par Ahinama | Mar 3, 2013 | Films et DVDs
Documentaire de Arturo Sotto, Cuba, Espagne, Cuba, 2009 (DVD en 2011), 42 minutes
Ce film, qui fait partie d’une série de cinq documentaires supervisée par Manuel Gutiérrez Aragón sous le titre général Historias de la música cubana, a pour ambition de nous proposer une réflexion illustrée sur le thème de la fusion musicale, avec pour fil directeur une discussion informelle entre quatre musiciens cubains : Sergio Vitier, Cesar Lopez, Zenaida Romeu et Yusa.
Son principal intérêt vient de l’abondance des images d’archive, parcourant près d’un siècle et de demi de danse et de musique populaires : Contredanse, Danzon, Mambo, Son, Cha Cha Cha, Pilon, Mozambique, chanteurs comme Ñico Saquito, Celeste Mendoza ou Eliades Ochoa, percussions afro-cubaines, orchestres mythiques comme le Septeto Ignacio Pineiro, prémisses de la timba contemporaine avec Irakere et Los Van Van, hip-hop avec le groupe Interactivo….
Plusieurs passionnants entretiens avec de grands artistes comme Antonio Arcanio (précurseur du Mambo) ou des musicologues comme Alejo Carpentier, nous replacent au cœur des processus créatifs conduisant à l’apparition de nouvelles formes musicales par transformation ou fusion des styles préexistants. Nous prenons ainsi la mesure du processus de recréation permanente qui est au cœur de la vitalité de la musique cubaine. Des passages particulièrement intéressants, illustrés par des exemples interprétés au piano, sont consacrés, sous la houlette des musiciens Odilio Urfe et Leo Brouwer, au processus d’évolution conduisant, sur une période de près d’un siècle, de la Contredanse au Danzon, puis au Mambo et au Cha Cha Cha.
Le thème de la fusion musicale est illustré par de nombreux documents d’archive parfois surprenants, comme le groupe Irakere Interprétant un Danzon, un duo entre Pablo Milanese et Miguel Cuni (incarnations respectives du Son montuno et de la Nueva Cancion), une descarga entre la guitare aux sonorités hispanisantes de Sergio Vitier et un percussionniste de musique afro cubaine moderne, ou encore une amusante Guarija interprétée par Eliades Ochoa avec la participation de la jeune chanteuse de Hip Hop La Fres Ka.
Par contre les discussions à bâtons rompus entre les quatre musiciens sont extrêmement superficielles, décousues et imprécises. Cette faiblesse compromet gravement la qualité du documentaire, dans la mesure où cette conversation était visiblement destinée à lui servir de fil directeur.
Je vous conseille donc de ne regarder Lo mismo se escribe igual que la télécommande à la main, en concentrant votre attention sur les documents d’archives et les interviews, et en zappant sans hésitation les scènes sans intérêt de bavardage autour d’une paëlla.
Fabrice Hatem
Pour plus de renseignements sur la série Historias de la Música Cubana : http://www.diverdi.com/portal/detalle.aspx?id=45448
Pour regarder quelques extraits du documentaire : http://www.cabaiguan.net/profiles/blogs/lo-mismo-se-escribe-igual
par Ahinama | Mar 3, 2013 | Livres et revues
Découvrez Benny Moré en deux heures
Le musicologue Raúl Martínez Rodríguez est un maître de la forme courte. J’avais déjà été impressionné, à la lecture d’un autre de ses ouvrages, Para el Alma Divertir, par sa capacité à insuffler une vie extraordinaire à ses travaux sur la musique populaire cubaine, à travers de petits articles de quelques pages au rythme haletant, bourrés d’informations de première main, de souvenirs personnels et d’anecdotes.
Toutes ces éminentes qualités se retrouvent dans son petit ouvrage « Benny Moré », publié en 1994 par les Editions Letras Cubanas. Cet opuscule – moins de 120 pagesen format « poche »- se divise en cinq parties : un texte présentant la vie de Benny Moré dont la taille est plus celle d’un article que d’un livre véritable ; une bibliographie de l’artiste, accompagnée d’une liste de ses principales œuvres ; un recueil de (courts) témoignages sur le « Barbaro del Ritmo », incluant une séries d’analyses inattendues de son thème zodiacal ; une mini-anthologie des principales chansons de Benny Moré, classées par styles : Afro, Boléro, Guarijas, Guarachas,Mambos, Sones, etc. ; enfin, une très riche iconographie commentée.
Tout cela se lit rapidement et agréablement. L’attention du lecteur est constamment soutenue par une écriture au style vivant et léger, bourré d’informations précises sur Benny Moré. Nous le voyons naître en 1919 dans une famille noire de la province de Cienfuengos, très pauvre mais jouissant du prestige d’une ascendance royale africaine. Mille petites anecdotes nous permettent de voir se développer rapidement ses dons musicaux. Désireux d’aider sa mère et sa famille – c’est un homme dont le livre sait nous faire sentir à chaque page la générosité rayonnante – il part en 1940 vers La Havane pour tenter sa chance comme chanteur.
Des pages très vivantes nous permettent ensuite de suivre les étapes de son ascension rapide : les premiers orchestres et les premières émissions de radio où ses possibilités vocales s’épanouissent ; l’entrée dans le Conjunto Matamoros ; le départ pour le Mexique où il restera cinq ans, de 1945 en 1950, chantant notamment dans l’orchestre de Perez Prado ; le retour à Cuba et la fondation de son propre orchestre, la Banda Gigante, en 1953. Les émissions radios, les tournées à Cuba, les contrats dans les plus grands théâtres et cabarets de La Havane témoignent alors du succès de cette formation, dont la composition et les choix esthétiques sont décrits en quelques pages d’une miraculeuse densité. Et l’auteur sait aussi nous faire partager sa tristesse lorsqu’il évoque la fin prématurée du grand musicien – qui était aussi un grand buveur – mort en 1963 d’une cirrhose hépatique.
Quand on a fini de lire, d’un trait, ces 30 petites pages fulgurantes, on commence par dire : « c’est tout ? » : Et puis, on se rend compte qu’on se souvient, avec émotion, de chaque détail, de chaque anecdote, beaucoup mieux peut-être que si l’ouvrage avait été dix fois plus long. On voit Benny Moré vivre comme si l’on avait été témoin de chaque épisode, faisant le coup de poing avec un producteur mexicain malhonnête, insufflant subitement vie et talent par une direction improvisée à un orchestre cubain de province plus que médiocre, illuminant les scènes où il se produit par sa grâce et son élégance. Et l’on se précipite vers la riche iconographie pour continuer à découvrir le grand musicien, que l’auteur a su nous rendre si sympathique et si proche…
Fabrice Hatem
par Ahinama | Mar 3, 2013 | Livres et revues
Un (excellent) dictionnaire de la musique cubaine
Musicien, poète, essayiste, Helio Orovio (1934-2008) est aussi considéré dans son pays comme l’un des représentants les plus éminents de la musicologie cubaine contemporaine. Plusieurs artistes cubains, danseurs ou musiciens que j’ai eu l’occasion d’interviewer se souviennent avec bonheur de son enseignement vivant et convivial : à mille lieux d’une austère et ennuyeuse démonstration d’érudition, cet homme généreux et passionné savait transmettre ses connaissances sous la forme d’une conversation spontanée, truffée d’anecdotes divertissantes et illustrée par des documents sonores rares qui en disaient beaucoup plus sur l’atmosphère d’une époque ou sur le caractère d’un personnage que de longs développements théoriques.
Tout ce gai savoir, Helio Orovio l’a résumé dans ce qui fut sans doute l’un des plus grands chefs-d’œuvre de sa vie : le dictionnaire de la musique cubaine, dont la rédaction s’est étalée sur plus de 20 années. La première édition, datant de 1981 et que j’ai pris pour base de cette revue critique, comporte près de 450, pages avec plus de 1200 entrées organisées par ordre alphabétique, tous sujets confondus : musiciens (qui constituent en fait la grande majorité des entrées), instruments, styles musicaux. Ce mode de classement a l’immense et étrange mérite de faire défiler, un peu comme dans un Cabildo de Carnaval, un mélange bariolé d’époques et de genressous les yeux du lecteur émerveillé. Et, quel que soit l’objet initial de sa recherche, celui-ci verra presque certainement sa curiosité accrochée par un article ou par un nom d’artiste nouveau, un style encore inconnu, un instrument rare.
Comme il l’explique dans l’introduction, l’auteur a cherché àproportionner la taille de chaque article à l’importance du sujet traité. C’est ainsi que les quatre lignes sur Elisa Agüero, chanteuse célèbre de la fin du XIXème siècle, mais aujourd’hui bien oubliée, contrastent avec les 8 pages, avec illustrations, extraits de partitions et musicographie complète, consacrées à Amaldéo Roldan, l’un des plus grands compositeurs cubains du XXème siècle qui joua un rôle majeur dans la reconnaissance des traditions musicales afro-cubaines.
Chaque entrée, quelle que soit sa taille, fournit cependant des informations de grande qualité, à la fois concises et suffisamment complètes pour connaître, en quelques paragraphes, l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur un thème donné. J’ai pu le vérifier en lisant les articles concernant des sujets sur lesquels j’avais déjà quelques lumières, comme par exemple la biographie de Sindo Garay. Dans les quatre pages qu’il lui consacre, Helio Orovio parvient à présenter les faits et recréer l’atmosphère de sa vie de manière presque aussi évocatrice que dans l’excellent ouvrage consacré au célèbre trovadore par Carmela de Léon.
La concision de chaque article permet également au lecteur débutant – c’est d’ailleurs l’objectif même d’un dictionnaire de ce type – de réaliser rapidement une « mise à niveau » sur n’importe quel sujet. Prenons quelques exemples, tirés des premières pages du livre. Au fil de cette lecture, J’ai appris que les Abebe sont des sortes d’éventail sacrés utilisés pour raffraîchir les Orishas lors des cérémonies religieuses. J’ai recueillis les informations biographiques que je cherchais de depuis quelques temps sur Leonardo Acosta, musicien et musicologique cubain connu, auteur de stimulants ouvrages. J’ai consolidé mes maigres connaissances sur le trovadore Salvador Adams (1894-1972) dont j’avais entendu parler lors de mes précédents voyages à Santiago. J’ai appris l’existence, dans les années 1980, d’un groupe nommé Afrocuba, engagé dans une démarche de synthèse entre la musique cubaine traditionnelle et des styles plus contemporains, comme le jazz. J’ai également appris que la cantatrice Ana Agromate, exilée au Etats-Unis à la fin du XIXème siècle, y organisa de nombreux concerts pour recueillir des fonds destinés à la cause indépendantiste ; que le cuarteto d’Aida, groupe vocal féminin dont firent notamment partie les chanteuses Omara et Haydée Portuondo, ainsi que Elena Burke, joua une rôle majeur dans la diffusion de la musique populaire traditionnelle cubaine des années 1950 et 1960… et ainsi de suite. Bref, j’ai agréablement et utilement voyagé à travers les styles musicaux et les époques, en feuilletant langoureusement ces pages riches et bien écrites, illustrées par une iconographie bien choisie.
Ce livre de référence a été réédité à plusieurs reprises depuis sa première parution. Il a également été traduit et publié en anglais en 2004 par The Duke University Press sous le titre Cuban Music from A to Z, dans une version actualisée et complétée prenant pour base l’édition cubaine de 1998.
Helio Orovio,Diccionario de la música cubana, biográfico y técnico, Editorial Letras Cubanas, la Habana, Cuba, 1981
par Ahinama | Mar 1, 2013 | Livres et revues
le Saltimbanque génial de la trova cubaine
Il y quelque chose de miraculeux dans la manière dont le talent musical semble surgir à Cuba – et notamment dans sa capitale orientale, Santiago -, de partout et de nulle part, avec une prédilection apparente pour les quartiers les plus marginaux et les familles les plus déshéritées. Mais il y a aussi quelque chose de tragique dans fait que ce pays si riche en talents ait parfois tant de mal à faire vivre décemment ses artistes.
L’existence du grand trovadore Sindo Garay constitue sans doute l’une des meilleures illustrations de ce paradoxe. Mais sa vie de saltimbanque d’une extraordinaire longévité – il est mort en 1968 à 101 ans – nous permet aussi de parcourir toute l’histoire cubaine contemporaine, à laquelle il a été étroitement associé. Le livre de Carmela de Leon, Sindo Garay, Memorias de un trovadore, nous fait découvrir avec bonheur ce parcours hors du commun.
La musique est un art dans lequel nous savons que le talent peut se manifester très jeune. Qui n’a en mémoire l’image d’Epinal du petit Mozart jouant à six ans du clavecin devant la cour de Versailles éblouie ? Mais enfin, Mozart tout de même, été tout de suite été pris en mains par son père. Avec Sindo Garay, nous trouvons l’exemple peut-être unique d’un musicien chez lequel un génie inventif, capable de maîtriser des formes musicales et des harmonies complexes, surgit spontanément, de manière immédiate, à partir de rien.
La scène se passe en au début des années 1870, à Santiago de Cuba, où est né Sindo Garay. Le grand trovadore Pepe Sanchez est un ami de la famille Garay, par ailleurs de milieu très modeste. Il vient souvent leur rendre visite et leur a laissé un matin sa guitare. Fasciné par l’instrument, le petitSindo Garay s’en saisit et parvient péniblement, avec ses tous petits doigts – il a six ans – à en tirer un accord, puis un autre. Sa mère se fâche, lui enlève la guitare. Sindo va en cachette la récupérer dans sa chambre de ses parents. Il continue à jouer, dans un coin, le reste de journée. Le soir, Pepe Sanchez arrive, demande sa guitare. On la cherche, on trouve le gamin en train de jouer l’instrument prohibé. Les parents vont se fâcher, mais Pepe Sanchez les arrête, écoute le petit… Decouverte incroyable !! Il sait déjà assez bien jouer de la guitare… il a appris en un jour ! Et très vite, il va commencer à jouer, dans les rues,les cafés, à composer des centaines de chansons aux harmonies souvent très recherchés, lui qui ne sait même pas lire une partition. Puis, un peu plus tard, il en écrira ainsi les paroles, des paroles souvent d’une merveilleuse poésie populaire, lui qui n’a jamais appris à lire à l’école[1]….
Un exemple de ces compositions spontanées, où l’aile mystérieuse du génie touche le front du musicien ? Sindo aime bien les femmes, il fréquente tous les lieux où l’on peut en trouver beaucoup : internat, orphelinat… et d’autres beaucoup moins recommandables où il se produit souvent. Un jour de 1912, il joue dans un parc de Santiago, devant les jeunes filles d’un internat. L’une d’entre elles lui demande de composer une chanson pour elle. Il s’exécute presque dans l’instant. Ce sera La perla marina, un de plus beau joyaux de la trova cubaine. Un peu plus tard, en 1914, à la Havane, cette fois, c’est belle prostituée qui lui fait la même demande. Il écrit pour elle Meretriz numero 2. Sindo a aussi beaucoup d’amis chez lesquels, voyageur infatigable et impécunieux sans-logis, il dort souvent. Un jour, en 1918 il se réveille ainsi Bayamo, chez un hôte de passage, en face d’une magnifique forêt. La chanson La mujer bayamesa, un de ses plus grands chefs d’œuvres, naît instantanément de l’émotion qu’il ressent à ce spectacle.
Très jeune, Sindo Garay va être étroitement impliqué dans l’histoire de son pays. Sa famille est profondément indépendantiste. Son père fait de lui un agent de liaison avec les révolutionnaires mambistes. Alors qu’il n’a même pas 15 ans, ce gringalet, haut de moins un mètre soixante,va traverser 14 fois la baie de Santiago à la nage pour livrer des documents secrets aux chefs de la rébellion anti-espagnole. Plus tard, alors qu’il s’est exilé dans une misérable bourgade de la frontière entre Saint-Domingue et Haiti, Dabajon, il voit un soir arriver chez la femme qui lui a donné l’hospitalité, le grand poète José Marti en personne, deux mois seulement avant le débarquement insurrectionnel qui conduira celui-ci à une mort héroïque.
Toute sa vie – et c’est aussi un aspect important de son œuvre – Sindo Garay ressentira douloureusement la situation d’injustice, d’oppression et de domination étrangère dans laquelle est plongée son pays. Et ce sentiment de révolte donnera naissance à quelques-unes de ses plus belles chansons, comme Tratajo de paz ou No se puede Vivir asi. S’identifiant de manière instinctive, viscérale, à la souffrance des peuples opprimés, Garay donnera à tous ses enfants des noms indiens – Gaurionex, Hatuey, Guarina – et ce malgré l’hostilité des autorités ecclésiastiques à ces choix incongrus pour l’époque.
Mais il faut vivre, et la famille de Garay est très pauvre. Sindo commence à jouer dans les cafés de Santiago puis des environs. Voyageur infatigable, il va vivre quelques temps à Saint-Domingue, se marie, revient à Santiago. Quelques années plus tard, il part pour la Havane où il fait venir sa famille, mais vit très difficilement de son art malgré les nombreuses amitiés que lui suscite son talent. Pendant des années, il navigue ainsi entre les deux villes, en général sans un sous en poche, semant et dispersant son œuvres à tous les vents. Pensez qu’une grande partie de ses chansons, créées et interprétées dans l’instant, non seulement ne furent jamais inscrites au registre des droits d’auteur, mais encore, ne furent jamais mises par écrit ni enregistrées, et sont donc à jamais perdues !!! Il est un moment le protégé d’un proxénète notoire des bas-fonds de la Havane, qui adore sa musique. Mais sa femme, après lui avoir donné cinq enfants, se lasse un jour de son instabilité, de ses frasques et de son incorrigible attitude de bohème, et le quitte avec les deux plus petits pour retourner à Saint- Domingue.
Commence alors pour Garay une invraisemblable errance de Saltimbanque à travers Cuba. Il connaît non seulement la musique, mais aussi l’acrobatie, qu’il a apprise très jeune avec des artistes de cirque. Avec ses trois aînés, auxquels il a appris à chanter, il va de produire dans les villages les plus reculés de l’île, devant un public de paysans illettrés. Son principal spectacle s’appelle Le phonogramme humain. La tête de ses enfants apparaît dans un morceau de carton percé d’un trou. Ils chantent et font des grimaces. Derrière le carton, Garay joue de la guitare. Pour dormir, il faut demander l’hospitalité de l’un des membres du public. Parfois la famille Garay se produit seule. D’autres fois, elle intègre l’un des petits cirques ambulants qui parcourent à l’époque les campagnes de Cuba. Ces années d’errance, ou Garay découvre ainsi Cuba dans ses moindres recoins, sont aussi celles de la plus grande fécondité créatrice du génial trovadore. Le vol du carnet où il notait ses chansons privera malheureusement à jamais la postérité de nombreux chefs-d’œuvre.
Economiquement, la vie de Garay se déroule presque entièrement – si l’on excepte les toutes dernières années, celles de la reconnaissance publique et des émissions de radio – sous le signe de la très grande pauvreté, voire de la misère. Parfois, il n’y a pas du tout de travail, et Sindo et ses enfants doivent vendre jusqu’à leurs vêtements pour pouvoir manger. D’autres fois, la paye ou la recette sont absolument misérables, et il faut se contenter d’un infâme brouet de farine bouillie en guise de diner. Quant au logement !!! Une fois, on dort dans l’étable d’une ferme, une autre fois dans une bicoque au fond d’un cimetière. Quand Garay s’installe en ville, il a beaucoup de mal à trouver un propriétaire assez fou pour louer son bien à un saltimbanque misérable accompagné de sa marmaille. Alors au mieux, on vit dans un taudis infect dont le désordre et la saleté ne sont même pas adoucis par une présence féminine[2]. Et parfois, Garay, à défaut de trouver un toit, doit se résoudre à accepter l’hospitalité d’un voisin ou d’une amie à qui on abandonne parfois quelques temps ses enfants- pendant vingt ans dans le cas de sa fille Guarina.
Et quand, passé la soixantaine, Garay commence à trouver, non pas des sources régulières de revenus – ce ne fut jamais le cas – mais de soudains apports de trésorerie, liés à son activité radiophonique ou à la générosité de l’un de ses nombreux admirateurs, il dépense immédiatement cet argent, se retrouvant aussi démuni qu’auparavant, une fois tarie cette source provisoire de numéraire.
Mais, artiste génial, Sindo Garay navigue aussi sans cesse, sans transition, de la misère la plus noire à la reconnaissance la plus éclatante de son talent. Un jour, àCienfuegos, en 1920, il n’a pas de quoi payer sa note d’hôtel -par ailleurs un infect taudis. Le grand chanteur italien Caruso se produit dans la ville et Garay rêve de l’entendre. En se promenant dans un parc, Garay et ses enfants tombent, par hasard, sur un billet de 20 pesos. Que fait-on avec l’argent ? On paye la note d’hôtel ? Non. On le quitte en douce, en passant par la fenêtre,et on rentre au théâtre pour assister à la représentation de Caruso. Sans savoir trop comment, Sindo se retrouve un peu plus tard avec sa guitare dans la loge du chanteur, et joue la troupe réunie, qui séduite, veut l’emmener en Italie…
J’achève là cette passionnante histoire qui se termine heureusement plutôt bien – Sindo Garay finit paisiblement ses jours entouré du respect général, dans une belle maison offerte par le gouvernement de Fidel Castro[3]. Lisez l’ouvrage si vous le pouvez. Le sujet est passionnant. L’auteur(rice) en est visiblement amoureuse malgré la différence d’âge. Elle l’a suivi pendant des années et recueilli de sa bouche même une somme énorme d’informations et de documents de première main. En plus c’est très bien écrit. Mais il faut dire que la vie de Sindo se prête si bien à l’écriture romanesque et poétique !!!
Carmela de Leon, Sindo Garay, Memorias de un trovador, Editorial Oriente, 1990, edoriente@cultstgo.cult.cu, www.cubaliteraria.com
[1]L’anecdote de l’apprentissage de la lecture par Garay est extraordinaire. A seize ans, sa petite amie lui envoie une lettre d’amour. Il ne sait pas la lire, à la grande tristesse de sa mère, car il a toujours fui l’école. Alors, il recopie l’alphabet sur un bout de papier, et, mine de rien, va dans la rue demander, comme un jeu, a signification de chaque signe à un ami ou à un passant – il a trop honte d’avoue carrément qu’il ne sait pas lire. Au bout de quelques jours d’efforts, il sait tout l’alphabet et parvient à déchiffrer la lettre de son amie et à lui répondre. Il a appris à lire – tout seul et en cachette.
[2] Ce que Garay ne dit pas dans ses mémoires, mais que l’on devine en filigrane à la lecture du livre, c’est que ce génie devait être à peu près insupportable dans la vie quotidienne ; instable, bohème, cœur d’artichaut, panier percé, noctambule impénitent, désordonné… sinon comment expliquer que lui, le poète si aimé de tant de jolies femmes, ait été abandonné par sa femme légitime, après que celle-ci lui ait donné cinq enfants, et n’en n’ait jamais trouvé une autre pour la remplacer ?
[3] Celui-ci apparaît un peu trop, au fil des pages, comme le messie politique libérateur attendu toute sa vie par Garay. On a un peu trop l’impression que la structure de l’ouvrage est conçue de manière à faire apparaître l’avènement du régime Castriste comme un happy end à la fois pour Cuba et pour SindoGaray. Cela fait peser une suspicion désagréable d’instrumentalisation sur un livre par ailleurs excellent.
par Ahinama | Mar 1, 2013 | Livres et revues
Un envoûtant voyage dans le monde des croyances afro-cubaines
Disons tout de suite que ce livre est l’un des plus fascinants qu’il m’ait été donné de lire au cours de toute ma vie. C’est avec le film Buena Vista Social Club que je suis tombé amoureux de la musique populaire cubaine, Son et Boléro. Mais c’est avec El monte que j’ai découvert le monde envoûtant des croyances, des mythes et de la magie afro-cubaine.
Lydia Cabrera appartient à cette poignée d’auteurs, qui à partir des années 1930, ont commencé à explorer les univers des croyances et de la culture afro-cubaine, contribuant à la fois à une prise de conscience de leur valeur intrinsèque et de leur rôle central dans l’identité de leur pays. Comme Fernando Ortiz, elle s’est littéralement immergée dans le monde des croyances noires, gagnant la confiance de nombreux informateurs porteurs de ces traditions, assistant à des cérémonies rituelles, prenant patiemment note de toutes les prières, noms de plantes, recettes magiques et autres contes sacrés qui constituent la chair cette culture.
Le résultat est un livre hors du commun, qui présente ce monde avec une précision et une abondance d’informations sans égal, mais sans la figer sous la forme d’un plan rigide et cloisonné. On passe au fil des pages d’un conte merveilleux à la description détaillée de la fabrication d’un objet magique, à une anecdote témoignant de l’omniprésence du surnaturel dans l’imaginaire – et, partant, dans la vie réelle – des afro-cubains adeptes de la santeria. L’utilisation récurrente du récit à la première personne, le recours systématique au témoignage direct, l’absence de distanciation par rapport à des croyances ou anecdotes mettant en scène la présence directe du magique et du merveilleux dans la vie quotidienne – ces histoires sont racontées comme si elles étaient vraiment arrivées, comme s’il s’agissait de faits admis – renforce encore le lecteur dans le sentiment de vivre une sorte de rêve éveillé, où il côtoie, dans une proximité à la fois poétique et inquiétante, les saints Orishas et les esprits des morts.
Et derrière l’incroyable bric-à-brac dont se compose une urne magique ou nganga – os de morts, terre de cimetière, sang de coq noir, lézards séchés, rhum, tabac rapé, etc. – nous voyons prendre vie l’ensemble des croyances magiques qui président à la leur confection, et tout particulièrement la conception d’un monde peuplé d’esprits : esprit des Morts, esprits des dieux, esprits des plantes et des arbres, et même esprits des objets inanimés comme les pierres. Ces esprits bienveillants ou malveillants, il faut absolument pouvoir se les concilier pour continuer à vivre, éviter la maladie, le malheur, la mort, et éventuellement infliger ces maux à ses propres ennemis. D’où l’omniprésence des pratiques magiques, dont la médecine n’est qu’un aspect puisque, comme chacun sait, la maladie ne peut résulter que d’un sort jeté par un ennemi ou de la malveillance d’un esprit ou d’un dieu.
Le Livre de Lydia Cabrera restitue magnifiquement cette atmosphère de croyances magiques, non seulement par la précision et la densité des informations fournies, mais aussi par l’absence de recul critique avec lequel elle nous le présente, enfin par l’apparent désordre d’une écriture sautant sans cesse d’une anecdote à un rituel, puis à un conte merveilleux.
Le livre est divisé en deux parties ; la première présente l’ensemble des rites et croyances : rituels et recettes magiques, arbres et plantes sacrés, cérémonies religieuses et envoûtements, contes et légendes religieuses. La seconde partie est constituée par un lexique détaillé des plantes sacrées, de leurs propriétés magiques et médicales, des saints auxquels elles sont associées, et des légendes les concernant. Les plantes et les arbres jouent en effet un rôle fondamental dans ces croyances africaines, pouvant être utilisées, selon les cas, pour des actions bénéfiques ou destructrice. Quant à la forêt ou savane – El monte – lieu de la vie sauvage, elle est également l’objet d’un immense respect : c’est en effet le lieu où vivent les esprits des Dieux, et la véritable source primitive des forces surnaturelles dont dépend, in fine, notre vie.
Peuplé à la fois des esprits des personnages surnaturels, qui y côtoient les attachants et pittoresques informateurs de l’auteur, animé par mille descriptions et anecdotes truculentes ou poétiques, se transformant par moment en grimoire magique où sont décrites par le détails certaines recettes de sorcellerie comme fabrication d’une Pierre d’aimant, truffé d’expressions, incantation et chansons d’origine africaine associées à ses pratiques, le livre nous emmène aussi sur les lieux mêmes de ces croyances : les cimetières où la nuit les sorciers sont déterrer les os des morts, les cérémonies durant lesquels l’esprit des dieux vient « chevaucher » les fidèles en état de transe, la forêt où l‘herboriste pénètre avec crainte et respect pour y cueillir les plantes magiques. Tout cela possède un si puissant pouvoir de suggestion sur notre imagination que nous finissons par instant par ne plus même douter de la réalité de ce monde magique.
Une lecture à la fois fascinante, et sans doute indispensable pour quiconque s’intéresse à la culture afro-cubaine.
Fabrice Hatem
Lydia Cabrera, La Forêt et les Dieux, religions Afro-cubaines et médecine sacrée à Cuba, Traduction de l’espagnol par Béatrice de Chavagnac, Préface d’Erwan Dianteill, 603 pages Ed. Jean-Michel Place, 2003. Première édition, El Monte, 1954.
par Ahinama | Mar 1, 2013 | Livres et revues
Pour découvrir la musique cubaine en vous distrayant
C‘est en allant danser, un soir de juin 2011, dans le charmant night – club de l’hôtel Florida, situé en plein coeur de la Havana Vieja, que je fis l’acquisition de cet ouvrage dans un brocante de la rue Obispo. Une inexplicable pénurie de danseuses cubaines et de touristes étrangères me conduisit cette nuit-là à me plonger, plus tôt que prévu, dans cette lecture passionnante, dont je vous livre ici un rapide contre-rendu.
Né en 1937 Raúl Martínez Rodríguez est un musicologue cubain, originaire de Matanzas, ville dont il connaît les moindres recoins. Au fil des rencontres avec les artistes amateurs et professionnels de la région, il est devenu l’un des meilleurs spécialistes du folklore populaire Matanceros. Ceci explique la qualité exceptionnelle de son ouvrage, qui décrit avec une précision fascinante, mais aussi de manière extrêmement vivante l’histoire des fanfares de rues (les « coros de claves ») ou encore l’origine du fameux orchestre de Rumba Los muñequitos de Matanzas.
Largement fondé sur des témoignages directs, le livre instruit sans jamais ennuyer, car l’histoire de la musique populaire est toujours intimement associée, dans la présentation de l’auteur, avec celle des hommes et des femmes qui l’ont faite. D’où le sentiment d’une chaleureuse familiarité avec ces artistes, leurs familles, leur quartiers, les cafés où ils se produisaient…
L’ouvrage, de taille modeste, est structuré comme une succession d’une quinzaine de courts chapitre, consacrées chacun à un artiste, à un orchestre, à une œuvres marquante ou à un style musical. Son objet dépasse largement les limites de Matanzas pour aborder plus largement divers aspects de la musique populaire cubaine : Benny Moré, Miguel Matamoros, l’histoire de la habanera, le danzon mexicain, Ñico Saquito, Antonio Machin, la chanteuse la Lupe, la chanson Tropicana ou le conjunto Casino, pour n’en citer que quelques-uns, en vrac comme dans l’ouvrage lui-même, La variété des thèmes, la précision des sources, la vitalité de l’écriture fait qu’on ne s’ennuie jamais à la lecture de ce livre, qu’on parcourt un peu comme un recueil de petites nouvelles. Mais on s’instruit aussi formidablement, souvent grâce à des anecdotes frappantes qui restent ensuite gravées dans la mémoire du lecteur.
Quelques exemples, en vrac encore une fois : savez-vous que le fameux cornet chinois n’était pas présent dans les premières fanfares (« coros de claves ») de Matanzas, mais a été introduit plus tardivement, car la police locale interdisait les défilé d’orchestres composés seulement de tambours africains ? Savez-vous que plusieurs des fondateurs du fameux orchestre de Rumba Los Muñequitos de Matanzas, crée en 1952 pour défendre la culture afro-cubaine, étaient… dockers sur le port de Matantazas ? Savez-vous que le célèbre club Tropicana de La Havane tire son nom de la chanson éponyme de Alfredo Brito, qui y est depuis lors interprétée chaque soir à l’ouverture du spectacle, depuis la fondation du cabaret en 1939 ? Dans d’autres pages, nous assistons comme en direct à l’arrivée du Danzon cubain au Mexique ou de la Habanera en Espagne, à travers les allées et venues des marins et des musiciens, apportant avec eux leurs rythmes, leurs chansons et leurs instruments.
Mais c’est le court chapitre consacré à la grande chanteuse La Lupe, née à Santiago de Cuba en 1936, qui m’a le plus profondément ému. Après un début fracassant à la Havane à la fin des années 1950, auquel ses excès et ses excentricités de toute nature donnent un parfum de scandale, la chanteuse s’exile aux Etats-Unis. Là, après des débuts difficiles, elle connaît un immense succès dans les années 1960 avec l’orchestre de Tito Puente. Mais la maladie, les abus de confiance, les accidents vont peu à peu entraîner sa perte. Elle se ruine en Santeria, notamment pour sauver la vie de son mari malade, Willie Garcia. Dans les années 1970, son appartement brûle, et elle est elle-même victime d’un accident domestique qui la laisse paralysée. En 1986, l’ancienne chanteuse, scandaleuse et richissime, n’est plus une pauvre invalide, vivant dans un sous-sol à laquelle les autorités du Bronx finissent par accorder un logement sociale et une subvention spécialepour financer l’opération qui lui permettra de marcher à nouveau. Elle meurt en 1992 dans un quasi-oubli. Le chapitre qui lui est consacré ne fait que dix courtes pages, mais c’est aussi poignant qu’une pièce de Tchekov.
Si vous avez un jour la chance de trouver ce livre lors d’un voyage à Cuba, lisez-le : je suis resté tout ébloui par sa magie et sa fraicheur. Le projet du livre – Para el alma divertir, pour divertir l’ame – me semble ainsi pleinement atteint.
Raúl Martínez Rodríguez, Para el alma divertir, coll. Músicos Cubanos, Ed. LetrasCubanas, 2004, La Havane 153 pages.
Fabrice Hatem
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