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Del piropo al dicharacho, par Samuel Feijóo

Del piropo al dicharacho, par Samuel Feijóo

Image L’une des étapes obligées pour s’imprégner d’une culture nationale est de comprendre sa langue. Et pas seulement, bien sûr, la langue cultivée, mais aussi la langue populaire, avec toutes ses expressions savoureuses qui permettent, mieux que de lourdes étude sociologique, de pénétrer l’âme et la vie quotidienne d’un peuple.

 

L’ouvrage du linguiste Samuel Feijóo, publié en 1981, répond largement à ce besoin. En 370 pages, il nous présente à peu près tout ce que la langue cubaine contient de proverbes, de jeux de mots, de petites blagues, de compliments, de devinettes, de ritournelles, de surnoms… Il y en a vraiment de toutes les couleurs et pour tous goûts. Une lecture fort divertissante, qui permet aussi de faire la part, dans la sagesse et l’humour populaire, de ce qui est commun à tous les peuples – du moins, ici aux peuples latins – et de ce qui est propre à Cuba.

Je ne résiste pas ici à vous proposer un petit florilège de proverbe cubains, choisis pour leur drôlerie, leur profondeur philosophique, ou leur côté « couleur locale ». Certains ont un équivalent direct en français – parfois moyennant quelques changements de décor ou de personnage. D’autres ont une saveur plus spécifiquement cubaine, reflétant les particularités de l’histoire et de la géographie de ce pays, ou tout simplement le mode de pensée particulier de ses habitants.

Samuel Fejóo, Del Piropo al dicharacho, Ed. Letras Cubanas, 1981, La Havane

Annexe
Quelques proverbes cubains et leur traduction

El diablo no es sabio par diablo pero por viejo. Le diable est savant, non parce qu’il est le Diable, mais parce qu’il est vieux.

Caimán no come caimán. Les caïmans ne se mangent pas entre eux.

El que poco agradece, menos merece. Celui qui remercie peu, mérite encore moins.

Cuando más oscura está la noche va a salir el sol. C’est quand la nuit est la plus noire que va se lever le soleil.

Mientras más grande es el caballo, más grande es la caída. Plus grand est le cheval, plus grande est la chute.

Hizo de gato caza ratón. Le fils du chat chasse le rat.

El que juega con candela, algún día se quema. Celui qui joue avec les bougies, un jour il se brûle.

Lo que fácil se da, fácil se va. Ce qui se donne facilement, s’en va facilement.

El último buey bebe agua sucia. Le boeuf arrivé en dernier boit de l’eau sale.

Si es pato, sabe dónde está la laguna. Si c’est un canard, il sait où est la lagune.

El jinete hace al caballo. C’est le cavalier qui fait le cheval.

La papaya no pare naranjas. Le papayer ne donne pas d’oranges.

Hay que coger la cosas buenas, porque las malas vienen solas. Il faut saisir les bonnes choses, car les mauvaises arrivent toutes seules.

Si no siembra el granite de maíz, no te comerás la mazorca. Si tu ne sèmes pas le grain de mais, tu ne mangeras pas l’épi.

El que madruga sabe donde va. Celui qui se lève tôt sait où il va.

Por mucho que corra la gallina, siempre el gallo le cae encima. La poule peut toujours courir, la coq finit toujours par lui tomber dessus.

A la gallina callejera le come el huevo el vecino. La poule qui va se promener, le voisin lui mange son oeuf.

Nadie sabe lo que tiene hasta que lo pierde. Personne ne sait ce qu’il possède jusqu’à ce qu’il le perde.

Vale más un peso en la mano que cien volando. Mieux vaut un peso dans la main que cent qui volent.

Abajo de la confianza duerme el peligro. Aux pieds de la confiance, dort le péril.

Con buena frase se saca al cimarrón del monte. Avec de bonnes paroles, on peut faire sortir le cimarron (le noir fugitif) de la forêt.

Los años no pasan por gusto. Les années ne passent pas par plaisir.

Alamar, un quartier cubain, par Bérengère Morucci

Alamar, un quartier cubain, par Bérengère Morucci

Image Une émouvante plongée dans la réalité cubaine d’aujourd’hui

Etrange relation que j’ai nouée avec cet excellent ouvrage de Bérengère Morucci, consacré à la description de la vie quotidienne d’un quartier nouveau de l’agglomération de La Havane, Alamar, situé à l’extrême est de la ville, pas très loin des plages. Construit au cours des années 1970 dans la ferveur des projets révolutionnaires, ce quartier était censé offrir à ses habitants une vie nouvelle, avec des confortables logements et tous les équipements collectifs dont ils pouvaient avoir besoin. Avec l’accumulation des désillusions et des difficultés, il s’est progressivement transformé une grande cité-dortoir aux immeubles dégradés, aux équipements inachevés, et où s‘entassent, dans des conditions de grandes difficultés matérielles, 120000 personnes dans des appartements prévus pour 50000. Bérengère Morucci, sociologue de formation, est allée vivre à leurs côtés, a partagé leur quotidien, a recueilli leurs confidence, a observé leurs habitudes, et en a tiré ce très beau livre, chronique à la fois rigoureuse et profondément humaine de la vie de ce quartier.

 

Lorsque j’avais lu cet ouvrage pour la première fois, en 2008, juste avant mon premier voyage à Cuba, il m’avait fait rêver, un peu comme m’avaient fait rêver dix ans plus tôt les chansons de Tango d’Homéro Manzi, pleines de l’humble poésie des habitants du faubourg portégne. Mais j’avais encore du mal à imaginer la densité de la vie réelle derrière ces très attachants et émouvants récits. Et tout d’abord, je ne savais pas exactement où se trouvait Alamar, dont le nom n’évoquait pas pour moi un espace géographique précis, mais plutôt une sorte de lieu mythique, où se serait trouvé fictivement rassemblé tout ce que j’aspirais à comprendre de la réalité cubaine d’aujourd’hui. Je rêvais donc d’aller à Alamar, sans jamais y parvenir au cours de mes voyages successifs à Cuba, tant ce quartier semblait éloigné du centre-ville et de ses parcours touristiques.

En octobre 2011, l’occasion me fut enfin donné de me rendre à Alamar. Je réalisais alors un documentaire sur le danseur afro-cubain Domingo Pau qui m’emmena, un dimanche matin, rendre visite à un ancien collègue, l’ex-danseur et comédien Julian Villa. Cette visite trop rapide me permit de localiser enfin Alamar, de faire quelques pas dans ce quartier arboré, aux rues spacieuses longées de longs blocs d’immeubles de 4 à 6 étages, de prendre la mesure aussi de la dégradation assez avancée du parc immobilier et des logements – plomberie déficiente, fissures, etc. -, ainsi que la pauvreté du mobilier et des conditions de vie difficiles sous tous rapports de ses habitants.

Mais surtout, cette visite intervint à un moment où j’avais déjà rencontré, au cours de mes multiples voyages dans l’île, des centaines de Cubains, habitant dans différents quartiers de Santiago et de La Havane où j’avais pu me rendre. Tous m’avaient raconté les mêmes histoires que celles qui tissent le livre-récit de Bérengère : les pénuries chroniques de produits de première nécessité ; la cherté de la vie, et notamment de l’alimentation, par rapport aux salaires ridiculement bas versés par l’Etat cubain ; la nécessité absolue, pour simplement survivre, de se procurer des devises fortes – CUC ou pesos convertibles – permettant d’acheter ces produits sur le marché libre ou sur le marché noir ; les petits boulots et les petits trafics – certains plus ou moins autorisés, d’autres illégaux, d’autres franchement délictueux ; les rêves de voyages et de départ vers l’étranger, pourquoi pas en épousant un touriste de passage ; les difficultés de transport dans des « Guagua » surchargés et inconfortables ; la déficience des télécommunications, les difficultés de raccord au téléphone fixe et le recours obligé à celui d’un voisin complaisant ; les acrobaties incroyables pour se procurer des objets aussi élémentaires qu’un frigo ou qu’une télévision.

J’avais aussi visité beaucoup de maisons, d’appartements, avec leurs sanitaires presque systématiquement en panne où il faut verser soi-même l’eau dans les cabinets et mettre le papier toilette usagé, non dans la chasse d’eau menacée d’être bouchée, mais dans une petite poubelle prévue à cet effet. J’avais vécu ces pannes d’électricité récurrentes qui paralysent subitement d’existence au milieu des gestes de la vie quotidienne. J’avais aussi observé, comme elle, le mélange d’ennui – souvent pas de travail, pas d’argent, donc pas de loisirs payants, en résumé des journées entières à ne rien faire – et de chaleur humaine – la danse, la musique, la bande de copains – qui caractérise la vie de tant de cubains. La poésie incroyable, aussi, qui surgit comme par enchantement à chaque situation, à chaque instant de l’existence.

Et c’est pourquoi, lorsque j’ai relu récemment ce livre, après tant de jours passés dans ce pays et aux côtés de ses habitants, j’ai éprouvé à nouveau une émotion violente, mais dont la nature avait changé. Au lieu d’un appel puissant mais encore vague au voyage et au rêve, il évoquait désormais pour moi des personnages réels, des situations vécues, des paysages connus, des confidences entendues. Derrière chacun des récits de Bérengère, je pouvais lire en filigrane des récits similaires, que j’aurais pu moi-même écrire sur la base de mon expérience personnelle, en changeant simplement le lieu ou le nom du personnage principal : en évoquant mes propres amis cubains, différents de ceux de Bérengère, et pourtant si proches par leur vie quotidienne, leurs difficultés immenses et leurs espoirs modestes.

Cet ouvrage est à la fois une enquête sociologique et une expérience humaine. Ethnologue et sociologue de formation, amoureuse de Cuba, Berengère a été habiter pendant quelques mois le quartier d’Alamar en 2003 ; elle a vécu avec la population, a partagé ses difficultés, a observé leur vie quotidienne, a noué des amitiés et recueilli des confidences. Elle a vécu l’autre côté du miroir cubain, loin des pistes de Salsa et des circuits touristiques du centre-ville. Une vie quotidienne tissée d’inconfort, de pénuries, d’ennui, d’interdiction de toutes sortes, mais aussi pleine de chaleur humaine et de poésie. Des gamins qui d’interpellent en jouant en foot au pied des immeubles, des amoureux qui s’embrassent sur la plage, des fêtes improvisées dans les appartements.

Le livre vaut à la fois par la qualité de son travail scientifique d’observation de terrain et par celle, d’ordre plus littéraire, de sa rédaction, écrite d’une plume sensible et pleine de tendresse. Berengère sait nous faire percevoir, avec son style direct, son langage apparemment simple et dépouillé, l’émotion, la vibration humaine de chacune des situations décrites. Nous nous attachons ainsi à chacun de ses amis comme s’ils étaient les nôtres : Luis, l’ancien joueur de Base-ball et qui vit avec sa mère impotente, dans un appartement infesté de blattes ; Miguel, qui égrène ses souvenirs de travailleur volontaire dans la micro-brigade de construction ; Yanete, avec ses amours suisses déçues, qui invoque avec ferveurs la protection de Yemaya ; la vieille Camilla, qui prépare le « café du pauvre » – mélange de café et de pois-chiches – en évoquant ses souvenirs de jeunesse ; Simon, toujours amoureux d’une touriste américaine rencontrée deux ans auparavant, et qui vit avec son père trop souvent saoûl ; Nolia, ancienne responsable du parti, communiste toujours convaincue, mais qui a ouvert un paladar – un petit restaurant – pour pouvoir arrondir sa maigre retraite ; Tito, qui vend des Batidos (glaces) appréciés par tout le quartier dans son kiosque du coin de rue ; Jaime, le cuisinier qui aimerait tant avoir de l’aspirine pour soigner son mal de tête ; Roberto, l’ancien plongeur-démineur de l’armée qui travaille maintenant dans une bibliothèque ; Isis, bibliothécaire dans une école primaire de zone 23 et fervente pratiquante des religions afro- cubaines ; sa fille Haruko, qui passe des heures devant son miroir en se maquillant et se dandinant en attendant d’avoir l’âge d’aller danser…

Les lieux aussi : le marché paysan libre, où vendeurs et acheteuses se disputent sur la qualité d’un légume ; le bunker anti-aérien, qui abrite maintenant les amours adolescentes du quartier tout en servant également d’urinoir ; l’inconfortable cantine publique El familiar, où les vieux retraités mangent un maigre repas subventionné pendant que la foule se presse, en face, sur la terrasse de Pio-pio, un bar-restaurant privé ; le cinéma XI festival, bloc de béton inachevé posé au milieu d’un terrain vague qui aurait dû être une place centrale bien aménagée ; un peu à l’écart, l’ancienne prison transformée en école primaire ; enfin, les différents quartiers d’Alamar et de ses environs : Siberia, M3, la zone micro X jamais achevée, plus loin Cojimar, puis la plage où les enfant fabriquent de cerfs-volants avec un bout de ficelle et un morceau de plastique ; les bus inconfortables et bondés aux noms imagés – camello, guagua – jusqu’à cet ancien corbillard transformé en mini-bus, où il faut se plier en trois pour pouvoir rentrer.

Il y aussi les bruits – la musique omniprésente, la radio et la télé, les enfants qui jouent en criant, les voisins qui s’interpellent – ; les odeurs, parfois des effluves délicieuses de fleurs et d’océans, parfois des remugles répugnants d’égouts et d’ordures… ; l’alcool – rhum ou bière – qui aide à oublier le quotidien.

Et puis ce rêve chez beaucoup de jeunes de partir, de prendre un bateau vers la Floride, de rencontrer un touriste ou un vieux riche – un « temba » – qui pourra les tirer d’affaire ; la tentation des petits trafics et des petites combines en tous genres ; la nostalgie des temps meilleurs pour les anciens qui furent impliqués dans l’élan révolutionnaire initial qui accompagna pendant les premières années la construction du quartier.

Car Alamar a d’abord été l’un des projets emblématiques de la révolution cubaine avant de devenir un ensemble de quartiers dégradés de la périphérie urbaine de la Havane. L’idée était de construire, à l’est de la ville, un nouveau quartier exemplaire par le confort de ses habitations comme par la qualité de ses équipements collectifs. Des micro-brigades de volontaires, composées de journalistes, d’artistes, d’employés des postes ou des chemins de fer, furent formées, dans la ferveur des premières années, pour construire les bâtiments. L’idée de base : en échange de quelques années travail « volontaire », les participants se verraient eux-mêmes octroyer la propriété d’un appartement. Peu à peu, l’enthousiasme initial retomba ; les volontaires furent remplacés par des salariés, et aussi par le travail obligatoire des détenus de la prison toute proche. Faute de motivation, de compétences et de matériaux, les travaux prirent du retard, de nombreux équipements collectifs restèrent inachevés, des immeubles souffrirent de vice de forme. Des milliers d’immigrants plus ou moins clandestins virent d’installer dans un quartier initialement prévu pour 50000 habitants et qui, quoiqu’inachevé, en accueille aujourd’hui 120000. Enfin, les restrictions de la période économique spéciale achevèrent de paralyser le projet. D’où, chez les anciens d’Alamar, un désenchantement qui reflète celui aujourd’hui répandu dans tout le pays.

Tout cela, le livre nous le fait comprendre à travers le kaléïdoscope des trajectoires individuelles et des confidences recueillies, sans jamais chercher à juger ou à généraliser, à tirer des conclusions définitives. C’est cette proximité avec l’expérience directe, jamais rigidifié par la tentation de la synthèse, qui fait toute la valeur de cet ouvrage. Une valeur encore accrue par les talents de conteuse de l’auteur. A l’exemple de ces récits en forme de contrepoint, où les descriptions et les dialogues alternent avec les paroles des chansons passées sur le lecteur de CD le plus proche, rendant ainsi physiquement compte de l’atmosphère sonore de l’endroit, tout en accentuant le relief des situations, à la fois reflétées, déformées et contredites par le texte chanté.

On sort de ce livre non seulement mieux informé de la réalité du Cuba d’aujourd’hui, mais aussi profondément ému par l’évocation de toutes ces existences à la fois abimées par l’absence de confort et de liberté et soutenues par l’espoir d’un avenir meilleur. Et l’on en devient encore plus amoureux de ce pays.

Une confidence pour finir : j’ai moi-même beaucoup écrit sur Cuba au cours des trois années qui viennent de d’écouler. Je crois que ce livre est celui que j’aurais moi-même rêvé d’écrire, tant il associe deux qualités si difficile à concilier : l’objectivité du regard scientifique et la sensibilité humaine de l’écrivain.

Fabrice Hatem

Bérengère Morruci, Alamar, un quartier cubain, L’Harmattan, Paris, 2006

La muerte de un burócrata (Mort d’un bureaucrate)

La muerte de un burócrata (Mort d’un bureaucrate)

Fiction de Tomás Gutiérrez Alea, Cuba, 1966, 84 minutes

ImagePaco, un ouvrier modèle, meurt englouti par la machine qu’il a inventé pour fabriquer à la chaîne des bustes du célèbre poète José Marti. Insigne honneur, ses camarades décident de l’enterrer avec sa carte de syndicaliste. Mais celle-ci s’avère nécessaire pour permettre à sa veuve de toucher sa pension. Son neveu va alors tenter de la récupérer.

 

C’est le début d’une comédie désopilante qui tourne en dérision la bureaucratie cubaine. Fonctionnaires bornés appliquant le règlement à la lettre, files d’attentes interminables devant des employés omnipotents, requérant ballotés de bureaux en bureaux par l’arbitraire des préposés, dossiers toujours incomplets du fait de l’absence d’une ultime signature ou d’un tampon introuvable… Notre héros, homme au départ calme et respectueux des lois, est ainsi conduit par l’absurdité de sa situation à l’exaspération, à l’illégalité, à la folie et finalement au meurtre.

On rit pendant une heure et demie devant l’accumulation des situations kafkaïennes et des caricatures de petits apparatchiks. Comme ce directeur zélé d’un office de propagande, qui circule d’une table de dessin à l’autre, demandant ici de renforcer le volume des biceps de « l’ouvrier révolutionnaire préparant un monde meilleur », là d’allonger la longueur des tentacules de la « pieuvre de la domination impérialiste »… mais qui, au fond, est surtout intéressé par le tour de poitrine de sa jeune secrétaire.

Ce film en noir et blanc est aussi une amusante série de clins d’œil kaléidoscopiques à l’histoire du 7ème art : le fantastique danois à la Carl Theodore Dreyer voisine avec les batailles de tarte à la crème façon Laurel et Hardy, l’onirisme surréaliste de Buñuel avec la comédie italienne, l’expressionisme de Murnau avec de burlesque de Buster Keaton… Et j’en ai sans doute laissé passer quelques autres !

Le scénario fait preuve d’une étonnante liberté de ton par rapport au régime cubain. Propagande anti-impérialiste tournée en dérision, apparatchiks épinglés, bureaucrates ridiculisés… On se prend à rêver, en le regardant, d’un pouvoir castriste respectant la liberté d’expression artistique … Il est vrai que le réalisateur évite prudemment de s’attaquer aux fondements même du régime et à ses dirigeants, limitant ses piques à la petite bureaucratie quotidienne.

Tomàs Guttiérez Alea a été l’une des figures les plus importantes et les plus originales du cinéma cubain de la seconde moitié du XXème siècle. Engagé aux côtés des révolutionnaires castristes, il fut un des principaux fondateurs, en 1959, de l’Institut du Cinéma cubain, l’ICAIC. Il fut ensuite l’auteur de nombreux long-métrages salués par la critique internationale, dont le fameux Mémoires du sous-développement en 1968, Ses deux derniers films, Fraise et Chocolat (1995) et Guantanamera (1996) renouent avec la fibre critique de Mort d’un bureaucrate, abordant des thèmes sensibles comme la répression de l’homosexualité, l’émigration ou (à nouveau) l’absurdité de la bureaucratie et le ridicule des discours révolutionnaires convenus.

Réédité en 2006 par un producteur allemand, Icestorm, La mort d’un bureaucrate est désormais facile à trouver dans les bacs européens. Une excuse de moins pour ne pas voir cet excellent film.

Fabrice Hatem

Renseignements : www.Meisterwerke-dekubanischen-Film.de

L’âge d’or du cinéma cubain

L’âge d’or du cinéma cubain

ImageDocumentaire de Ramón Suárez, France, 2005, 52 minutes

Ce film parcourt l’histoire du cinéma cubain dans les 10 années qui suivi la révolution castriste, de 1959 à la fin des années soixante. Un période d’intense effervescence artistique, marquée par l’apparition d’une génération de jeunes réalisateurs, et que l’on peut résumer en quatre mots : exploration de nouveaux champs d’expression formelle, invention d’une nouvelle vision de l’histoire et de la réalité cubaines, étouffement assez rapide de la liberté d’expression au profit d’un cinéma de propagande, et enlisement final dans la convention et l’absence de moyens matériels. Cette histoire se déroule entièrement dans le cadre de l’ICAIC, l’Institut cubain des arts et des industries cinématographique, créé en 1959 et qui exerce depuis un monopole sur la production de films du pays.

 

De nombreuses interviews de protagonistes de cette époque – comme Guillermo Cabrera Infante et Julio Garcia Espinosa, qui ont ensuite choisi le chemin de l’exil, ou Tomás Gutiérrez Alea et Alfredo Guevara, restés à Cuba pour y incarner un cinéma « au service de la révolution » – nous donnent des informations de première main sur les innovations esthétiques et sur les luttes idéologiques qui ont marqué ces années.

Les entretiens sont illustrés par de très nombreux extraits de films, mettant en lumière les différentes tendances du cinéma cubain de l’époque : esthétique néo-réaliste mise en service de la propagande révolutionnaire (Esta Tierra Nuestra, 1959 ; Cuba Baila, 1960 ; Historias de la revolución, 1960 ; Realengo 18, 1960 ; El joven rebelde, 1962) ; invention d’une nouvelle vision de l’histoire cubaine, dont le parti-pris épique est conforme aux nouveaux dogmes idéologiques, mais qui s’accompagne aussi d’un grande créativité formelle (Les aventures de Juan Quin Quin, 1967 ; Lucia, 1968 ; La Ausencia, 1968 ; La première charge à la machette, 1969 ; Cumbite – docu-fiction sur le folklore afro-caraïbe – 1964) ; disparition rapide de la liberté d’expression, avec la censure de P.M. (1961) décrivant la réalité des lieux de plaisir de la Havane et la raréfaction des films d’humour et de simple distraction (Las Doce Sillas, 1962 ; El Bautizo, 1968).

Quelques films de Tomás Gutiérrez Alea, échappant curieusement à la censure, témoignent cependant d’un désabusement face à la réalité du Cuba post-révolutionnaire, soit sur le mode de l’humour noir (Mort d’un bureaucrate, 1966), soit à travers une recherche formelle influencée par l’esthétique de la nouvelle vague (Mémoires du sous-développement, 1968).

Puis, tombe le lourd rideau de la censure, des dogmes esthético-idéologiques et des pénuries matérielles qui vont anéantir la créativité du cinéma cubain pendant plusieurs dizaines, poussant à l’exil certains de ses artistes les plus prometteurs et empêchant l’apparition de nouveaux talents.

On peut reprocher à cet excellent documentaire quelques partis-pris, comme celui de ne voir dans la période de collaboration avec les écoles cinématographiques d’Europe de l’est qu’une expérience (je cite) « désastreuse », alors qu’elle a donné lieu à quelques très belles réussites comme Soy Cuba (1964).

L’amoureux du folklore populaire regrettera également que la présence de la danse et de la musique populaire dans ce cinéma n’ait pas été mieux mise en valeur, alors qu’elle est bien réelle, que ce soit sous la forme de documentaires (Nosotros la Música, 1965), de docu-fictions (P.M., 1961 ; Cumbite, 1964) ou de toile de fond à un film de fiction abordant des thèmes plus politiques (Cuba baila, 1960). Mais on apprend tout de même énormément de choses en regardant L’âge d’or du cinéma cubain.

Fabrice Hatem

Pour en savoir plus sur de film : http://www.zaradoc.com/documentaires/lage-dor-du-cinema-cubain/

La musica popular, par Maria Teresa Linares

La musica popular, par Maria Teresa Linares

ImageUn ouvrage de vulgarisation sur la musique populaire cubaine

Ce petit ouvrage, de format poche, présente un double intérêt : d’une part, il constitue un excellent résumé de l’histoire de la musique populaire cubaine ; d’autre part, c’est un témoignage de l’effort entrepris au cours des années 1960 et 1970 par le régime castriste, appuyé par les intellectuels cubains, pour élever le niveau culturel de la population.

 

Dans son introduction, Maria Teresa Linares fait en effet référence, pour expliquer l’origine du livre, au programme massif d’éducation alors mené par le régime – qui à ce moment portait le nom de « bataille du 6ème degré », niveau scolaire que le gouvernement s’était donné pour objectif de faire atteindre à la majorité de la population. La promotion de la culture populaire – vue comme une sorte de contre-feu idéologique à la culture de loisirs dite « mercantiliste » supposément imposée par les grands médias « capitalistes » – constituait un volet important de de cette ambition éducative. D’où une longue série d’initiatives prises au cours des années 1960, comme la fondation de Conjunto Folklorico Nacional de Cuba, de la Casa de las Americas, ou encore du réseau des maisons de la culture.

La radio, l’audiovisuel et l’édition furent également mis à contribution par cette campagne. La jeune télévision cubaine diffusa de nombreux programmes consacrés à différents aspects de la culture populaire – de la trova à la rumba, en passant par la rueda de casino. Une expérience de « télé-enseignement » fut même mise en place dans le cadre du programme « L’université pour tous », qui associait émissions pédagogiques et publication d’imprimés – à l’exemple du tabloïd Música y Músicos, rassemblant sur quelques dizaines de pages les contributions de nombreux musicologues et artistes.

Dans le domaine du livre, des collections pédagogiques furent également mises en place, à l’instar notamment de la collection Introducion à Cuba, dont fait partie l’ouvrage La musica popular.

Aux côtés d’Alejo Carpentier ou d’Argelies Léon – dont elle fut d’ailleurs l’épouse – Maria Teresa Linares est l’une des plus éminentes représentantes de la musicologie cubaine du XXème siècle. Entre autres livres de référence, elle est l’auteur d’un ouvrage de synthèse très complet sur l’histoire de la musique populaire cubaine – La musica y el pueblo – dont ce petit opuscule peut être considéré à bien des égards comme une sorte de résumé, simplifié et allégé de manière à le rendre accessible à un large public.

Le livre est divisé en six chapitres, suivant un plan quasi-chronologique, peut-être un peu simplificateur, mais facile à mémoriser : les antécédents (musiques d’origine espagnole, africaine, franco-haïtienne) ; le mouvement de créolisation à partir de la fin du XVIIIème siècle (guaracha, habanera, théâtre-bouffe, organito oriental, musiques et danses de salon) ; l’essor de la musique nationale au cours de la seconde moitié du XIXème (chants révolutionnaires, Danzon, théâtre, nouvelles formes de musique populaire) ; les débuts du XXème siècle (Rumba, Cumparsas, chanson populaire et Trova, théâtre de variétés, Son et Boléro, Charanga francesa, chanteurs et musiciens des années 1930 et 1940) ; la diffusion commerciale (Radio, Jazz bands, Son urbain, influences étrangères, feelin, Mambo et Cha cha cha) ; enfin les développements dits « présents » – c’est-à-dire datant de la fin des années 1960 (essentiellement Nueva cancion et Cancion protesta).

Tout dans l’ouvrage est fait pour le rendre accessible à un large lectorat : utilisation de gros caractères, mots importants soulignés en gras, présence à chaque page d’illustrations – photos, reproduction de revues et d’affiches, partitions – qui occupent souvent un place équivalente, voire supérieure, à celle du texte écrit… Par la masse et la densité des informations fournies, le livre reste cependant davantage l’œuvre d’un spécialiste cherchant à rendreun peu plus accessible le produit de ses recherches que celle d’un vulgarisateur de profession. Bien adapté aux besoins d’un lecteur déjà doté d’une formation intellectuelle, il me semble donc par contre un peu trop ardu pour répondre aux besoins d’un lectorat véritablement populaire et peu habitué à la lecture d’ouvrages savants.

Fabrice Hatem

Maria Teresa Linares, La musica popular, coll. introduccion a Cuba,151 pages, Instituto del libro, La Habana, 1970

Dictionnaire encyclopédique de la musique cubaine, de Radamés Giro

Dictionnaire encyclopédique de la musique cubaine, de Radamés Giro

ImageSans doute l’ouvrage le plus exhaustif sur la musique cubaine

Né en 1940, à Santiago de Cuba, guitariste de formation, le musicologue Radamés Giro a exercé au cours de sa carrière d’importantes fonctions pédagogiques et éditoriales, notamment à l’Ecole nationale des arts de la Havane, et au sein de la maison d’édition Letras Cubanas, en tant que directeur d’une collection consacrée aux arts. Son Diccionario enciclopédico de la música en Cuba, publié en 2007, fruit de plus de vingt années de travail, constitue d’une certaine manière le couronnement de sa carrière de chercheur.

 

Pour présenter cet imposant ouvrage – ou plus exactement cet ensemble constitué de quatre tomes, il est tentant de le comparer à son concurrent direct et presque éponyme, le Dictionnaire de la musique cubaine de Hélio Orovio, publié quelques années plus tôt, avec la même ambition : donner un panorama complet des artistes, des styles, des instruments caractéristiques et des œuvres majeures de la musique cubaine. Quatre différences apparaissent alors clairement : l’ouvrage de Radamés Giro est plus long, plus austère, plus complet et plus détaillé que celui d’Orovio.

Plus long : l’ouvrage de Giro se présente comme une ensemble de 4 tomes de près de 300 pages chacun, qui plus est en format 21X29,7 et écrit en très petits caractères, soit une longueur globale supérieur de 6 à 8 fois à celle de son « concurrent ». Comme celui-ci, il est organisé par ordre alphabétique, mélangeant des références à des artistes, compositeurs ou interprètes – largement majoritaires – à des entrées par formations musicales, styles, instruments, œuvres et, parfois, lieux.

Plus austère : Le nombre d’illustrations – photos, partitions, etc. – est, proportionnellement, beaucoup plus réduit que dans l’ouvrage d’Hélio Orovio, où elles aèrent considérablement la mise en page. Ici, c’est par contre le texte qui domine, un texte très dense, écrit en tout petits caractères et occupant, sur chaque page, deux larges et longues colonnes.

Plus exhaustif : le dictionnaire de Radamés Giro propose plus de 3000 entrées, contre « seulement » 1200 pour celui d’Hélio Orovio. Prenons par exemple la lettre Y. Le groupe Yaguatimu, le tumbalero El Yulo, l’opéra Yumuri de Eduardo Sanchez de la Fuente, le chanteur Mosés Yumuri, le compositeur Yusumil Yusa figurent dans le dictionnaire encyclopédique de Giro, qui comporte 9 entrées à cette lettre, alors qu’ils ne sont pas mentionnés dans celui de Orovio, qui n’en comporte que 4. Seul « avantage » pour ce dernier, une entrée sur la musique Yoruba – un sujet cependant très largement évoqué tout au long de l’ouvrage de Giro.

Plus approfondi : on trouve notamment dans chacune des rubriques de Giro une présentation plus exhaustive de l’œuvre de chacun des artistes, ainsi qu’une bibliographie détaillée pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet. L’analyse proprement musicologique y est également, dans la plupart des cas, plus approfondie.

Enfin, l’ouvrage de Giro donne également une idée assez complète des développements récents de la musique populaire cubaine – Timba notamment. On y trouve par exemple des entrées sur Giraldo Piloto, David Calzado, Juan Formell ou Pedrito Calvo, même si d’autres musiciens importants, comme Leonel Limonta, en restent absents.

En résumé, le dictionnaire encyclopédique est sans doute l’ouvrage le plus complet – et aussi le plus à jour – car il est fort récent – jamais publié sur la musique cubaine. Envers de cette éminente qualité, sa lecture est très austère, beaucoup plus par exemple que celle de l’ouvrage plus « léger » et aéré d’Hélio Orovio. De ce fait, s’il constitue un outil de travail indispensable pour quiconque souhaite mener des recherches sérieuses sur le sujet, il est par contre totalement inapproprié à une activité ludique ou de loisirs.

Fabrice Hatem

Radamés Giro, Diccionario enciclopédico de la musica en Cuba, 4 tomes, ed. letras cubanas, 2007