazare est l’équivalent catholique d’un puissant Orisha ; nommé Babbalu Aye.
Madeline Rodriguez forme aujourd’hui, avec son partenaire Mario Charon, l’un des couples les plus emblématiques de la danse cubaine en France. A l’occasion du Festival CubanAlpes des 22 et 23 Janvier dernier, Fabrice Hatem a réalisé sur elle un petit reportage que Fiestacubana vous livre ici.
Celui-ci comporte trois volets :
– Une interview de Madeline Rodriguez (voir le texte ci-dessous)
VOLET #2 – Démonstration de Son avec Mario Charon : Cliquez ICI.
VOLET #3 – Quelques images de leurs stages de Salsa et de Cha cha cha : Cliquez ICI
Préambule : La déesse et l’ignorant
Dans mon esprit de Salsero débutant, Madeline Rodriguez avait rapidement acquis le statut d’un mythe. Plusieurs de mes professeurs m’avaient en effet spontanément mentionné son nom, ainsi que celui de son partenaire Mario Charon, comme ceux des danseurs les plus représentatifs d’une danse cubaine authentique et de qualité en France. A force d’en entendre parler, sans la rencontrer, elle était devenue dans mon imagination une sorte de demi-déesse presque inaccessible, un concept abstrait de la « vraie danse cubaine » sur laquelle les vidéos Youtube que j’avais avidement consultées ne m’avaient pas encore permis de mettre un visage très précis.
Et puis, un jour, en arrivant aux ateliers d’ethnico-musicologie de Genève (ADEM), pour prendre un cours de rumba avec mon professeur et ami Flecha, je vis, assise à côté d’un tambour, une très jolie femme métisse, très brune, au visage fin et aux très longs cheveux noirs et bouclés. Elle me regarda en souriant et en battant le rythme pendant que je m’essoufflais à exécuter quelques mouvements indiqués par Flecha, sur la musique des tambours de son groupe Wemilere presqu’au grand complet – c’était aussi un jour de répétition -. Puis elle me manifesta par le regard le désir de danser avec moi, se leva et commença une rumba.
Je fus d’abord très gêné, car je me rendis rapidement compte que cette très jolie femme était aussi une excellente danseuse, et que je n’étais qu’un vieux débutant. Mais cette impression très pénible de ne pas « faire le poids » fut rapidement dissipée par les amicaux encouragements prodigués par Flecha et Papucho, par le rythme obsédant des tambours de Wemilere, et surtout par le constant soutien amical de ma partenaire, qui ne manqua pas une seule occasion d’exprimer son approbation et son plaisir devant mes très pauvres et très imprécises tentatives chorégraphiques.
J’arrivais donc, un peu rassuré, à la fin de cette rumba mémorable. Je sortis un instant dans la cour de l’ADEM pour y fumer une cigarette, et j’y retrouvais ma charmante et amicale partenaire qui partageait ce petit vice avec moi. La conversation qui s’engagea alors donna à peu près ceci :
(Moi) – Tu aurais une cigarette pour moi ? Je les ai oubliées. (Elle) – Oui, bien sur, tiens. (Moi) – Dis donc, tu danses drôlement bien !! Ca fait longtemps que tu fais de la rumba ? (Elle) – Oui, j’ai appris toute petite, à Cuba. (Moi) – Ah, bon !! Tu es cubaine ? (Elle) – Oui, je viens de Cienfuegos. (Moi) – Et ça fait longtemps que tu es en France ? (Elle) – A peu près quinze ans. J’habite Toulouse. (Moi) Ah bon. Et il y a des bons profs de salsa, là- bas ? (Elle) – Oui, c’est assez actif, très jeune. Ca bouge bien. (Moi) – Et comment tu t’appelles ? (Elle) – Madeline. (Moi) – Madeleine ? (Elle, toujours souriante) – Non, Madeline. Madeline Rodriguez.
Si la lumière avait un peu tardé jusque-là à se faire dans mon esprit enténébré, elle le fit à ce moment avec la force de l’éclair. Je fus comme foudroyé par un sentiment mêlé de surprise, de joie, et aussi de honte devant mon ignorance crasse et la naïveté de mon comportement. Mais je conçu également depuis ce moment un très fort sentiment de reconnaissance et d’affection pour Madeline. Celle-ci n’était pas seulement une grande danseuse, mais aussi une femme gentille, simple, généreuse et patiente.
C’est pourquoi, lorsqu’un an plus tard j’entrepris la réalisation de ma série de documentaires sur les danseurs d’afro-cubain en France, Madeline figura tout naturellement en tête de mes priorités. Je repris contact avec elle – grâce notamment à mes amis de FiestaCubana – et je fus l’interviewer, la photographier et la filmer à l’occasion du festival CubanAlpes des 22 et 23 Janvier derniers à Grenoble. J’ai le plaisir de vous livrer ici le résultat de ce travail.
Diplômée de L’Ecole Nationale des Arts de la Havane en danse afro-cubaine et traditionnelle, ex-première danseuse du ballet Guanaroca de Cienfuegos, Madeline est arrivée en France en 1994. Elle s’est installée à Toulouse où elle poursuit une activité de danseuse, de chorégraphe, d’enseignante qui l’amène à se produire dans de très nombreux festivals, stage et spectacles de danse cubaine partout en Europe et dans le reste du monde. Le couple artistique qu’elle forme avec Mario Charon constitue une référence majeure pour les amateurs européens de Son et de Salsa.
Comment es-tu arrivée à la danse ?
Dans ma famille, personne ne dansait, mais depuis toute petite, j’aime danser. Je ne faisais que danser, danser… Ma mère disait : » C’est la danseuse de la famille ». On me faisait danser devant les repas de familles.
Et à l’Afro-cubain ?
Je baigne dans la danse folklorique afro-cubaine depuis que je suis née. Je vivais dans un quartier où toutes les semaines il y avait des cérémonies religieuses. Toute petite, je dansais avec les tambours et j’ai acquis depuis ce moment les réflexes de la danse afro-cubaine. Bien sur, ensuite je l’ai étudiée professionnellement, mais j’avais déjà intégré beaucoup de choses depuis mon enfance.
Peux-tu évoquer quelques souvenirs de ta scolarité à l’ENA ?
C’était une période heureuse de ma vie. Je n’ai eu que des bons souvenirs. J’étais avec mes camarades de classe, on dansait, on riait.
Ma professeur préférée, que j’ai beaucoup admirée et dont je me suis beaucoup inspirée dans ma danse, s’appelle Nieves, Nievecita. C’est elle qui m’a enseigné l’afro-cubain. C’était une personne âgée, mais avec beaucoup de talent, de connaissances, d’énergie. Quand elle dansait, elle rentrait dans son personnage, elle était possédée. Elle avait aussi une technique formidable de la danse. Je pense encore souvent à elle.
Ma thèse de fin d’études a été un grand souvenir. C’est la que l’on montre tout ce que l’on a appris à durant la scolarité. C’est un moment déterminant. A l’ENA, on fait de tout : de la danse classique, moderne, des danses sociales, de l’afro-cubain, et à la fin on choisit une matière. Ma thèse était une chorégraphie de danse contemporaine décrivant les différentes étapes de la vie, depuis la naissance jusqu’à la mort. J’étais évidemment très tendue, puis très soulagée et heureuse, ainsi que mes professeurs, quand le jury a apprécié mon travail.
Quel est le spectacle dont tu es la plus fière ?
C’était au théâtre-hôtel de Cienfuegos. J’ai été la première à y danser une œuvre afro-cubaine contemporaine intitulée La India Guanaroca. Celle-ci évoque les indiens qui habitaient dans cette région de Cuba avant la colonisation espagnole et qui lui ont résisté. C’était juste après mon diplôme, j’étais venue faire mes deux années de service social dans la ville et on m’a proposé de danser ce personnage.
Quels sont tes meilleurs souvenirs en Europe ?
J’ai fait beaucoup de tournées avec l’association Cubamemucho, ce qui m’a permis de rencontrer de très grands artistes et danseurs. Cela me fait plaisir de voir que l’on aime ces danses dans de nombreux pays en Europe, par exemple dans les pays de l’est, comme en Russie. La Russie est un pays fort, qui était très présent à Cuba, et je suis heureuse de voir autant d’Européens – disons-le clairement, de Blancs – s’intéresser à ma culture afro-cubaine, partout où je vais l’enseigner
Et en France ?
Mon meilleur souvenir est la naissance de mes enfants : Milena, Rosana et Victor. Cela a été énorme pour moi.
J’ai aussi des anecdotes amusantes par rapport à l’apprentissage du Français, une langue très belle, mais également très difficile à apprendre. Par exemple, je croyais que le mot piña (ananas) se traduisait naturellement par « pine » en français : Un jour, j’étais au restaurant, et j’ai demandé au serveur : « vous avez de la pine, pour moi ? Oui madame, est-ce que vous la voulez avec ou sans les c… ? ».
Toulouse est une ville qui me correspond beaucoup, où j’ai trouvé beaucoup de chaleur humaine, et qui bouge beaucoup aussi. En 1994, il y avait là-bas quatre cubains au maximum. Maintenant, il y en a peut-être mille. Il y avait peu de monde qui s’intéressait à l’afro-cubain il y a 15 ans, quand j’ai commencé à essayer de l’implanter dans la ville rose. Mais j’ai lutté, j’ai lutté, et cela me fait plaisir de voir que cela a pris de l’ampleur.
Peux-tu parler de ta collaboration avec Mario Charon ?
Mario a été ma meilleure rencontre artistique de ces dernières années. Il est ancien premier danseur du Conjunto Folklorico de Santiago de Cuba. Je cherchais un partenaire de danse depuis assez longtemps, et j’ai trouvé cette complicité avec Mario. C’est au cours du festival Aqui Cuba à Rennes que je l’ai rencontré, il y a 4 ou 5 ans. On nous a proposé de danser ensemble alors que nous ne nous connaissions pas. Et j’ai immédiatement senti une forte connexion avec lui. Je voulais rester collée dans ses bras. Et depuis, nous nous entendons très bien. Que cela soit au niveau du guidage, de la compréhension ou du travail chorégraphique, cela passe tout seul. On met un peu de lui, un peu de moi, et ca fait quelque chose de bien.
Quelles sont tes villes préférées ?
Je suis de Cienfuegos, plus exactement de Cruses, un petit village de la province de Cienfuegos. Bien sûr, j’aime ma ville d’origine. Mais cela fait des années que je suis en France et je me sens Toulousaine. Pour moi. Cienfuegos et Toulouse sont un seul pays, un seul peuple, je suis à la fois de Cienfuegos et de Toulouse.
J’aime beaucoup La Havane aussi, où j’ai beaucoup d’amis, comme Juan de Dios Ramos, le directeur du groupe folklorique Raices Profundas. Au cours des quelques semaines que Julien et moi venons de passer à Cuba, cet homme merveilleux de noblesse et de modestie, qui connaît tout le monde là-bas, nous a fait découvrir de nouveaux quartiers de cette ville, comme la Corea. C’est un faubourg pauvre, très excentré, mais où il y a une ambiance d’enfer. Nous avons dansé et joué la rumba comme des fous.
Quels sont tes Orishas préférés ?
J’aime tous les Orishas, mais ma préférée est Yemaya. Parce que c’est moi, c’est mon Orisha, mon sang, je me sens bien quand j’interprète Yemaya. Je suis entièrement dedans.
Quels sont les principaux traits de caractère de Yemaya ?
Il y en a plusieurs – la douceur, l’énergie, la nervosité aussi. C’est la mer dans tous ses états qui se transpose dans son caractère. Elle est douce comme une mer calme, mais peut aussi s’agiter pour finir par une terrible tempête.
Quelles sont les principales difficultés techniques pour interpréter ce rôle ?
La principale difficulté est de rentrer dans le personnage. On peut acquérir les pas, la technique en travaillant, mais le plus difficile est de rentrer dans l’expression du personnage, et ce quel que soit l’Orisha. Quand je danse Yemaya, ou un autre Orisha, je suis ailleurs, comme dans une transe, mon corps est comme possédé.
Quels sont tes souhaits pour le développement de l’afro-cubain en Europe ?
Le travail de danse afro-cubaine est absolument fondamental pour bien danser la Salsa, le Cha-cha-cha, le Mambo, le Mozambique. Cela permet de libérer le corps et je suis contente de voir que cela prend de l’ampleur. Mais il faut laisser travailler les gens qui connaissent vraiment le sujet, qui ont des années d’étude, des diplômes… il y a beaucoup de gens qui profitent de notre culture cubaine pour faire de l’argent. Ils arrivent, disent « je suis prof », et ils font n’importe quoi. Il faut arrêter cela.
Quels sont tes projets actuels ?
Je vais faire un travail chorégraphique sur la rumba avec Mario et sur l’afro-cubain contemporain. J’ai un projet avec Julien Garin, qui est aussi mon compagnon, pour associer l’afro-cubain et le contemporain, autour notamment du personnage de Yemaya. Bien sur, je vais aussi continuer le Son.
Peux-tu nous parler du projet Okotodanse ?
Okoto veut dire « Yemaya dans tous ses états ». Cela va du calme de la mer plate à la tempête déchaînée. Il s’agit d’un projet que j’ai mis en place à Toulouse pour y développer la culture afro-cubaine en faisant des échanges culturels entre Cuba, Cienfuegos et Toulouse, dans touts les domaines d’expression artistique et populaires afro-cubains : groupes de danse modernes et anciens, danse, musique, littérature, arts plastiques..
En deux mots, qu’est-ce que tu cherches à développer en priorité chez tes élèves ?
Qu’ils fassent appel à leur instinct de la danse. Qu’ils se lâchent, en essayant de ne pas trop réfléchir.
Propos recueillis par Fabrice Hatem
Pour visionner l’intégralité de l’entretien avec Madeline Rodriguez : Cliquez ICI.
Le 11 Janvier 2009, Leonel Limonta, compositeur et directeur de AZUCAR NEGRA nous a offert un entretien exclusif pour FiestaCubana.net ou il nous raconte toute sa carrière et comment est né Azucar Negra. Limonta fut depuis le début l’un des protagonistes et l’une des figures de ce genre musical qu’on appelle Timba Cubana, comme compositeur et directeur d’orchestre. Il est passé par La Charanga Habanera et Bamboleo avant de fonder son propre groupe Azucar Negra avec Haila Mompie. Ses compositions sont devenues des classiques et des orchestres comme Orquesta Aragon ou le Charangon d’Elito Revé jouent ses compositions, pleines de sentiments, chargées de paroles profondes et de beaucoup d’esprit mais toujours accompagnées d’une musique forte et lumineuse. Limonta nous permet de découvrir les coulisses d’Azucar Negra et de l’un des plus grands compositeurs de la Salsa Cubaine.
Leonel Limonta est venu avec AZUCAR NEGRA les 4 et 5 Mars 2011 au Festival BAILAR CUBA a Nantes-Orvault accompagné de 3 de ses chanteuses mythiques : VANIA, TANIA et AYLIN ! Nous avons assisté à un concert historique qui fut le dernier de AZUCAR NEGRA avec AYLIN, qui vient de rejoindre BAMBOLEO. VANIA BORGES a montré l’étendue de son talent et de son charisme. TANIA PANTOJA a renoué sa collaboration avec LIMONTA et a montré un fois de plus que c’est elle qui commande, LA QUE MANDA, au moment de commencer sa carrière en solo ! Leonel Limonta est un poète pour ses paroles subtiles et enchanteresses et c’est l’un des parrains de la Timba car il l’a portée sur les fonds baptismaux dès 1993 aux côtés de David Calzado, Jose Luis Cortes, Lazaro Valdès , avec la bénédiction de Juan Formell !
Sa carrière musicale a égrené sur son chemin parmi les plus belles compositions de la Timba et il a toujours été un découvreur de talents, parmi lesquels Pepito, Monica Mesa, Rafael Labarrera, Aldo Miranda (Adalberto Alvarez) et plus récemment Tania Pantoja, Alexei Moises Sanchez « El Nene », Rusdell Nuñez, Aylin Dallera, Dayan Carrera et bien d’autres…
Aujourd’hui Azucar Negra, son groupe, revient sur le devant de la scène après 4 CDs qui ont connu des destins variés, depuis le mythique « Andar Andando » avec Haila, « Sin Mirar Atras » avec le tube de Tania « 3 de Azucar y 2 de Cafe », « Toque Natural » dédié à la cubania et enfin « Exceso de Equipaje », défendant l’identité de ce groupe et la fraicheur de ses interprètes.
Aylin Dallera, la chanteuse principale vient d’être élue Meilleure Chanteuse de l’Année au FIESTA CUBANA AWARDS 2010, consacrant ainsi sa progression régulière et l’affection du public pour cette poupée, cette Muñeca de la Timba, découverte et dirigée par le Maestro Limonta.
La musique d’Azucar Negra a toujours été une Timba pleine de sens, lumineuse, tournée vers l’amour et le bonheur, parlant sans cesse de la Cubania, de la vie quotidienne à Cuba et de son style de vie si particulier. Limonta, comme poète capte l’énergie et les histoires de la rue et de la jeunesse et porte des messages d’espoir tout en maintenant une musique sophistiquée, forte et créative…
Ses jeunes chanteurs vedettes semblent passer, comme Dayan Carrera déjà parti chez Pupy, Lester Ciarretta (ex Maykel Blanco), Rusdell Nunez, Yordys, etc… Mais sa nouvelle égérie Aylin Dallera est là pour durer. La complicité qui unit Leonel Limonta à cette étoile montante est la garantie de nombreux succès pour l’immense compositeur Leonel Limonta et Azucar Negra, un groupe sain, à l’avant-garde des sonorités de la Timba.
Dans cette interview exclusive et détaillée, Leonel Limonta nous livre des scoops, des anecdotes passionnantes sur la genèse de la Timba et sur l’histoire d’Azucar Negra, sur ses inspirations et ses collaborations et il nous fait partager le sens de nombres de ses chansons. Sa vision et son message sont tout simplement un cadeau qu’il fait aux passionnés qui souhaitent perfectionner leur connaissance et approfondir leur ressenti vis-à-vis de cette musique et de la culture cubaine contemporaine. Merci Maestro !
1ere Partie : Leonel Limonta des Charangas à La Charanga : naissance de la Timba
Leonel FC.net : Bonjour FiestaCubana.net. Je suis ici dans la maison du parrain de nous autres les timberos, le grand maestro Leonel Limonta, directeur de Azucar Negra.
Limonta : Salut les amis. Vraiment c’est bien. Nous commençons l’année très fort. J’adresse mes meilleurs vœux à ceux qui ont la possibilité de visiter ce site (www.fiestacubana.net) pour lequel mon compère Leonel œuvre avec beaucoup de passion. J’en profite pour envoyer un salut amical a tous les Salseros, les DJ Latinos, a toute la communauté Latina et au monde entier et a la musique en general. En vous souhaitant le meilleur pour cette nouvelle année. Que la musique continue de vous divertir, de vous réjouir et de vous rendre la vie plus agréable. Quelle chance de pouvoir partager avec vous.
Leonel FC.net : Merci. Bonne Année ! Nous te souhaitons le meilleur. Voila je souhaitais faire cet interview avec toi pour plusieurs raisons : en premier lieu tu as sorti ton 3eme CD, en fait ton quatrième CD d’Azucar Negra, mais ton 3eme CD chez la EGREM. Le CD s’appelle Exceso de Equipaje. Il contient un CD et un DVD avec de bons morceaux qui ont bien marché l’année dernière, comme “El Verano”, “La Identidad”… Beaucoup de ces morceaux ont fait danser les cubains d’ici mais aussi en dehors de Cuba. Limonta: Exactement.!
Leonel FC.net : Je crois que c’est un moment approprié pour parler de l’histoire d’Azucar Negra et de ta carrière, afin que les gens te connaissent un peu plus.
Limonta : Oui, avec plaisir. Tu sais qu’Azucar Negra est le résultat de plus de 10 ans de travail. Cette année 2009, nous allons célébrer le 11eme anniversaire de la création de l’orchestre. C’est un orchestre qui a été fondé avec la finalité de faire que tout le monde puisse jouir de la Musique Populaire Dansante, en incluant la Timba et le Son, et tous les genres musicaux dansant de Cuba.
Je crois qu’en un peu plus de 10 ans, Azucar Negra a réussi à se faire un place dans le cœur du peuple de Cuba mais aussi au niveau international. La France, par exemple, est une terre qui a eu la possibilité, à certains moments, de la musique d’Azucar Negra.
Aujourd’hui Azucar Negra est encore plus a la pointe des nouvelles sonorités, encore plus révolutionnaire car l’orchestre a connu de nombreux changements, dans sa structure, comme dans ses éléments, a savoir ses musiciens… Pour en arriver où nous en sommes aujourd’hui… Nous allons très bien, l’orchestre est en pleine forme et, comme dit mon compère, ce disque “Exceso de Equipaje” (“Excédent de Bagage”) peut démontrer que ces changements on été fructueux.
10 ans déjà. En 10 ans, nous avons pu produire 4 disques. Peut-être aurions nous pu en faire un autre en 10 ans, mais comme tu le sais bien, mon frère, lorsque Azucar Negra a commencé en 1998, Haila était ma chanteuse principale. Nous avons essayé de faire un disque mais, du fait d’une clause contractuelle d’exclusivité, nous ne pouvions rien produire pour encore 3 ans. Ceci nous a limité et c’est pour cela qu’il n’y a pas eu plus de productions discographiques.
Qu’avons nous fait ? Nous avons réalisé une maquette, « Vengo De Estreno ». Dans cette démo il y a des chansons comme “Café Con Leche”, “Te Traiciono El Subconsciente”, “Eres Como Yo”, “Tan Solo Tu”, “Almas Disfrazadas”.
Nous avons fait cette démo afin de promouvoir mais aussi conserver l’essence de ce que nous avions créé. L’orchestre a vite pris de la force et a été nommée aussitôt Orchestre de l’Année 1998. La même année nous avons pu participer à un événement international au Lincoln Center de New York au cours de l’été 98. Nous avons partagé la scène avec beaucoup d’artistes, au Copacabana, avec Tito Nieves, Ismael Miranda et d’autres Salseros de renom, à l’avant-garde de la Salsa de cette zone.
Nous avons continue ensuite a évoluer, a interagir plus directement avec le peuple, en faisant des tournées nationales, des présentations a la radio et a la télévision. Nous avons accumulé jusqu’à ce jour une expérience positive. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de 10 ans d’existence mais surtout d’avoir pu nous maintenir dans le cœur du public et a un certain niveau de popularité.
C’est vrai que nous ne sommes pas les plus populaires à Cuba mais nous considérons que nous sommes parmi les plus appréciés et nous avons maintenu une ligne stable. Il y a beaucoup de groupes qui sont nés au même moment que nous et qui ont déjà disparu.
Nous sommes toujours la ! Nous nous sommes engagés envers ceux qui ont écouté Azucar Negra pour la première fois, a ce qu’ils puissent nous écouter pour toute la vie…
Leonel FC.net : C’est vrai que vous avez réussi à vous maintenir en tant qu’orchestre avec un style original et vous avez maintenu la ligne esthétique… Malgré les évolutions, le style est reste original, représentant le concept d’Azucar Negra. Mais avant d’aborder ce point parlons de la discographie et de l’histoire d’Azucar Negra.
Je souhaitais te présenter à notre public, a mon avis, comme un leader. Avant d’etre le directeur d’Azucar Negra tu es pour moi l’un des leaders, l’une des tetes pensantes, tu es un poete et un grand compositeur qui a compose de nombreux succès pour Azucar Negra mais aussi pour beaucoup d’autres orchestres. Tu écris de tres belles paroles, profondes et fines… Tu es comme un Gentleman de la Timba.
Limonta: Merci.
Leonel FC.net : Ton nom est associé à 2 concepts : la Timba et la Poésie.
Limonta: Merci. Ca fait plaisir. Merci de me baptiser ainsi. Tu viens de me dire que je pourrais être le Poète de la Timba. C’est un bien beau baptême… En effet je ne suis pas seulement Timbero. J’adore la Timba. C’est le courant musical que nous avons appuyé, tout comme les musiciens de la Musique Populaire Dansante. Mais la Timba est parfois si violente que nous essayons de passer de cette énergie très forte à un équilibre pour que tout le monde puisse comprendre ce que nous jouons.
Je crois que ça a été notre proposition depuis toujours. Mais comme tu le disais c’est vrai, depuis que je suis entré dans le monde de la musique… Je suis rentré bien tard dans ce milieu mais c’était pour rester… et comme on dit « Rien n’arrive trop tard dans la vie, si la vie est cool, si la vie est bonne ! »
Effectivement j’ai commence avec La Charanga Habanera en 1993. David Calzado, le directeur de La Charanga Habanera me connaissait. J’avais déjà composé et fait de belles choses avec d’autres groupes comme Orquesta Aragon, et pour la Banda Météoro. David Calzado avait écouté mes compositions et il m’a proposé de composer pour lui, mais pas seulement que je compose pour la Charanga Habanera mais que je devienne son producteur pour tout le travail de La Charanga. C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai commence à travailler avec David Calzado.
EL PANADERO – LE BOULANGER
C’est vrai que je venais de l’industrie alimentaire. J’étais un boulanger, mais un boulanger bien théorique. En fait j’étais un fonctionnaire de l’industrie de l’alimentation. Je me consacrais a la sécurité alimentaire, a sécuriser la qualité les aliments pour la confection de biscuits et autres dérivés. Leonel FC.net : C’est pour ca que ta musique se vend comme des petits pains? ahahaha Limonta: jajajaja ¡ C’est pour ça que ma musique… Que les gens se nourrissent bien de la musique…
L’HERITAGE MUSICAL
Leonel FC.net : Tu as fait des études musicales? Comment en es tu arrivé là ? Tu as bénéficié d’une famille de musiciens ? Il y a un héritage musical dans ta famille ? Tu viens de Santiago de Cuba, non? Limonta: Je viens de Santiago de Cuba. La vie est surprenante et parfois ironique parce que tu me poses cette question au moment même ou ils doivent enterrer un de mes oncles, qu’il repose en paix, qui était un grand Tresero de la Trova Santiaguera, Fernando Maso Peby. Je tiens un peu de lui, même beaucoup… Dans la famille c’est lui qui a été le professionnel de la musique. Lui non plus n’avait pas étudié la musique. Il était autodidacte. Tout comme moi. Je n’ai pas étudié la musique. La musique est entrée en moi et elle m’a adopté. Et je profite de cette chance que m’a donne la vie de pouvoir en faire de la musique. Pendant le temps qu’il me reste a vivre, pendant ce miracle qui m’est accordé de vivre, j’essaye d’exploiter au maximum cette chance de vivre la musique. Sans avoir été a l’école… c’est sûr, si j’y avais été, le résultat en aurait été meilleur. Mais quand je fais les comptes, je me dis que si j’avais été a l’école, je serais devenu un instrumentiste qui au pire aurait déjà été passé de mode… Et comme les années passent… tu sais bien que c’est la jeunesse qui s’impose… Du coup les gens ne m’aimeraient déjà plus comme instrumentiste puisque je suis déjà un peu trop vieux… Ma chance a été que la vie m’a laissé cet espace pour que je devienne un leader naturel de la Musique… Et rien que pour ca, je respecte et je remercie la vie et tous ceux qui ont cru à ce que Leonel Limonta ait le vrai potentiel pour offrir de la musique au monde. Ca c’est important.
Leonel FC.net : Donc tu as travaillé pour La Banda Meteoro Limonta: Non, je n’ai pas travaille directement avec La Meteora. J’ai composé pour La Banda Meteoro, pour la Orquesta Aragon et pour David Calzado…
Leonel FC.net : Vous pouvez voir ici ce disque la Orquesta Aragon ou on trouve le morceau “Deja Contracandela” de Leonel Limonta et il y a aussi un morceau de la Ritmo Oriental, une charanga très créative… Comment s’appelle ce morceau ? Limonta: “Seguir Hasta El Final”! Un Bolero-Son…
Leonel FC.net : Je sais que tu as aussi proposé une chanson a Elito Revé y su Charangon : “Entre La Espada y La Pared” (sur le CD Homenaje Changui 45 Años)
Limonta: Effectivement “Entre la espada y la pared”. C’est un Changüí. C’est une Salsa, Salsa-Son mais avec le style d’Elito Revé, qui m’a donné ici aussi une belle opportunité.
Leonel FC.net : Du coup tu as beaucoup travaillé ?
Limonta: J’ai beaucoup travaillé et encore plus. Mais toi tu me surprends… Chaque fois que tu viens à la maison, que tu viens à Cuba, tu me surprends parce que (en s’adressant à la caméra) mon compère a une discographie et une connaissance musicale de Leonel Limonta que même Leonel Limonta n’a pas de lui-même. C’est incroyable, ce monsieur colectionne tout, pas seulement la musique de Leonel Limonta, mais aussi de tous les musiciens cubains qui lui plaisent… Et il raconte la vie de ces musiciens…
Comme je te le racontais, avec la Charanga Habanera j’ai eu la possibilité de proposer ma première chanson “Extraño Ateo”.
A cette époque c’était un peu à la mode de chanter de la religion et j’ai voulu faire cette chanson (qui parle de ceux qui prétendent ne croire en rien jusqu’à ce que des problèmes surviennent). Ca a beaucoup plus a David et nous l’avons enregistre dans son premier CD professionnel en tant que Charanga Habanera. Ce fut en 1993, ca doit être écrit par là…
Leonel FC.net: Si ! En 1993 chez EGREM. En fait c’est le premier disque de ce que l’on peut appeler la Timba naissante. Limonta: Exactement
Leonel FC.net: David Calzado avait déjà produit auparavant un disque de véritable charanga, avec des violons…Ce disque est son deuxième disque mais son premier disque de Timba, avec la Charanga Habanera. Et qui vois-je sur ce disque ? Tu t’es trouvé au bon endroit au bon moment ? Grace a ton talent a a ce que tu avais déjà accomplis, grâce a tes compositions, tu as rencontre Davis Calzado qui a remarqué ton travail. S’est joint a ce disque Giraldo Piloto qui est aujourd’hui le directeur de Klimax.
Limonta: Pour moi c’est le meilleur ! Je suis assez d’accord avec le fait que je me suis retrouvé au bon endroit au bon moment car j’ai rencontré Giraldo Piloto, un compositeur que j’ai toujours beaucoup respecté et qui a toujours représenté un modèle pour moi. De plus il m’a toujours donne beaucoup de conseils. Pour moi ca a été une réalisation personnelle, un accomplissement. J’adorais comment Giraldo Piloto était populaire avec “Mi Estrella” , “Me Sube La Fiebre” à cette époque… Il faut rappeler qu’il était compositeur pour Issac Delgado pour NG La Banda et ca marchait très fort. C’était un excellent arrangeur.
Leonel FC.net: Compositeur et batteur ! Il y a aussi (sur le 1er CD de la Charanga Habanera ou Leonel Limonta a fait ses debuts) un certain Manolo Gonzalez qui n’est autre que Manolin El Medico De La Salsa et Issac Delgado.
Limonta: C’est ce que je te dis
Leonel FC.net: Et il y a aussi Juan Carlos Gonzalez qui est ton acolyte.
Leonel FC.net: C’est mon frère. Il n’est pas mon acolyte, c’est vraiment mon frère. J’espère qu’il verra cette interview… Ce black… Je t’aime beaucoup ‘Negro’ !
Leonel FC.net: Juan Carlos, si tu nous écoutes de Monaco ou Menton. Tu as les salutations de ton frère !
Leonel FC.net: Laisse-moi faire une exception… Juan Carlos Gonzalez , pour moi, à l’intérieur de La Charanga Habanera, il représentait 50% de La Charanga Habanera. Les autres 50% était la partie collective de la Charanga, la partie de David Calzado et les morceaux d’autres compositeurs. Mais 50% de La Charanga Habanera de cette époque, je peux le dire assurément, était représentée par Juan Carlos. Juan Carlos avait le style distinctif qui identifiait la Charanga des ces années-là. Aujourd’hui ce n’est plus la même Charanga… Mais la force avec laquelle jouait la Charanga, cela venait de ses nouvelles idées, de sa pianistique, de sa personnalité…
Leonel FC.net: On dit que c’est lui qui a inventé les tumbaos sales Limonta : Ces tumbaos enrichis, c’est lui. C’était vraiment particulier à la Charanga Habanera
Leonel FC.net: A cette époque le concept de Timba n’était pas encore établi, n’est-ce pas?
Limonta: Non. Ce n’était pas encore établi …
Leonel FC.net: C’était en train de naitre, c’était dans l’air, non?
Limonta: Oui, à cette époque, par exemple Irakere avait déjà laissé sa musique, comme une Timba, dans le sens d’une musique sophistiquée, conjuguée avec une section de cuivre et des rythmes ajustés. Mais là on voulait parler de Timba… Ce fut l’époque justement ou peut-etre David, sans vouloir se mettre la dedans, a commencé à percevoir et à adhérer a ce courant. En fait il faut ajouter que la Charanga Habanera venait d’une influence forte du monde du spectacle, parce que comme tu le sais David venait, La Charanga Habanera venait des spectacles à Monte Carlo depuis assez longtemps.
Leonel FC.net: Exactement. C’est pour cela que nous connaissons Juan Carlos (Gonzalez).
Limonta: Ils venaient vraiment de ce courant et jamais ils n’ont voulu être très agressifs. Par contre en concert, ca se voyait qu’ils étaient intéressés par ce courant qui passait a ce moment-la, mais qu’on n’appelait pas encore Timba. On appréciait et on allait voir ces gens exacerbés jouer lors des concerts de La Charanga Habanera.
———————————————————————————————————————– 2ème Partie : La gloire avec La Charanga Habanera et Bamboleo
Leonel FC.net: Qui a chanté “Extraño ateo”? Limonta: Sombrilla, Mario Jimenez
Leonel FC.net: Leo Vera chantait aussi a cette epoque Leonel FC.net: Oui, Leo Vera y etait. C’etait le chanteur principal. Il chantait “Mi Estrella” et Sombrilla etiart aussi un tres bon chanteur.
Leonel FC.net: De fait on peut dire que ce disque “Me Sube La Fiebre” est un disque fondateur de la Timba. Tous les éléments y étaient, n’est-ce pas ? Leonel FC.net: Oui!
Leonel FC.net: Et après avec le même Leonel Limonta, on continue avec la Charanga Habanera avec la première chanson qui s’appelle « Quitate El Disfraz »
Leonel FC.net:sur le CD « Hey You Loca ». Et ca c’est encore un morceau a toi ! Limonta : Et oui !
Leonel FC.net: Pourquoi tu as appelé ce morceau « Quitate El Disfraz » (« Enlève ton déguisement ») ? C’est parce que l’époque était folle ?
Limonta : C’est ce que je disais avant. David commence à découvrir ce courant où les gens étaient extravagants. Je me rappelle que le Palacio De La Salsa (Salon Copa Room) de l’Hôtel Riviera , était très a la mode. Les orchestres passaient là-bas et David y avait un espace avec un grand public qui le suivait toujours.
Un jour Paulo FG est monté pour chanter un morceau avec La Charanga Habanera. Soudain une belle fille a senti quelque chose d’incroyable qu’elle est monte sur scène et qu’elle a commencé à se déshabiller à tel point qu’il a fallu a la sécurité de l’hôtel a du sortir pour la faire descendre.
J’étais présent et il m’est venu à l’esprit de faire une chanson. J’ai inventé une histoire dans laquelle elle était la reine de la soirée, la maitresse du Palacio De La Salsa, et j’ai fait la chanson « Maricusa, Quítate la blusa, Oye Pantañon, Dame el pantalón… » … Bon, on a inventé une histoire et ainsi fut l’origine de la chanson.
Leonel FC.net: Apres tu as composé d’autres morceaux sur ce disque ou après ?
Limonta : Les autres morceaux sont arrivés plus tard et n’ont pas été inclus dans le disque. Il y avait “No Es Facil Lo Que Se Plantea” et “Cola Loka » :
NUBE PASAJERA
Leonel FC.net: Et maintenant le chef-d’œuvre de David Calzado et Leonel Limonta dans ce disque qui s’appelle « Pa Que Se Entere La Habana ». Sur la pochette originale il y a avait un billet de 100 Dollars Américains.
Le premier morceau, le numéro 1, est chanté par Michel Maza
Limonta : Laisse-moi te raconter une histoire…
David était en train de faire son disque suivant avec la maison de disque Miami Music (a confirmer) avec un français et un espagnol qui aimaient beaucoup la musique cubaine.
David m’a dit qu’ils voulaient confectionner ce disque très vite. Il m’a dit qu’il avait besoin de 1 ou 2 morceaux pour remplir le disque parce qu’il avait déjà quasiment terminé ses propres morceaux. Je lui ai dit mais comment va-t-on faire ? Il les lui fallait absolument alors je lui ai dit qu’on allait trouver des sujets.
Je me rappelle que j’allais dans les rues de La Havane en bicyclette, car j’aime bien me déplacer le vélo… C’est marrant je faisais la production de La Charanga Habanera en bicyclette… Je me rappelle que j’etais avec une amie, avec laquelle j’aimais beaucoup parler et je la trouvais très attractive mais elle ne voulait pas avoir de relation sérieuse avec moi. Elle voulait bien passer des moments avec moi mais rien de plus.
Donc un jour je la rencontre dans la rue et elle monte derrière sur le porte-bagage et elle est venue avec moi pour aller à sa répétition car elle appartenait aux Guaracheros de Regla (Quartier de l’Est de La Havane, prêt du port). Nous allions donc ensemble en vélo dans le quartier de Regla, je pédalais et nous parlions jusqu’à arriver au point de décider ce que nous allions faire tous les deux…
A ce moment là une averse tropicale nous tombe dessus… Alors je me dis… Qu’est-ce que c’est que ça ? Même la nature est contre moi pour que cette petite ne reste pas avec moi ! Du coup je l’ai laissée à sa répétition et je suis parti en vélo. Et la, soudain m’est venu d’inventer cette histoire :
“ Tu caprichio de estar conmigo… (Ton caprice d’être avec moi) Es delirio de estar con otro (c’est le délire d’être avec un autre) Eso después de pasar Pero es algo perdido”
Et j’ai continué à composer et tout me vient avec la musique et tout…Quand j’arrive a la maison j’enregistre l’idée vite fait et je dis a David que j’avais le premier morceau.. Ca va s’appeler « Nube Pasajera » (Un nuage passager).
Quand je le lui ai chanté, David en est reste bouche bée. Il m’a dit que c’était super bon. Le jour suivant je lui donne la deuxieme chanson qui est « Amor de Subasta » (Amour Discount)
C’est comme ca que on fait et la chanson « Nube Pasajera » est devenue un tube en or ! Michel (Maza) a été l’unique chanteur capable de défendre ce morceau avec toute la force de la vie. Michel montait sur les enceintes de La Tropical ou a Cienfuegos sur les toits ou sur n’importe quel endroit. Et quand Juan Carlos commençait son Tumbao tout le monde savait qu’on allait chanter : « Mojame, Matame, Pa’Que se entere La Habana » (Mouilles-moi, Tues-moi, Pour que toute la Havane le sache) Taka diguin diguin Et la tout le monde devenait fou… Ca déchirait tout ! C’est pour ca que je pense que La Charanga Habanera a marqué (son temps) et a été l’avant-garde des orchestres de jeunes de cette époque, et fut l’orchestre qui a imprimé la Timba. Je remercie beaucoup La Charanga Habanera et David Calzado de m’avoir pu permettre d’en être et d’avoir pu apprendre avec eux. Avec David j’ai beaucoup appris. David m’appelait pour chacun des morceaux que je lui apportais pour que je lui donne les premiers ‘coros’. Afin que je lui donne les idees… Il savait qu’il avait en moi une possibilite de l’aider.
Leonel FC.net: Vous avez eu une relation gagnant-gagnant (win-win). Limonta : Ca a été un grand moment.
Leonel : Il faut se rappeler que « Nube Pasajera » est l’une des meilleurs chanson de Timba de tous les temps. Michel Maza fait son disque en solo et il l’a incluse. Sa nouvelle version est très très bonne.
Leonel FC.net: Merci de nous donner tant de détails de ta vie avec La Charanga Habanera. Ca nous permet de comprendre comment est née la Timba, la relation avec le public, comment les artistes se projetaient sur scène et tout le processus créatif.
BAMBOLEO
Leonel FC.net: La Charanga Habanera a été le groupe leader mais d’autres groupes de Timba sont montés en parallèle comme Paulito y su Elite. Et il y a un groupe tres important de Timba avec lequel tu as collaboré.
Tu leur as fait un disque entier pour eux. C’était un groupe récent et leur premier disque les avait déjà identifie avec un style a l’avant-garde, différent. Mais à partir de leur 2ème CD que tu leur as composé, tu leur as imposé le style qui a fait leur succès. Nous parlons de Bamboleo et du disque « Yo no me parezco a nadie »
Cette chanson « Yo no me parezco a nadie » a été aussi l’un de plus grands succès de la Timba.
Limonta : Ce disque est une histoire brève. Comme tu le dis si bien, lorsque j’ai laissé La Charanga Habanera et que je suis entré dans Bamboleo, c’était un groupe très jeune. David m’a demandé comment je pouvais intégrer Bamboleo si quasiment personne ne connaissait cet orchestre.
Mais le travail que l’on pouvait faire avec cet orchestre m’avait paru très intéressant, surtout en fonction de ce que je voyais, des musiciens de l’orchestre. Du coup lorsque Lazaro Valdes me le propose, je le rejoins non seulement comme représentant mais aussi comme compositeur.
Comme tu le dis, le disque « Yo no me parezco a nadie », j’en suis l’auteur. Il y a les morceaux :
• Yo no me parezco a nadie • Si no hablaras tanto • Amor sin traspaso • Tu y Yo Una Misma Cosa
• Pelicula Vieja
• Cuentales • Mirando Al Cielo • Con Un Canto Al Pecho
Il y avait d’autres morceaux mais nous les avons retirés. Ca a été un bon moment.
Comme tu disais, leur premier disque avait été « Te Gusto o Te Caigo Bien » qui était plus jazzy, avec un peu de funk. Mais quand nous avons commencé à travailler les compostions de Limonta, la direction de Lazaro Valdes a un peu diminué. Avec la vision de Lazaro Valdes on a commencé à créer une alchimie qui a parfaitement fonctionné. A partir de la Bamboleo a commencé à décoller.
Leonel FC.net: Je crois que ca s’est cristallisé ! Ca a commencé avec « Te Gusto o Te Caigo Bien » mais le style s’est cristallise avec la collaboration de Lazarito Valdes et Leonel Limonta. Il y avait un grand protagonsite : Lazarito Valdes a apporté son travail de pianiste et arrangeur. Et il compose aussi. Mais surtout il a introduit des harmonies mineures, très intéressantes.
Limonta : C’était l’un de ces jeunes pianiste qui était aussi à l’avant-garde. Il a fait progresser la musique cubaine aussi. Leonel FC.net: Il a apporte encore plus de Funk et des harmonies mystérieuses. Limonta : Oui, il a su le faire.
Leonel FC.net: Il faut parler de la ligne des chanteurs. Il y avait 2 femmes.
Limonta : Les précieuses. En vérité elles furent mes Divas. A cette époque je suis tombé amoureux de l’image que projetaient Haila (Maria Mompie), Vania (Borges), Alejandro (Borrero), Rafael (Labarrera).
Rafael Labarrera est entré plus tard. Ce fut un boom que j’ai rencontré et que j’ai poussé à chanter et que j’ai proposé à Lazaro comme chanteur. Il chantait vraiment très bien. Apres il a pris un autre chemin.
Leonel FC.net: Maintenant il est au Pérou. Il est de Bayamo. C’est un Timbero incroyable. Il compose et il avait une voix très agressive. Limonta : Il appartenait à la même école que Michel (Maza). Ils partageaient le même style.
Leonel FC.net: Alejandro était aussi de Bayamo. Il était plus doux. Limonta : Oui, il était plus soft, un style plus « Filin »
Leonel FC.net: Et les 2 étoiles que sont Haila Mompie et Vania Borges qui ont une manière de chanter très spéciale. Avec des timbres de voix exceptionnels. Elles sont encore les 2 grandes de la Timba.
Limonta : Le temps l‘a démontré.
Haila avec son projet personnel est reste Haila. Elle a toujours eu un tempérament et un charisme. Aujourd’hui elle est la leader d’un groupe, elle en est la chanteuse principale, elle est HAILA MARIA MOMPIE !
Et Vania est une soliste, très appréciée et très respectée dans ce pays. Dans beaucoup de pays au monde Vania est très reconnue. En plus elle est très charismatique et c’est une grande chanteuse. Elle peut chanter n’importe quoi que ça lui va toujours très bien.
Leonel FC.net: Elle vient de sortir un disque de bolero. Tu le savais ?
Limonta : Oui, bien sûr. Et en plus je l’invite dans l’une de mes productions qui est un hommage à Nino Bravo, un chanteur espagnol…
Leonel FC.net: Attends, attends, on va en parler plus tard… Vania a aussi chanté avec le groupe de Tata Guines. Elle n’est pas seulement Timbera, c’est une grande chanteuse cubaine.
LE REPERTOIRE
Leonel FC.net: Parlons un peu de ces morceaux. On a déjà dit que “Yo no me parezco a nadie” est l’un des plus grands succès de la Timba. Un autre morceau que tu viens de réenregistrer est « Con Un Canto en El Pecho ». Un morceau tres beau.
Limonta : Ce morceau je l’ai repris car j’ai toujours été amoureux des paroles de cette chanson, de ce qu’elle exprime, les choses positives qu’elle porte.
De plus je l’ai réenregistré car j’ai pensé qu’avec la voix féminine qu’a Azucar Negra aujourd’hui, la voix d’Aylin Dallera, pour moi la meilleure de Cuba, ca allait bien fonctionner. Ca serait une version rafraichie et j’y suis arrivé.
Je sais que l’autre version te plait beaucoup mais moi je préfère cette nouvelle version. La première version fut chantée par Haila mais cette petite a une voix si claire, si mélodieuse, que cela m’inspire quelque chose de nouveau, de différent. Finalement ca a été 2 propositions d’arrangements pour 2 chanteuses différentes : au final j’aime la version d’Haila et celle d’ Aylin.
Leonel FC.net: Le morceau « Tu y Yo Una Misma Cosa » tu l’as aussi enregistré avec Azucar Negra, non ? Limonta : Dans le 2ème disque d’Azucar Negra (Sin Mirar Atras)
Leonel FC.net: Au final, ce disque de Bamboleo “Yo no me parezco a nadie” je le recommande. C’est un chef d’œuvre de Lazaro Valdes et de Leonel Limonta.
HAILA, LIMONTA et FORMELL
Leonel FC.net: Parlons de ta relation avec Haila. Ce disque est sorti en 1998, quasiment quand tu es parti de Bamboleo. Limonta : C’est ce que je t’expliquais.
Leonel FC.net: tu as tenu une relation très privilégiée avec Haila. Limonta : « Ella y Yo Somos un misma cosa » ! Elle et moi sommes la même chose. Nous avons toujours eu une belle complicité. Nous sommes comme père et fille, comme frère et sœur. En réalité nous formons comme une famille.
Haila, je l’aime beaucoup. Haila m’a beaucoup aidé dans ma carrière. Si j’ai aidé Haila, Hala elle m’a aussi aidé. Nous nous sommes aides mutuellement car quand elle est devenue la chanteuse principale de mon groupe.
Quand (Juan) Formell (directeur de Los Van Van) a appris que Limonta allait monter un groupe, il est venu me chercher. Je lui ai expliqué comment j’allais faire et que la chanteuse serait Haila. Il m’a dit, tu as le talent pour écrire. Tu écris très bien. Tu es l’un des 7 meilleurs compositeurs de cuba, m’a dit Formell. Et tu as « El pitche de la novena » – « le batteur de la 9eme » (le meilleur lanceur de Baseball) et c’est Haila. Il m’a dit que cette nana allait m’assurer n’importe quel jeu. Elle pourra arriver a faire gagner n’importe quelle jeu. Si bien qu’il m’a dit d’aller de l’avant et qu’il m’aiderait par derrière. Il n’y aurait pas de probleme. C’est ainsi que ca s’est passé… Il m’a baptisé ! Mon parrain c’est Juan Formell ! Pour moi c’est le capitaine, le commandant de la musique et des musiciens cubains.
Leonel FC.net: Ca c’est de l’histoire !
3ème Partie : La fondation de Azucar Negra avec Haila et le CD « Andar Andando »
Leonel FC.net : Donc tu viens de nous dire que tu a voulu monter ton propre orchestre en 1998 après ton travail avec Bamboleo.
Limonta : Oui. J’ai beaucoup collaboré avec Bamboleo et Lazaro Valdes. Mais j’ai senti la nécessité de me retrouver, et de faire ma vie de manière indépendante. Lorsque je me manifeste pour créer mon groupe, comme je te le disais, (Juan) Formell l’apprend et viens me chercher chez moi et me demande de lui expliquer ce que je suis en train de faire. C’est une personne qui remarque les artistes et les suit de près. C’est à ce moment que je me suis rendu compte qu’il me suivait comme compositeur. Lorsqu’il me dit qu’il veut m’aider, il me demande ce dont j’ai besoin. Je lui ai répondu que j’étais déjà content et heureux d’avoir reçu la confirmation de sa part que j’avais tout le potentiel pour monter un groupe, que j’avais la capacité de composer, que j’avais la meilleure chanteuse et de très bons musiciens. J’étais rassuré qu’il veuille et puisse m’aider. Tu imagines. Pour moi la Musique Populaire Dansante à Cuba, ça se résume à Juan Formell et Los Van Van. Il y a probablement des gens qui n’aimeraient pas m’entendre parler ainsi, mais pour moi c’est la cathédrale de la Musique Cubaine.
Du coup il m’a offert une basse. Une basse Fender. Il m’a offert sa propre basse.
Je l’ai gardée ici, ca a été notre première basse. C’est une relique que je garde précieusement. Une basse blanche.
Je lui ai demandé que son aide se concrétise par la possibilité de jouer en première partie de Los Van Van le 8 Avril 1998 au Palacio De La Salsa, en tant qu’invité et avec leurs instruments. Et lui il l’a pris comme argent comptant. Il s’est organise très vite avec sa production et tout s’est passé comme ca.
Ensuite Azucar Negra a pu faire son chemin tout seul mais avec l’aide de bien d’autres… Je dois remercier non seulement Juan Formell, mais aussi Jose Luis Cortes. Je dois aussi remercier Paulo FG avec qui nous avons partagé la scène du Palacio de La Salsa pendant 3 soirées.
Je dois remercier David Calzado car c’est à partir de son orchestre que je me suis intégré et que j’ai appris. Je dois remercier Lazaro Valdes et Bamboleo car c’est l’orchestre qui a fini par me montrer et qui m’a catapulté pour faire ce que je voulais faire. Je dois remercier tous ceux qui ont aidé le projet d’Azucar Negra.
A partir de ce moment, que l’orchestre a été approuvé par les institutions avec sa musique et ses statuts, c’est là que Limonta commence à former un groupe de travail professionnel, a faire des tournées dans tout le pays et a devenir populaire. Nous avons gagné le titre de L’orchestre de l’Année (1998). Ca a été très important. A partir de la tu connais l’autre partie de l’histoire…
LES FONDATEURS
Leonel FC.net : Quels furent les premiers musiciens d’Azucar Negra ? Quel fut le premier bassiste ? Limonta : Le premier bassiste fut Rafael Vargas.
Leonel FC.net: Il faisait les arrangements aussi ? Limonta : Il a fait les arrangements de « No Me Parezco a Nadie ». Il avait été aussi bassiste de Bamboleo avant de devenir mon bassiste.
Leonel FC.net: Et le premier pianiste ? Limonta : Au piano, Reinaldo Ceballo qui vit maintenant en Pologne avec un groupe qui s’appelle… Leonel FC.net : Calle Sol !
Limonta : Calle Sol, si ! Un très bon pianiste. Il est (de la province) oriental. Du coup le tumbao qu’il imprime, ce ne bouge pas d’un fil. Sa manière de jouer définissait vraiment les morceaux. Vraiment ses tumbaos identifiaient le style et les morceaux. Je crois qu’il fut l’un des créateurs du style rythmique d’Azucar Negra. Je crois que c’est avec lui, Rafael et les percussionnistes de l’époque..
Leonel FC.net : Qui sont ils ? Limonta : Je crois que ce fut Pepito (José « Pepe Salsa » Espinosa) aux Timbales, « Pepito Salsa » qui vit actuellement en Espagne.
Andresito (Andres Gonzalo Gavilan) était le Conguero qui joue aujourd’hui avec Los Jovenes Clasicos Del Son (à noter qu’il fut le Conguero de Bamboleo avant Azucar Negra) . A la batterie il y avait Pavel qui aujourd’hui est le batteur de Haila.
Aux cuivres il y avait Jorge Luis Apparecio « El Gallo » au saxophone, Dunier Bessu à la trompette qui est l’un des fondateurs qui continue avec moi (apparemment il serait passé entre temps chez Bamboleo) , Toni qui est maintenant saxophoniste chez Bamboleo, et Pavel (Diaz) a la trompette qui est désormais aux USA C’était une section de cuivre avec une justesse parfaite !
Pour le chanteurs il y avait, figures-toi, Pepito (Jose « Pepito » Gomez), fondateur de Azucar Negra !
Leonel FC.net : Il y avait aussi Aldo Miranda (Adalberto Alvarez) qui est peut-être entré un peu plus tard mais qui a fait des tournées avec toi… Limonta : En effet, Il y a eu aussi Alexander D’Lara qui a fait son propre groupe desormais.. Avant d’arriver à cette ligne de chanteur j’avais fait un casting. Parmi lesquel on avait garde Pedro Jésus (Salsero de Manzanillo actuellement aux USA) qui a fini par faire sa carrière solo.
Leonel FC.net : Comment est entrée Tania dans Azucar Negra ? Limonta : Tania est entrée à cause de la grossesse de Haila en 2000-2001.
Leonel FC.net : Mais n’allons pas si vite. D’abord tu sors ce disque promotionnel « Vengo De Estreno » aux USA avec l’aide de Kevin Moore de Timba.com
Limonta : Oui. Kevin m’a beaucoup aidé. Cet homme est l’encyclopédie de la musique cubaine aux USA. Leonel FC.net : Ce disque est tres difficile a trouver car MP3.com n’existe plus comme maison de production discographique. Il y a sur ce CD des morceaux qui seront réenregistrés ensuite comme :
Vengo De Estreno
Te Traiciono El Subconciente
Eres Como Yo
Tan Solo Tu
Almas Disfrazadas
Limonta : « Almas Disfrazadas » est un morceau que nous avons fait pour la campagne de lutte contre le SIDA avec Médecins Sans Frontières. Nous avons fait cette chanson et les medecins nous ont supporte. Ils ont fait un truc très sympa avant chaque concert : on distribuait plus de 1000 préservatifs avec leur boites qui disaient a l’extérieur « Almas Disfrazadas – Azucar Negra ». Mais quand tu ouvrais, il y a vait la capotte mais aussi un feuillet avec les paroles de la chanson. Génial ! Du coup les gens attendaient beaucoup ces concerts parce qu’on avait la chanson un peu osée qui disait :
« Cuchi Cuchi No, Cuchi Cuchi No, Sin condom, Sin condom , Sin condom no voy, no voy»
Et les gens chantait ca pendant que d’autres distribuaient les préservatifs. Et ca a bien marché ! Ca a beaucoup aidé la campagne.
Leonel FC.net : La Charanga avait fait le morceau « Usa Condom » je crois.. Limonta : « Usa Condom », oui !
Leonel FC.net : Tu as fait « Cafe Con Leche » mais plus tard tu vas faire « 3 de Azucar con 2 de Cafe » Limonta : Oui, mais avec Tania.
Leonel FC.net : Ok. Passons maintenant à ton premier disque (officiel) d’Azucar Negra avec la formation de la grande époque de Azucar NEgra
Limonta : « Andar Andando » !
Leonel FC.net : Ce disque est sorti en 2000 avec Haila au chant. Limonta : « Andar Andando » est une grande chanson.
Leonel FC.net : Oui. Les 3 premiers morceaux sont des poèmes. Tu es un poète et tes paroles parlent de l’humanité, des choses belles de la vie, de l’amitie, de l’amour et de la paix. Tu souhaite donner du bonheur aux gens ?
Limonta : C’est mon engagement. Je me suis engagé auprès du public à donner le meilleur des messages. Nous autres les compositeurs nous avons cette responsabilité. Nous nous trouvons dans un contexte social et nous devons extraire ce qui nous touche dans ce contexte pour le convertir dans une chose positive. Et cette chose positive on doit l’arborer. Lever l’étendard de la paix, de la beauté, du bonheur, de la joie.. C’est comme ca !
Leonel FC.net : Hier j’ai rencontre Pascualito Cabrejas de Tumbao Habana et il me disait qu’il devait faire quelques morceaux romantiques car si je ne chante pas a l’amour, alors on va tous finir par se faire la guerre tellement nous sommes brutaux.
Limonta : C’est un très bon compositeur et une belle personne. Leonel FC.net : En tout cas ces valeurs transparaissent dans tes chansons. Tous les Timberos ne sont pas comme ca ! C’est pour ca que je te dis que tu es un poète. Il y a des Timberos qui font des morceaux très agressifs, osés, voire même vulgaire parfois, ou il peut arriver que ca n’ait aucun sens. Ils lancent des coros et se limitent à ca.
Limonta : Merci, laisse moi te dire que je me suis laissé entrainer dans ce courant que tu dis, et je me suis dit qu’il fallait adoucir un peu la Timba. Mais là les gens m’ont interpellé et m’ont demandé ce qu’il m’arrivait. « Ca y est ! Tu n’es plus provocant ? ». Et c’est pour ca qu’à l’heure actuelle j’ai composé des thèmes plus agressifs.
Leonel FC.net : Oui, je sais.. On va en parler… Chaque chose en son temps…On ira au Zoo après … jajajaja ! Ce disque « Andar Andando » est aussi un chef-d’œuvre !
Limonta : Ce CD a reçu de nombreux prix. Meilleure Première Œuvre (Opera Prima), Prix du meilleur Design, etc. Ca a été le disque le plus primé à Cubadisco cette année là.
Leonel FC.net : Les protagonistes sont Haila, Alexander D’Lara, Aldo Miranda(Adalberto Alvarez), Monica Mesa (ex NG La Banda), l’épouse de Jorge Luis “El Gallo”, Dunier à la trompette, Yoel Cuesta aux percussions et il y a aussi le fameux Maikel Zamora ! Limonta : Le fou ! Un batteur talentueux, sympathique et très charismatique.
Leonel FC.net : Et il y a un grand pianiste qui vous rejoint a cette époque, c’est Aismar Simon ! Limonta : Aismar Simon est parmi les jeunes de l’avant-garde l’un des 5 meilleurs. Il a travaillé avec Azucar Band, (Denis y su Swing), et maintenant il est en Europe.
ENRIQUE LAZAGA y LA RITMO ORIENTAL
Leonel FC.net : Regarde comme invité tu as Enrique Lazaga de la Ritmo Oriental. Quel est ta relation avec Enrique Lazaga ? Limonta : Enrique Lazaga est comme mon Papa. Depuis que je travaillais dans l’industrie alimentaire, j’allais aux répétitions de La Ritmo Oriental. Pour moi, dans ce type d’orchestre (Charanga), c’était le meilleur ! Ils avaient la meilleure polyrythmie, les meilleurs chanteurs… C’était l’époque où il y avait David Calzado au violon dans la Ritmo Oriental, Toni Cala (NG La Banda) come chanteur…
Leonel FC.net : Il y avait Daniel Diaz aux Timbales Limonta : Ils avaient une polyrythmie incroyable avec Lazaga et son Guiro, le conguero (Juan Claro) et le timbalero (Daniel Diaz), Ce qu’ils montaient était grandissime. Ils s’entendaient parfaitement bien et il me faisaient me lever de ma chaise avec un swing impressionnant.
Leonel FC.net : Incroyable pour une charanga ? Avec autant d’energie, de folie, d’agitation.. Limonta : c’est comme Juan Crespo Maza qui chantait très bien. Il m’enchantait.
Leonel FC.net : « Azucar a Granel », « Baile de Azucar », … Limonta: “Mi Socio Manolo”, .. Leonel FC.net: “Bailando Asi”
Limonta chante…
Leonel FC.net : Donc c’est un orchestre qui t’a influencé ? Limonta : Oui, ils m’ont beaucoup influencé.
Leonel FC.net : Continuons avec « Andar Andando ». Il y a une Cumbia « Habana Lima » !
Limonta: Oui c’est une cumbia-fusion . J’ai eu beaucoup de plaisir à la faire. Ca a été une histoire assez belle.
J’étais au Pérou avec Haila, nous avions fait une conférence de presse avec la presse écrite et la télévision.
Apres avoir visité Lima nous somme aller dans un quartier qui m’a beaucoup impressionné pour sa culture et la manière de vivre des gens. Du coup pour le monsieur qui nous avait fait venir et qui voulait faire revenir l’orchestre, j’ai voulu faire un hommage à ce quartier que j’avais visité. Et j’ai fait la chanson. Nous nous sommes allés mais j’ai enregistre ce morceau pour qu’ils en fassent la promotion là-bas afin qu’ils se rappellent de nous.
Leonel FC.net : En 2001, quand je t’ai connu, il y avait « El Nene » comme chanteur qui l’interprétait.
Il y a une autre chanson qui m’enchante c’est « Tan Solo Tu » : c’est un duo !
Limonta : Avec Aldo et Haila ! On me demande de la réenregistrer… Je crois que je vais la refaire. C’est une ode, un chant à l’amour. Cette chanson a une histoire..
Cette chanson je lai faite parce qu’il y avait un éditeur qui vivait en Italie. Quand il est venu à Cuba il était intéressé par rencontrer des compositeurs et on m’avait sélectionné. Et ce monsieur m’a proposer de composer pour Eros Ramazzoti. Et cette chanson fut la première qui me soit parvenue.
Ensuite le contrat ne s’est pas réalisé. Alors je me suis dit que cette chanson n’allait pas se perdre. Et je l’ai monte avec Azucar Negra.
Leonel FC.net : C’est encore mieux comme ca ! Limonta : Comme ca elle reste à la maison !
Leonel FC.net : Comme quoi on peut être Timbero mais avec des sentiments,
4ème Partie : le CD « Andar Andando » et Tania Pantoja
Transcription à suivre…
5ème Partie : Aylin Dallera et les CDs « Sin Mirar Atras », « Toque Natural »
Transcription à suivre…
6ème Partie : Rusdell, Dayan, les CD « Exceso de Equipaje » et les nouveautés
Le 25 Octobre 2010 COMBINACION DE LA HABANA fêtait déjà ses 5 ans d’existence à l’ endroit même de leur première présentation, la Casa De La Musica de Miramar, et célébrait le succès internationalement reconnu de leur nouveau CD-DVD « MODA HABANA ». C’est le résultat d’une évolution et d’une maturation d’un groupe de musiciens principalement issus du groupe de Michel Maza.
Le 22 Mai 2010 COMBINACION DE LA HABANA accordait à www.fiestacubana.net une interview exclusive au sein de La Casa De La Musica de Galiano.
Sous la houlette de Gerson Valdès, neveu de Chucho Valdès, clavier, directeur, compositeur et arrangeur de COMBINACION DE LA HABANA, ce groupe développe son style propre, en s’éloignant progressivement des influences de La Charanga Habanera pour adopter des Tumbaos plus accessibles aux danseurs et des sonorités en symbiose avec le son actuel de La Havane, mélange de Timba et de Reggaeton ou la mélodie et la cadence sont toujours destinées aux danseurs.
L’histoire de COMBINACION DE LA HABANA remonte aux débuts du groupe solo de Michel Maza, ce chanteur légendaire, fils de Pepe Maza (Grupo Laye) et de Beatriz Marquez (chanteuse de boléro surnommée ‘La Musicalisima’) qui commence sa carrière dans La Charanga Habanera comme « El Menor De La Salsa » et qui a donné ses lettres de noblesse à la Timba Hardcore au sein de La Charanga Forever puis dans son propre groupe, la Bola et la Tentacion.
Après le départ de Michel Maza pour le Pérou, ses musiciens se regroupent autour de Gerson Valdès, saxophoniste et clavier du groupe. Ils fondent COMBINACION DE LA HABANA comme la combinaison (combinacion en espagnol) de talents hétéroclites connus chez Michel Maza, dans la rue ou lors de leurs études musicales.
On retrouve parmi les rescapés du groupe de Michel Maza, le pianiste Eugenio Rodríguez Sierra et le fameux chanteur Ricardito qui avait fait feu et flamme au sein d’Azucar Negra et surtout dans Maikel Blanco y su Salsa Mayor, aux côtés de Norberto Gomez et de Norisley « El Noro ».
Ricardo – Eugenio – Leonel
On retrouve aujourd’hui Julian « El Pillo » issu du Conjunto Folklorico Nacional et Yurisley Gómez Cambra , Yuri « La Amenaza » Julian « El Pillo » – Leonel – Dayan
Petit à petit le groupe a développé ses morceaux, initialement inspirés par La Charanga Habanera, El Clan et puis par les tenants du Son Moderno comme Maikel Blanco.
COMBINACION DE LA HABANA avait filmé une de leurs présentations en 2007 au Solar de Calabazar où ils avaient interprété « La Criolla »
Leurs enregistrements en studio les amène finalement à sortir en 2010 un CD « MODA HABANA » en vente sur www.cubamusic.com :
1. El Pillo (Gerson E.Valdes) 2. La Moda (Gerson E.Valdes) 3. La Careta (Gerson E.Valdes) 4. Que tarde es (Maykel Llerena) 5. Por siempre te amare (Gerson E.Valdes) 6. Se te fue el avion (Gerson E.Valdes) 7. Ahora que se va (Maykel Llerena) 8. Un viaje espectacular (Noel Leon) 9. Estoy contigo (Maykel Llerena)
Le morceau “El Pillo” interprété par Julian est un tube qui propulse enfin ce groupe dans la notoriété et la popularité. Le clip vidéo rafraichissant, fait avec les moyens du bord et la créativité des jeunes talents de COMBINACION DE LA HABANA, permet à ce groupe de se faire connaitre à l’étranger et de conquérir un nouveau public.
« La Careta » rappelle le tube de la Charanga Habanera « Hit Parade » ( chanté par Leo Garrido, ex – Los Angeles De La Habana, passé depuis chez Klimax), ou les sonorités de Dayron y el Boom. Ce mélange de Reggaeton et de Timba est efficace et festif.
« Por Siempre Te Amare » rappelle aussi la Charanga Habanera dans son style Pop des années 2005.
« Que Tarde Es » est une Bachata romantique qui n’apporte rien de plus que de montrer l‘éventail et la versatilité de cet orchestre qui aime puiser dans les références étrangères de nouvelle sources d’inspiration. C’est l’occasion pour les chanteurs de l’époque, notamment Maikel Llenara, d’unir leurs voix et de se répondre.
« Se Te Fue El Avion » est probablement l’un des meilleurs morceaux de ce groupe avec une montée en puissance passant du style du Clan a une Timba implacable, irrépressible, explosive insufflée d’un Tumbao très puissant !
« Ahora Que Se Va » est une balade R&B, très américaine dans son inspiration, interprétée par leur ex-chanteur Maikel Llenara, à la mode entre Leonid Torres et Stevie Wonder.
« Un Viaje Espectacular » est un Songo avec une cadence mesurée et puissante. Cette fois ci on ressent plus le style Vanvanero, à la mode de Maykel Blanco, et ce morceau est très adapté pour le Casino.
« Estoy Contigo » reprend ensuite un style Timbero, entre Son et Funky, où on assiste à une champola débridée entre le saxophone de Emilio Valdès , le frère de Gerson et les trompettes qui se résout dans une Bomba survolée par les vocalises américanisantes de Maikel.
« La Moda » est le nouveau tube interprété par la nouvelle star « Ricardito », le phénomène de « Anda Pegate » de Salsa Mayor. Ses accents plus graves, plus profonds et solennels donnent une nouvelle couleur à Combinacion de La Habana. Ce morceau est moins agité mais mise sur un Tumbao plus clair, une cadence plus posée, plus puissante, appuyée par les trombones et les trompettes.
Le nouveau DVD EN VIVO a LA CASA DE LA MUSICA marque une étape importante pour COMBINACION DE LA HABANA.
Les sonorités et les arrangements ont encore muri et leur style s’affirme de plus en plus : la priorité est désormais aux danseurs avec une cadence mesurée et une mécanique plus constante, plus accessible. Les chanteurs sont désormaisYuri , Julian et Ricardito.
Jugez par vous-même ! Car c’est désormais sur ce répertoire et sur ce DVD que Gerson Valdès et son orchestre souhaite être jugés.
Voici COMBINACION DE LA HABANA :
DVD EN VIVO desde la CASA DE LA MUSICA
1. Introduccion Bienvenue a La Casa De La Musica de Centro Habana (Galiano) sur un thème éponyme d’Azucar Negra. Ceux qui connaissent cet endroit mythique sentiront un pincement au cœur avec cette introduction qui nous plonge vraiment dans le contexte des concerts populaires de la ‘matinée’.
2. El Traqueteo
« El Traqueteo » démarre sur les chapeaux de roues avec Julian. Une basse massive, une batterie omniprésente réglée comme une horloge, les cuivres, trombone et trompettes aux mambos simples et efficaces, le piano hypnotique s’unissent pour imprimer un Tumbao puissant propice à un Casino débridé.
3. La Moda Ricardito entame ensuite « La Moda », le nouveau tube de Combinacion De La Habana avec sa voix profonde, son charisme populaire, ses attitudes Timberas, ses vocalises… Eugenio se déchaîne au piano alors que l’orchestre multiplie breaks et les Bombas, ces passages destinés au ‘despelote’.
4. La Pelicula Julian « El Pillo » et Yuri « La Amenaza » enchainent « La Pelicula » dont la cadence est plus mesurée et le Tumbao parait pour le Casino. Si le début prend des couleurs plus Pop ou R&B, le morceau est finalement une bonne Timba, populaire, « Miki », « Repa » avec toujours cette basse puissante, ces sonorités légèrement sales et rêches qui donne cette saveur unique et ce relief à Combinacion De La Habana.
5. Discrecion Julian continue sans retenue cette « Discrecion ». Le rythme fusionné de Timba et de Reggeaton est très accrocheur et moderne ainsi que les paroles provocantes qui en font un morceau intense, obsédant dont la pression ne retombe pas un seul instant.
6. La Razon Eres Tu Cette balade à la sauce américaine est chantée par Eugenio, le pianiste et figure historique de l’orchestre de Michel Maza.
7. La Careta La Careta est probablement le morceau le plus proche du style de La Charanga Habanera des années 2005. Rap, Cintura, Tembleque, Despelote.. C’est la Timba brute et authentique des quartiers de La Havane qu’on retrouve ici avec Yuri au chant. Avec ce morceau les masques tombent ! Quitate la careta !
8. Se Te Fue El Avion Probablement l’un des morceaux les plus réussis de Combinacion avec Ricardo déchainant le public avec ses incursions vocales, avec des trompettes incendiaires, avec la mécanique imparable des claviers et le va-et-vient incessant des coros. Ici encore Combinacion ne lâche rien, imprimant une pression constante, un savant mélange de Tumbao dansant avec une attitude de la rue, un brin d’agressivité et un show pour la jeunesse de La Havane.
9. El Pillo Julian interprète finalement le titre phare, « El Pillo » qui lui a valu son surnom. Ce morceau est extrêmement entrainant, il coule tout seul, aérien avec ses chœurs relançant toujours l’impulsion donnée par Julian. Combinacion De La Habana livre un son massif, plein, percussif qui soutient ce refrain prégnant « Camina Como Pillo » puis « Aceite, Agua, Yo Soy una Guagua » emprunté aux reggaetoneros de Los Confidenciales. Nous somme tous des ‘pillos’, des filous des rues avec ce morceau joyeux et typique de la vie quotidienne de la jeunesse de La Havane.
10. Despedida Combinacion De La Habana vont enfin clore leur spectacle par un morceau plus lent, aérien aux accents mineurs et aux sonorités encore une fois empruntes à la R&B américaine. Le danseur de la Farandula, notre ami Bustamente, rejoint finalement les chanteurs afin de saluer le public emporté par ce concert très réussi.
En définitive, ce DVD démontre la maturité et la cohérence d’une Timba empruntée d’influences nord-américaines, entre Funk et R&B, où la construction des morceaux demeure relativement simple pour coller à un format dansant et où les rythmes sont savamment travaillés pour rendre une Timba populaire matinée d’un soupçon de Reggaeton.
La pianistique d’Eugenio est purement Timbera, hypnotique et obsédante alors que Gerson enrichit le tout avec ses contra-tumbaos aux claviers ou en égrainant des sonorités originales venus d’ailleurs… Cette collaboration entre ces deux cerveaux de Combination De La Habana est l’épicentre de forces telluriques complexes et enchevêtrées autours desquelles évoluent les Tumbaos entrainant, apparemment simples, impulsés par une section rythmique puissante et régulière, une basse massive et obsédante et des cuivres brillants, entre swing et funk.
Cette musique est sincère, authentique, purement originaire de La Havane, représente une Timba juvénile, populaire, fraiche et accessible sans pour autant être lissée, policée… Bien au contraire ! La Combinacion ne fait pas de compromis avec les critères de la Timba mais la joue avec saveur et intelligence pour nous tous les Timberos, les Casineros, le Reggaetoneros… Profitez de cette jeunesse !
Entrevista con Combinacion De La Habana par Leonel “El Farandulero Mayor” le 20 Mai 2010
1ere Partie :
Leonel : Bonsoir, nous sommes ici à la boutique EGREM de la Casa De La Musica de Galiano. Nous sommes en présence de la révélation de l’année… A vrai dire cet homme (Ricardito) n’est pas une révélation, nous le connaissons bien… Nous sommes avec COMBINACION DE LA HABANA avec Gerson, Julian, Yuri et Ricardito. Ricardito a déjà une longue carrière derrière lui, c’est un grand-père de la Timba : il est passé par Azucar Negra, Son Yoruba et Salsa Mayor de Maikel Blanco. Il fut le chanteur de “Anda Pegate”. Gerson, je souhaitais faire cette interview parce que vous avez un groupe relativement jeune. Ca fait combien de temps qu’est né COMBINACION DE LA HABANA ? Gerson Valdes : en fait, cette année en Octobre nous allons atteindre nos 5 ans.
Leonel : Ca fait déjà 5 ans mais nous n’avons appris l’existence de Combinacion De La Habana que seulement depuis 1 ou 2 ans… Pourquoi ? Gerson Valdes : Evidemment car il faut du temps pour former un orchestre, le faire connaitre, le promotionner, pour travailler pour la première fois dans notre propre pays, établir les contacts pour développer notre travail dans toutes les provinces, pour enregistrer les maquettes, pour faire parvenir notre musique a ceux qui aiment la Timba, la Salsa… Du coup pour donner cette impulsion il a fallu 5 ans, en faisant toutes sortes de choses. Leonel : Mais c’est votre premier groupe car vous êtes plutôt jeunes ? Gerson : Auparavant chacun d’entre nous a eu une expérience dans différents groupes. J’ai joué dans la Tentacion, l’orchestre de Michel Maza, ce chanteur qui est passé par La Charanga Habanera
Leonel: Michel Maza est un monstre. Tout le monde le connaît. Nous le promouvons beaucoup. Gerson : J’ai été son directeur musical pendant 3 ans avant Combinacion De La Habana. Ensuite nous nous sommes séparés et j’ai formé mon propre groupe. Nous réunissons un groupe spécial issu d’étudiants de la même école de musique que moi, et le tout forme une combinaison. Nous sommes la combinaison de La Havane, Combinacion De La Habana… Ensuite nous avons intégré El Pillo et Ricardo, etc. Leonel: Donc vous êtes diplômés des écoles des arts? Gerson : Oui. Je suis diplômé de l’école de musique. Je suis diplômé en clarinette. Au service militaire je me suis retrouve dans l’orchestre a jouer du saxophone pendant 2 ans. Lorsque je suis rentre dans l’orchestre de Michel Maza, je jouais du saxophone et les claviers. Et de là j’ai commence à travailler, à faire des arrangements et a jouer des claviers. Il y a des enregistrements ou je joue du saxophone mais je me concentre désormais sur les claviers.
Leonel : Tu suis une carrière artistique comme celle d’Angel Bonne. Il ne te manque plus que de chanter ! Nous sommes des admirateurs du travail qui a été fait avec Michel Maza, qui est pour moi le meilleur chanteur de tous les temps… On dit qu’il s’est perdu au Pérou. Nous attendons qu’il revienne pour remettre la pression.
Bien… Et toi? (A Julian “El Pillo”) Julián : Moi, autrefois j’étais danseur. Je suis reste 2 ans au Conjunto Folklorico Nacional dans la deuxième troupe ou on dansait aux Orishas. Au final j’ai intégré Combinacion De La Habana. Je suis un nouveau chanteur, autodidacte. Je viens de la rue et j’ai appris sur le tas. J’ai passé une audition pour entrer dans Combinacion De La Habana et avec mon passe de danseur ca fait une sorte de combinaison et je suis là ! Ca fait 2 ans et demi et je pense rester encore longtemps dans Combinacion De La Habana. Avant je suis passé par d’autres groupes comme Noche Habana, Suena Cubano
Leonel : Tu as enregistré le disque “Mil Razones” de Suena Cubano? Julian : Je vais expliquer. Il y a une certaine confusion parce qu’il y a 2 groupes qui s’appellent Suena Cubana. Il y a un groupe Suena Cubana de Santiago de Cuba et l’autre qui est de La Havane et dont j’ai été membre.
Leonel : Maintenant il y a Jorgedian… Je ne sais pas si tu le connais.. Dans Suena Cubano de La Havane.
Et maintenant à toi Ivan ¡ Ivan : Ivan, pareil ¡ Je suis autodidacte. Depuis que je suis tout petit j’ai étudié les percussions à ma façon, chez moi et petit a petit j’ai pénétré le monde du chant. Jusqu’à intégrer différents orchestres comme La Bola, la Charanga Forever… J’étais quasiment dans le groupe de Michel Maza mais pour assez peu de temps. Et maintenant je suis ici.
Gerson : Ricardito aussi a appartenu au groupe de Michel Maza
Ricardito : Oui mais personne ne me laisse parler ! Ahahahaha ! Avant tout je tiens à envoyer un message d’amitié depuis Combinacion De La Habana pour vous tous, public d’Italie, de France, des Etats-Unis qui ont eu la chance de m’écouter chanter. Je suis un chanteur autodidacte de toutes manières. Des gens m’ont dit « Tu as eu de la chance jusqu’à présent. Mais pourquoi Ricardito ? Tu mérites plus que ca ! Pourquoi tu n’es pas dans un autre groupe ? Meilleur ? » Me disent les gens dans la rue. Ce que je leur réponds c’est que dans Combinacion De La Habana je me sens en famille. Nous nous entendons à merveille. C’est un groupe très uni avant tout.
Leonel : Une question plus pour toi Gerson. Tu as une famille célèbre non ? Tu es un des neveux de Chucho Valdes ? Gerson : Mon père est cousin de Chucho Valdes, et neveu de Bebo Valdes.
Leonel : Tes parents sont musiciens aussi? Gerson : Mon père est musicien, mon oncle est musicien : il était avec Manolin, il a été le directeur musical du Medico De La Salsa. Mon père est musicien. Il travaille en Suède. Bebo travaille en Espagne et en Suede.
Leonel : Du coup vous avez des autodidactes et des Maitres de musique. Tous les gens disent que tu es un très bon musicien…
2ème Partie :
Leonel : Ce que je peux commenter c’est que lundi dernier, lorsque je suis passé a votre mâtinée régulière, votre musique sonnait très bien. Je ne savais pas que vous aviez travaille avec Michel Maza. Je crois que ce que vous faites maintenant est une Timba plus douce. Plus stable, plus claire. Vous avez un Tumbao plus musical. Gerson : Oui, c’est ça !
Leonel : Bon, je ne me suis pas trompé sur la direction musicale. Quel a été le motif de cette ligne. C’est parce que l’époque change ? La concurrence avec le Reggaeton ? Quel en est la cause si vous êtes des Timberos de pure souche. Pourquoi faire une Timba plus ronde et moins agressive ? Gerson : Oui…Je crois que ça à voir avec le Reggaeton. Avec le Reggaeton et les sonorités contemporaines. Pour arriver à faire danser, il nous a fallu nous asseoir pour travailler cette musique avec le Tumbao, les Coros (les chœurs), les Mambos, les cuivres… ll nous a fallu faire un travail bien profond pour arriver au résultat d’aujourd’hui. Depuis que nous avons commencé cet orchestre c’était pour faire danser et toucher le public. Nous avons vu que les groupes de Reggaeton y arrivaient.
Du coup nous avons commencé à étudier comment ce qui se passait. Comment monter un répertoire, comment faire des chansons avec plus de piment, plus d’intensité, avec plus de Tumbao, plus de cuivres et nous avons commencé à trouver l’inspiration entre nous. Nous nous réunissons et nous revoyons ce Coro, ce Mambo, ce Tumbao. Petit à petit nous y sommes arrivés. Chanson après chanson, aujourd’hui nous avons notre répertoire. Nous avons fait un DVD Live en Casa De La Musica où se trouve notre répertoire.
Leonel : Ce DVD va bientôt sortir sur Internet car je l’ai dans mes mains!
Ricardito (chantant avec Gerson, Julian y Ivan) : Hay un video por ahí ¡ Que dice lo que sientes Tu has visto mucha gente y tu no sabes nada mas..
(Il y a une Vidéo qui traine par là, Qui parles de ce que tu ressens. Tu a vu beaucoup de gens la mentionnant Mais beaucoup plus tu ne sais toujours pas)
Leonel : Mais vous avez aussi un disque? Gerson : Non. Ce que nous avons, c’est une maquette. Nous n’avons pas encore de disque parce que nous n’avons pas encore présenté ce travail comme il devrait sonner mais nous avons une maquette de 8 morceaux. Nous avons enregistré des morceaux trois par trois jusqu’à pouvoir réaliser ce DVD pour faire une démo promotionnelle de nous autres et de notre musique, afin que le monde nous connaisse.
Julian : Effectivement. Nous souhaitons envoyer nos salutations, comme le disait Ricardo, aux gens en Europe, en Italie, en France, aux Etats-Unis, en Amérique Latine… Bon je m’appelle Julian et actuellement j’interprète un morceau qui est sur toutes les lèvres, qui est au hit parade de la radio et qui s’appelle « El Pillo ». C’est un morceau très frais, très actuel qui parle de la vie des cubains, de ce que c’est d’être cubain comme nous autres.
Ricardito : Et en plus tu es un ‘Pillo’, un filou !
Julian : Et du coup pour que nous marchions Tous comme des “pillos”, des filous ¡ Je vous envoie un salut cordial a Tous deux qui s’intéressent au travail de Combinacion De La Habana. Nous sommes ici et nous formons une très bonne combinaison !
Leonel : “El Pillo” est à la mode. C’est un morceau bien rafraichissant et la vidéo est très sympathique, très drôle. Ce morceau est très à la mode a Cuba et en dehors… Ne te fais pas de soucis ! Gerson : C’est une vidéo que nous avons fait nous même…très simple !
Leonel : Très simple mais très originale et amusante… Gerson : Nous l’avons éditée nous même a la maison sur l’ordinateur. Julian : Il fallu que nous sortions avec une camera, nous tous entre cubains… A parcourir toute la Havane, faire une virée. Ivan: Jusqu’à l’aube! Ahahahaha
Leonel : Et bien félicitations! Sincèrement votre travail est très propre, très clair. C’est une musique et un spectacle qui se laisse très bien consommer, avec beaucoup de plaisir et je vous souhaite beaucoup de succès. Pour nous vous êtes la Révélation de l’Année. Nous allons vous suivre pour votre talent. Saluons votre public ! Merci !
J’ai rencontré Johnson à Santiago de Cuba en octobre 2010. Il venait tous les jours, avec une ponctualité helvétique, me donner ses excellents cours de Rumba, y compris lorsque des incidents climatiques (pluies diluviennes) auraient largement justifié un retard ou une absence.
Au fil de nos conservations, je découvris en lui quelque chose de très beau et de très pur : un amour sincère et rayonnant pour son art de la Rumba ; une grande modestie dans l’évocation de sa trajectoire artistique pourtant plus qu’honorable, doublée d’un respect enthousiaste pour le talent des autres ; une grande sensibilité et une manière à la fois poétique et profonde de parler de la danse cubaine et de ses liens avec l’histoire de son Peuple. Bref, j’étais en face non seulement d’un véritable artiste – denrée heureusement abondante à Santiago – mais aussi d’un idéaliste, peut-être l’un des seuls qui subsistent encore dans l’atmosphère un peu désespérée et délétère du Cuba d’aujourd’hui. Mais je lui laisse maintenant la parole. Qui es-tu, d’où viens tu ?
Mon nom est Juan Alberto Johnson Mayet. Je suis né le 16 novembre 1972 à Santiago de Cuba. Mon nom français vient de mes racines haïtiennes. Beaucoup de personnes à Santiago de Cuba ont des ancêtres Haïtiens, notamment les propriétaires Blancs chassés par la révolte de Toussaint Louverture et leurs domestiques Noirs. Lors de l’établissement des premiers Etats-Civils, les anciens esclaves Noirs ont été inscrits sous le nom de leurs ex-maîtres blancs. Les maîtres de mes ancêtres s’appelaient donc vraisemblablement Mayet. J’ai aussi une grand-mère jamaïcaine et un grand père venu de République Dominicaine.
Je suis rentré dans le monde de la Rumba en intégrant le groupe folklorique Sangre y Tradicion en 1985. C’est là que j’ai commencé à connaître la musique populaire, et j’ai été pris de passion pour elle. Au début, cela me semblait un peu mystique, mais après je me suis rendu compte que c’était aussi quelque chose de culturel. J’ai compris qu’il était important de transmettre les traditions de nos ancêtres aux générations futures. Quand la tradition d’un pays est vivante, cela maintient aussi vivants sa mémoire et son futur. Mais si je ne la transmets pas à une personne plus jeune, cela cesse d’exister quand je meurs. Et une des choses qui me fait de la peine, c’est de ne pas bien connaitre la mode de vie et de pensée de nos ancêtres qui furent exterminés et exploités. Cela a éveillé en moi le désir d’enseigner le peu que je sais à d’autres personnes qui s’intéressent à la culture de mon pays.
Quelle a été ensuite ta trajectoire artistique ?
Je suis reste à Sangre y Tradicion pour apprendre et me préparer pendant 10 ans. Ensuite, je suis passé à d’autres groupes de plus haut niveau, toujours à Santiago, pour continuer à me préparer, comme les groupes Ikache, Abureye, 19 de Septiembre et La Ceiba. Ensuite, vers 2002, on m’a propose d’appartenir a un groupe de haut niveau, le groupe Kokoye (voir vidéo).
L’un de mes plus beaux souvenirs dans ce groupe date d’il y a cinq ans. En 2005, le groupe a été officiellement reconnu comme un groupe professionnel d’arts scéniques. Je me souviendrai toujours de ce soir-là. Nous interprétions une œuvre intitulée « Ire kalunga se fua », ce qui peut se traduire en espagnol par « La suerte marina se mal logrò ». C’est l’histoire d’un amour contrarié entre deux jeunes gens. Le garçon est obligé de partir du village, et la fille est mariée de force à un homme qu’elle n’aime pas. Quand le jeune garçon revient, il est assassiné par le mari et ses amis. Il se transforme alors en un grand oiseau de mer qui assaille le village de ses malédictions. L’œuvre a été très applaudie et, le soir même, le jury nous a accordé le titre de groupe professionnel.
Le fait de faire partie d’un groupe professionnel a changé ma vie. Avant, la danse était pour moi un hobby, mais elle est alors devenue quelque chose de beaucoup plus sérieux. Outre que je touche maintenant un salaire, j’ai beaucoup progressé grâce au travail dans ce groupe et j’ai pu obtenir le troisième niveau [1], ce qui me permet d’être premier danseur d’un corps de ballet. Cela m’a motivé pour poursuivre mes efforts et essayer d’arriver aux deux niveaux les plus élevés, ceux de danseur soliste.
Ce travail est très dur, nous répétons 5 ou 6 heures chaque jour. Nous arrivons le matin, nous nous échauffons, puis nous faisons la préparation technique. Ensuite vient la classe de danses folkloriques. Enfin, nous travaillons sur les spectacles en cours et les chorégraphies en préparation.
Peux-tu nous dire quelques mots du groupe Kokoye ?
Le groupe a été fondé il y a environ 25 ans, sous le nom de Los Rumberitos. Il s’est fait connaître, au début des années 1990, en organisant la Rumba la plus longue jamais dansée à Cuba : plus de 24 heures. Puis il a changé son nom pour prendre son nom actuel, Kokoye. Il est actuellement dirigé par Juan Bautista Castillo Mustelier.
Nous faisons différentes sortes de spectacles. Parfois, ce sont des spectacles courts de Rumba, d’autres fois une présentation plus complète de toutes les formes de folklore cubain. Notre groupe n’est pas seulement un groupe rumbero comme Los Muñequitos de Matanzas, Mais il s’agit de la plus forte expression de la Rumba à Santiago, comme le sont Los Muñequitos de Matanzas à La Havane.
Je me suis présenté avec le groupe au festival des Caraïbes et dans tous les théâtres de Santiago de Cuba (Voir vidéos 1 et 2). Le groupe a également fait des tournées internationales. Il est allé en Colombie, au Brésil (voir vidéo), à Cancun, en Jamaïque, en France.
Nous organisons aussi des rencontres culturelles avec d’autres groupes, comme Los Muñequitos de Mantanzas, qui sont par exemple venus en octobre dernier à Santiago. Chaque groupe présente ce qu’il fait aux autres, ce qui permet des échanges fructueux.
Quels sont actuellement les spectacles en préparation ou en projet ?
Nous préparons un spectacle où nous parlons de problèmes actuels, comme celui de la paix entre les religions. Si toutes les religions sont égales, il n’est pas normal que les religions et les peuples soient en guerre. Cuba est le pays du monde où coexistent le plus grande nombre de religions, qu’elles soient de type cubain ou occidental. Cela peut être une source de conflits, mais aussi d’échanges et d’enrichissements mutuels. Dans l’œuvre, nous montrons des gens dansant chacun à a sa manière sur différents styles de musique en fonction de ses croyances. Cette œuvre sera étrennée en 2011.
Quelles sont tes formes de danse préférées ?
La Rumba et aussi le Son font partie des manifestations du folklore cubain qui m’intéressent le plus. Danser et chanter la Rumba, c’est un peu montrer ce qu’est Cuba. J’aime particulièrement la Columbia, qui est ma spécialité. Il existe un 4ème genre de Rumba, créé justement par le directeur de mon groupe, Juan Bautista. C’est la Jiribilla, une Columbia encore plus rapide. Le Son est également une forme de danse élégante.
Quelles sont les qualités d’un bon Rumbero ?
Il faut bien sur sentir profondément et aimer cette danse. Sur un plan plus technique, il faut être capable à la fois de la jouer, de la chanter et de la danser ; bref, être un artiste complet.
Pour moi, ce travail va au-delà de la simple danse. Le folklore, c’est la vie. L’être humain chante et danse pour le même motif qu’il vit. Les mouvements de la danse folklorique prennent leur sens et leur beauté si l’on comprend qu’ils reflètent ceux de la vie, comme défricher des mauvaises herbes, couper la canne avec une machette … Si je n’avais pas été danseur, eh bien, je crois que j’aurais été…. danseur. C’est une belle histoire que je vis avec Kokoye, auquel je suis fier d’appartenir.
Propos recueillis par Fabrice Hatem
[1] Nb. Les classifications officielles cubaines distinguent 7 niveaux de danseurs professionnels, par degrés croissants de 7 à 1.
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