par Ahinama | Avr 6, 2013 | Paroles commentées
Pour écouter cette chanson interprétée par Silvio Rodriguez tout en lisant ma traduction, cliquer sur les liens suivants : musique et paroles.
Un curieux paradoxe
Cette célèbre chanson en mémoire de Che Guevara, écrite par Carlos Puenta en 1965, constitue un paradoxe. D’un côté, il s’agit d’une assez banale – voire insipide – œuvre de propagande politique, très comparable par ses objectifs et son style à ce qui s’est écrit sur Staline ou sur Kim il Sung aux pires heures de leur culte de la personnalité. Mais cette chanson possède aussi un charme, un pouvoir d’envoûtement, qui fait qu’elle peut être fredonnée avec plaisir par des gens qui n’en partagent pas les convictions révolutionnaires. Elle peut même, dans certaines versions, être dansée, alors que personne n’aurait l’idée de pratiquer gaiement la Salsa sur les paroles de L’ode à Staline de Paul Eluard ou sur un poème à la gloire du « soleil resplendissant de tous les peuples », Kim Il Sung.
Quatre facteurs fondamentaux permettent, selon moi, de comprendre cette étrange et sympathique spécificité : le contenu de l’œuvre proprement dite ; le caractère et la trajectoire personnelle du « Che » ; la force d’attraction romantique du mythe révolutionnaire latino-américain ; enfin l’efficacité avec laquelle le mouvement poétique de la Nueva Trova a su capter et exprimer cette sensibilité.
Une guajira romantique
La chanson masque son appareil de propagande sous les dehors aimables d’une guajira romantique. Les paroles, tout d’abord, décrivent un personnage qui, quoique paré d’immenses qualités, n’en reste par moins proche de nous et amical. D’un côté, il est fort et brave, sa main est « glorieuse » ; mais d’un autre côté, il nous sourit, il est aimé, il est « tendre ». Des qualités bien différentes de celles d’un Staline, que l’immensité un peu écrasante de son génie rend beaucoup plus lointain.
Dans le fameux poème Staline, guide des siècles, le tyran rouge apparaît sous les traits d’un véritable Dieu, capable de commander au temps et source de la vie elle même:
Ô grand Staline, Ô chef des peuples / Toi qui fais naître l’homme / Toi qui fécondes la terre / Toi qui rajeunis les siècles / Toi qui fais fleurir le printemps / Toi qui fais vibrer les cordes musicales / Toi splendeur de mon printemps, / Soleil reflété par des milliers de cœurs. (Rakhimov, La pravda, 28 août 1936, mis en musique par Serge Prokofiev).
Un peu plus raisonnable, le poète français Paul Eluard se contente de décrire Staline comme un génie exceptionnel et bienveillant :
Staline dans le coeur des hommes / Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris / Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes / Staline récompense les meilleurs des hommes / Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir / Car travailler pour vivre est agir sur la vie / Car la vie et les hommes ont élu Staline / Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes. / Et Staline pour nous est présent pour demain / Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur / La confiance est le fruit de son cerveau d’amour / La grappe raisonnable tant elle est parfaite(Ode à Staline, Paul Eluard, 1950).
Che Guevara apparaît au contraire dans la chanson de Carlos Puenta, non comme un demi-Dieu, mais comme une sorte d’archétype du héros masculin dont pourraient rêver n’importe quelle femme et auquel n’importe quel jeune homme pourrait souhaiter s’identifier. Avec sa force, son courage et sa tendresse, c’est un modèle, mais un modèle accessible. Et ses qualités personnelles en feraient toujours un héros romantique en l’absence même de son engagement révolutionnaire.
Cette caractéristique est encore soulignée par la musique qui accompagne le texte : une mélodie très suave et très douce, sur un rythme de guajira, c’est-à-dire de chanson campagnarde interprétée par un chanteur accompagné de sa guitare (voir contre une image de Silvio Rodriguez). Ceci crée un climat bucolique et intime, qui n’a rien à voir avec les flonflons bruyants de la musique de propagande soviétique. Et, pour peu qu’on en accélère et qu’on en marque un peu plus le rythme, cette musique, comme toutes les guajiras, peut facilement ouvrir la voie au plaisir de la danse, alors que les compositions en l’honneur de Staline ou de Kim il Sung ne proposent qu’un embrigadement gymnique de type militaire.
Il semble d’ailleurs que la capacité de transformer n’importe quel événement collectif en une fête dansée constitue un talent spécifique du peuple cubain. J’en avais eu pour preuve deux anecdotes, vécues à Santiago de Cuba, à quelques jours d’intervalle : une messe en l’honneur de la Vierge de la Caritad del Cobre dans l’église du village éponyme ; et une cérémonie officielle, organisée à Santiago de Cuba pour fêter les 50 ans des comités de défense de la révolution (CDR). Les deux évènements s’étaient terminés de la même manière : des danses au son de la musique tropicale. A chaque fois, l’idiosyncrasie cubaine – ce mélange si sympathique de romantisme, d’envoûtement rythmique et d’amour de la fête – avait réussi a « phagocyter » un événement officiel, emprunt de sérieux pour lui donner un aspect festif et empli de chaleur humaine. Et c’est la même transmutation qui, me semble-t-il, est également à l’œuvre dans la chanson Hasta Siempre, commandante.
Un personnage de romans d’aventure
Mais, pour qu’une chanson romantique gagne le cœur du public, encore faut-il que le sujet en soit crédible. Or, même avec beaucoup d’efforts, il est difficile de donner à Lénine ou à Kim-Il-Jong les traits d’un jeune et séduisant héros de roman. La personnalité de Che Guevara, au contraire, se prête extrêmement bien à cette idéalisation
Tout d’abord, il était beau, ou du moins très photogénique, comme en témoigne la célèbre photographie d’Alberto Korda, encore aujourd’hui placardée aux murs de la moitié des chambres d’adolescents de la planète (cf supra). Il était doté de grandes qualités personnelles, comme le courage physique, l’éloquence, le désintéressement. La sincérité de son engagement pour la justice sociale ne peut être niée. Et puis, c’était un extraordinaire aventurier, comme en témoignent les étapes successives de sa vie : son périple de jeunesse en Amérique latine sur une vieille moto déglinguée (voir photo ci-contre) ; son engagement, lui l’argentin, aux côtés des guerilleros cubains ; son départ vers le Congo puis vers la Bolivie pour y créer des foyers révolutionnaires… En dehors même de tout contexte politique, Che Guevara est donc un vrai personnage de roman d’aventure – une sorte de Corto Maltese révolutionnaire.
De plus, il possède par rapport à ses compagnons d’armes un atout majeur pour accéder de manière durable au statut de « héros romantique »: il est mort jeune et de manière héroïque. Cette caractéristique comporte de nombreux avantages, certains évidents, d’autres plus cachés. Tout d’abord, de quelle fin plus glorieuse peut-on rêver que de mourir en pleine possession de ses moyens, après un courageux martyre, au service de ses idéaux ? Ensuite, le fait de disparaître jeune, comme James Dean ou Marilyn Monroe, a pour conséquence que l’image du héros est à jamais fixée dans la splendeur de sa beauté juvénile, sans avoir à subir les ravages du temps et les outrages de la vieillesse. Enfin, pour un leader politique, le fait de mourir après avoir vaincu l’oppression contre laquelle il a combattu, mais avant d’avoir exercé le pouvoir, lui permet de maintenir intact le capital d’espoir associé à son nom, sans le détruire par des erreurs et des crimes presqu’inévitables – surtout dans la mouvance politique à laquelle appartenait le Che. (voir ci-dessous l’image d’une des 200 exécutions ordonnées par la Che alors qu’était procureur général du Tribunal révolutionnaire). Dans l’imagination populaire, Che Guevara reste ainsi le libérateur de Santa Clara et le courageux organisateur des maquis révolutionnaires boliviens, victime de la cruauté des militaires et des manigances de la CIA.
Cette caractéristique se reflète dans les paroles de la chanson de Carlos Puenta : on y évoque en effet ses glorieux faits d’armes passés – comme la prise de Santa Clara, qui ouvrit aux Barbudos les portes de la Havane en 1959. On y évoque également l’avenir de succès révolutionnaires dont le Che ouvert la voie. Mais on n’y évoque pas le présent – le présent, cet horrible moment empli de contraintes et d’incertitudes, où triomphe la plate réalité. Or dans les autres chansons hagiographiques, les leaders communistes – qui eux exercent effectivement le pouvoir – sont décrit dans l’effort surhumain qu’il en train de réaliser pour amener l’Humanité sur la voie du bonheur. Face à cet effort présent et quotidien, réalisé pour son bien, le fait pour l‘auditeur de rire, de se détendre, de chercher à s’amuser plutôt que de participer à l’oeuvre commune, sous la conduite du grand leader, ne pourrait être considéré, au mieux que comme une marque d‘absence de conscience politique, au pire comme une trahison. Moins totalitaire dans son message, la chanson Hasta siempre invite plutôt à une rêverie poétique sur la vie, l’œuvre et le personnage du Che. C’est un peu moins pesant et totalitaire, même si c’est aussi efficace – et peut-être plus pernicieux – sur le plan de la propagande.
Mythe révolutionnaire latino-américain et sécularisation de la figure christique
Aucun génie, aucun chef d’œuvre ne naissent ex nihilo. Ils ne constituent que le plus haut sommet d’une accumulation de talents qui ont préparé leur venue. Jesus-Christ apparaît dans une Palestine profondément tournée vers l’attente messianique, où de nombreux prédicateurs, moins chanceux ou moins talentueux ont prétendu avant lui à ce statut. Jean-Sébastien Bach appartient à une longue lignée familiale de musiciens de grand talent dont il ne fut que le plus illustre représentant. En 1798, plusieurs généraux révélés par les guerres révolutionnaires avaient la capacité et le désir de se saisir d’un pouvoir dont s’empara finalement l’un entre eux, Napoléon Bonaparte.
Quant aux Che, il apparaît dans une Amérique latine où l’attente d’un caudillo libérateur, capable de mettre fin aux injustices par son action courageuse – et violente – constitue un élément important de la sensibilité politique populaire. De Bolivar à Perón, en passant par Pancho Villa ou Zapata (cf image ci-contre), l’histoire latino-américaine est emplie de ces personnages prêts à utiliser la force et à rassembler derrière eux des armées pour subvertir le pouvoir en place et faire triompher leur idée de la justice. Ils ont en commun un certain nombre de traits de caractère et d’épisode biographiques : la révolte devant l’injustice, la bravoure, le charisme personnel, les victoires gagnées par leur courage, enfin l’errance à laquelle les conduit leur engagement (opérations militaires, diffusion de la révolution vers l’autres pays, exil). Partageant ces caractéristiques, le Che s’inscrit dans cette lignée de Caudillos si présents dans l’imaginaire politique latino-américain. Il rejoint aussi, aux côtés de Zapata, d’Eva Peron et de Salvadore Aliende, le panthéon plus restreint des grands dirigeants morts pour la cause de la justice, mais supposément toujours vivants dans nos cœurs.
A la fin sa dernière aventure bolivienne, Che Guevara, à l’issue d’un long calvaire, est en effet mort pour ses idées, « assassiné par ses bourreaux ». Et cette mort possède de très troublantes ressemblances avec celles d’un autre prophète des temps nouveaux : Jésus Christ. Ce beau visage au regard mystique, entouré d’une barbe sombre ; cette montée vers le martyre du héros blessé, maltraité par ses gardes ; ce message supposé de la CIA demandant son exécution par les militaires boliviens un peu comme Pilate se lave les mains de la crucifixion du Christ ; cette photo du Che mort, reposant sur une table comme Jesus-Christ dans son suaire (voir photo ci-dessous). Ces similitudes ne peuvent qu’impressionner, même inconsciemment, un imaginaire collectif latino-américain, et plus généralement occidental, encore pétri des mythes, des représentations et des structures de pensées issues du christianisme. En témoigne notamment cette interprétation de Nathalie Cardone, dans une mise en scène évoquant irresistiblement l’image d’une Madone en pleurs aux pieds du Christ mort.
La chanson elle-même reflète à plusieurs reprises ce report de croyances ou de représentation chrétiennes sur la personne du Che : la « couronne » posée sur sa mort, par exemple, pourrait faire penser à la couronne d’épine, à moins qu’il ne s’agisse d’une auréole de sainteté. 
La « transparence » de sa présence aimée fait penser à la présence du Saint-Esprit. Fidel, évoqué à la fin du poème, n’a-t-il pas quelques-unes des caractéristiques de Dieu le Père ?
A la manière d’un Christ ressuscité et toujours vivant, le Che ne va-t-il pas continuer à parcourir à nos côtés le glorieux chemin de la Révolution, puisque, dit le texte, « nous continuerons à tes côtés ».
Enfin, la formule « Hasta siempre » fait plutôt penser à l’Eternité du Paradis qu’à un concept emprunté au matérialisme dialectique.
Il n’est donc pas surprenant que la référence au mythe du Che ait constitué, de Atahualpa Yupanqui à Silvio Rodriguez (cf photo ci-contre), l’un des thèmes récurrents les plus fréquents de la « Nueva cancion » latino-américaine engagée et de son avatar cubain, la « Nueva Trova ».
Les mouvements marxistes d’Amérique latine ont ainsi trouvé en sa personne leur prophète et leur martyr.
Mais tout cela n’empêche pas le vieux réac que je suis de beaucoup aimer cette chanson, que je vous propose d’écouter dans l’interprétation de Silvio Rodriguez ou de l’orchestre Buena Vista Social Club, tout en lisant ma traduction.
Fabrice Hatem
par Ahinama | Avr 6, 2013 | Paroles commentées
Pour consulter ma traduction de l’une des versions possibles de cette chanson, cliquez sur le lien suivant : guantanamera
Traduire, commenter et illustrer par des documents sonores la plus célèbre des chansons cubaines relève un peu de la gageure, pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’il est difficile de fournir à son sujet des informations sures, comme la date de sa création ou le nom de son compositeur. Joseito Fernandez a souvent déclaré l’avoir écrite en 1929, mais il a également évoqué d’autres dates à plusieurs reprises. Sa paternité a d’ailleurs été contestée par un autre musicien, Herminio « El Diablo » García Wilson, que de nombreux musicologues s’accordent à considérer comme – au moins – le co-auteur de l’œuvre.
Quant aux paroles… Pratiquement chacune des très nombreuses interprétations que j’ai écoutées en proposent une version différente, soit par suppression ou interversion de certaines parties du texte de référence (cf infra), soit – encore plus fréquemment – par invention pure et simple de nouvelles strophes. Plus qu’une oeuvre finie, cette chanson apparaît donc comme une trame d’improvisation permettant aux interprètes de donner libre cours à leur imagination. C’est particulièrement vrai de Joseito Fernandez lui-même, qui livrait chaque jour une version différente de la chanson dans l’émission de radio qu’il animait à Cuba dans les années 1930.
Vous pouvez vous-même vous faire une idée de cette prolificité en écoutant quelques-unes des innombrables versions de l’œuvre : deux interprétations très différentes l’une de l’autre de Joseito Fernandez ; une descarga débridée de celui-ci en compagnie de Benny Moré ; une interprétation célèbre de Celia Cruz ; une version plus jazzy de José Feliciano… et ce n’est là qu’un tout petit échantillon…
Il existe cependant un texte de référence servant en quelque sorte de point focal à ce feu d’artifice d’invention poétique ou chansonnière : c’est un très beau poème de José Martí, chantre de l’indépendance cubaine, écrit en 1895, et adapté à la chanson en 1958 par le compositeur Julián Orbón.
Je vous propose donc de considérer, de manière quelque peu abusive, cette adaptation comme « la » version de référence de la chanson. Je suis cependant pleinement conscient des limites de ce choix, qui fait en quelque sorte l’impasse sur un fait essentiel : Guantanamera, plus qu’un contenu littéraire, est un contenant culturel dans lequel viennent s’exprimer l’âme du peuple cubain et le talent de ses interprètes sous forme d’une chanson éternellement changeante. C’est d’ailleurs peut-être cette « plasticité » de Guantanamera, cette capacité à être perpétuellement ré-inventée en fonction des humeurs des chanteurs et du public, qui explique son extraordinaire succès auprès du peuple cubain dont elle exprime en quelque sorte en en direct les états d’âme.
Mais une fois traduit le poème dans cette version, je ne suis pas encore au bout de mes peines, puisqu’il me faut trouver un interprète qui l’ait respectée à la lettre de manière à vous permettre de l’écouter confortablement.
Ce n’est sans doute pas un hasard si les seuls interprètes ayant parfaitement respecté le texte originel de Marti ne sont pas des cubains, mais des étrangers comme Pete Seeger ou Joan Baez. Je vous propose donc, par commodité pédagogique, d’écouter ce poème – ou plus exactement une partie de celui-ci, les strophes 1,2, et 5 -, interprétée par la voix très claire de Joan Baez, tout en lisant ma traduction.
Fabrice Hatem
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