par Ahinama | Mar 10, 2013 | Culture populaire cubaine
La Casas de las Americas est un projet culturel original remontant aux premiers jours de la révolution cubaine. Il s’agissait, en gros de créer un lieu d’échange où toutes les formes d’expression artistique du nouveau-monde – en fait surtout des Caraïbes et d’Amérique latine – pourraient converger pour mieux se connaître et s’associer en de nouvelles expériences. Autrement dit, « d’unir politiquement et culturellement les peuples d’Amérique latine ». Le projet conçu par Haydée Santa Maria, une des compagnes de la première heure de Fidel et du Che, fut inauguré en juillet 1959, quelques mois seulement après le triomphe de la révolution castriste, dans un bâtiment en ciment situé au bord du Malecon. Celui-ci, tenant à la fois du silo à blé et d’une église d’architecture moderniste, avait auparavant, m’a-t-on dit, abrité des locaux universitaires et une association d’écrivains. Il s’agit du premier des grands centres culturels créés par la Révolution, un peu avant l’ICAIC (Institut du cinéma), l’UNEAC (Union des écrivains) ou le CFN (Conjunto Folklorico Nacional).
L’objet de cet article n’est pas de discuter de la part de la culture et de la politique dans les motivations de ce projet. Mon objet, c’est de dire, simplement, ce que j’ai vu et ressenti à l’occasion d’une visite courte et forcement un peu superficielle.
A mon arrivée dans le grand hall d’entrée – où se trouve également une minuscule mais très intéressante librairie riche en ouvrages de qualité sur la musique et la littérature latino-américaine et cubaine – je fus pris en charge par une charmante vieille dame toute mince et très distinguée, qui se révéla plus tard être la gardienne de la galerie d’exposition. Mon statut d’unique visiteur me permis de bénéficier, comme cela avait été le cas à lors de mon dernier voyage à Cuba à l’occasion de ma visite au musée-temple des Orishas, d’un long cours particulier sur l’histoire et les activités du lieu.
Au premier étage, une très belle salle d’exposition, la galerie latino-américaine, impeccablement tenue, où étaient accrochées 47 gravures d’un vieux et célèbre peintre mexicain, Manuel Felguerez.

Au second étage, une autre exposition, constituée d’œuvres de jeunes artistes de très nombreux pays du monde, consacrées au thème de la Liberté – un sujet, comme vous le savez, important à Cuba, et pas seulement dans les expositions des institutions officielles. Dans plusieurs grandes salles-bureaux, se trouvent également installés à cet étage les équipes des différents départements de la Casa : arts plastiques, musicologie, littérature, etc.
En montant par un ascenseur dont les parois ont été originalement décoré par de jeunes étudiants en arts, on rentre, au troisième étage, dans le sanctus Sanctuorum de la Casa : la salle Che Guevara, un imposant auditorium décoré par deux très beaux tableaux des peintres Roberto Matta (Chili) et Raul Martinez (Cuba). Au fond, derrière l’estrade, une très belle sculpture multicolore de six mètres de haut, L’arbre de la liberté, œuvre du sculpteur mexicain Alfonso Soteno et don du gouvernement mexicain, qui a apparemment beaucoup aidé la Casa de las Americas depuis sa création, alors qu’elle fut longtemps ostracisée par les régimes conservateurs d’Amérique latine. Cette salle a un rapport important et direct avec l’histoire de la musique cubaine. C’est là, en effet, que s’est tenu en 1967 le fameux « Congresso de juventud – festival de la cancion protesta d’Amérique latine », dont allait bientôt naître, sous l’impulsion de jeunes chanteurs-compositeurs comme Silvio Rodriguez et Pablo Milanès, le mouvement dit de la NuevaTrova Cubaine.

Expositions, concerts, conférences, publications : les activités culturelles de la Casa sont assez diverses. Par exemple, cette année 2011 est marquée par une série de manifestations consacrées au thème des afro-descendants et de leur contribution à la culture populaire cubaine. De nombreux concours sont également organisés chaque année pour l’attribution de prix assez prestigieux à de jeunes peintres, musiciens, écrivains ou encore à des chercheurs dans des domaines liés à la culture. La Casa organise également des programmes de formation destinés à des étudiants étrangers (notamment nord-américains), sur la culture cubaine et latino-américaine, ce qui répond au double objectif de mieux faire connaître et aimer Cuba chez le grand voisin et de récolter quelques précieuses devises étrangères.
Sans être lui-même un lieu de recherches stricto sensu, la Casa joue le rôle d’une caisse de résonnance et d’un lieu de convergence où les chercheurs cubains en musicologie ou arts plastique peuvent trouver audience et reconnaissance pour leurs travaux. Elle publie une revue bimestrielle, Casa de las Americas, où l’on trouve des ouvrages de vulgarisation d’excellente facture académique. Elle abrite également une bibliothèque fréquentée par les jeunes étudiants en arts et littérature de la Havane.

Le lieu est extrêmement propre, bien tenu. Les œuvres sont très agréablement présentées dans des salles impeccables. Le personnel a l’air compétent, dévoué et enthousiaste. Le fonds d’œuvres graphique – 16600 tableaux et gravures – constitue un témoignage inestimable sur l’art latino-américain contemporain. Les prix octroyés par la Casasont réputés. La revue est excellente et pas chère. La visite est gratuite et extrêmement instructive (je suggère cependant de faire un petit don, ils le méritent et ils en ont besoin). Les conférences, animées par des personnalités éminentes, sont passionnantes,et la Casa a tenu à plusieurs reprises un rôle important dans l’histoire de la culture cubaine et latino-contemporaine contemporaine. De plus, ce projet, internationaliste dans son concept de base, n’a aucun équivalent dans le reste de l’Amérique latine. Mais…
Mais la grande galerie d’exposition, détruite il y a 5 ans par un cyclone, n’a pas été rouverte depuis lors faute de moyens. Mais plusieurs courtes coupures d’électricité se sont produites lors de mon passage. Mais j’étais, au moment de ma venue, pratiquement le seul visiteur de la Casa. Bref, j’ai fugitivement perçu un petit côté « belle au bois dormant intello », qui contrastait étrangement, avec justement, l’incroyable vitalité de « l’art des rues » dans les environs : orchestre de Son dans des maisons particulières, groupe de capoeira sur le gazon de l’avenue des présidents, concerts le soir dans les cafés du Vedado, jeunes dansant (très bien) la rumba avec leurs tambours dans le jardin la maison voisine de la mienne. Il est vrai que le caractère un peu « élitaire » et «engagé » de la démarche de la Casa de las Americas draine plus spontanément un milieu d’érudits, de chercheurs, et d’écrivains « progressistes » que de jeunes danseurs des rues…
En résumé : lors de votre prochain voyage à Cuba, prenez deux heures pour y aller, Cela vaut vraiment la peine, surtout si vous êtes un peu « intello de gauche ». d’autant que l’endroit est vraiment agreable, au bord du Malecon.
Fabrice Hatem
Casa de las Americas 3ra y G
El Vedado , La Habana, 10400, Cuba
Tél : (537) 838 27 06 al 09 – (537) 836 76 01
Site web : www.casadelaamearicas.org
par Ahinama | Mar 10, 2013 | Films et DVDs
La sélection commentée de films sur la culture populaire cubaine que j’ai réalisée pour Fiestacubana.Net ne couvre évidement pas tout le champ de la production cinématographique dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle je vous propose ici une première liste complémentaire de films ou de liens internet intéressants qui peuvent être utiles à ceux désireux d’approfondir le sujet. J’ai divisé celle-ci en deux parties : d’une part, les documentaires sur la culture cubaine et la salsa, d’autre part les films cubains ou ayant pour thème principal Cuba (tous genres confondus).
Je présente en annexe une critique de deux de ces œuvres, très intéressante, mais que j’ai renoncé à intégrer à ma sélection principale malgré leur grand intérêt parce qu’elles étaient mal référencés, mutilées, ou un peu hors sujet. Vous noterez enfin que je n’ai pas créé de section consacrée aux enregistrements de concerts in vivo et autres captations musicales, extrêmement nombreux sur le net, mais qui n’appartiennent pas au domaine de la production cinématographique stricto sensu.
1. Documentaires et docu-fictions sur la culture populaire cubaine et la salsa
Concert de Larry Harlow pour fêter les quarante ans de la Fania (avec de nombreuses vedettes de la grande époque). Je fais ici une exception à ma règle de ne pas mentionner dans cette sélection de captation de concerts du fait du caractère de témoignage historique de ce document. Pour visionner celui-ci, cliquez sur : Larry.
Del danzon al cha cha cha, auteur inconnu (deux petits films sur l’histoire de ces styles musicaux – voir critique du premier d’entre eux en annexe) : pour visionner ces deux films, cliquez sur film1 et film2
Frankie Ruiz (petit documentaire assez mal fait et larmoyant sur le chanteur Portoricain). Pour le visionner, cliquez sur : Frankie
Histoire del son cubano (empilement d’intéressantes archives audio-visuelles non commentées sur le Son). Pour les visionner, cliquez sur : son
Historias de la música cubana, série de cinq films de réalisateur différents dirigés par Manuel Gutiérrez Aragón, 2008. Je n’ai intégré dans ma sélection principale que l’un d’entre, le seul que j’ai pu visionner : Lo mismo se escribe igual, de Arturo Sotto. Pour une présentation rapide des autres films de cette série, cliquez sur : Historias
Medellin en su salsa, 2011,Helvira Hernández, 59 minutes (sur la salsa colombienne et la vie d’une radio musicale de Medellin). Cliquez sur : Medellin
Mi oficio de cantor, homenaje a Oscar d’Leon,Chuchito Sanoja , 2011 (sur Oscar d’Leon). Pour visionner le trailer de ce documentaire, cliquez sur : leon
Our latin thing,Jerry Masucci, 1972 (le film témoignage de la Fania Records sur la vague salsa, malheureusement incomplet sur internet). Voici des liens vers quelques parties du film :lien1, lien2, lien3, lien4, lien5, lien6 Ces liens permettent également de naviguer vers de très nombreux enregistrements en live d’artistes de la Fania.
Para bailar, La Habana,Documentaire de Santiago Alvarez, Cuba, 1997, 46 minutes (sur la danse à la Havane. voir ci-dessous). Pour quelques renseignements succincts, cliquez sur : bailar
Para bailar, La Habana(sur la danse à La Havane – Voir une critique en annexe). Je ne connais ni la date ni le nom de l’auteur de cet excellent documentaire trouvé mutilé sur Internet : il pourrait s’agir d’extrait du film homonyme de Santiago Alvarez, mais je n’en suis pas sûr. Pour visionner cette oeuvre, cliquez sur : habana
Rythmes afro-cubains et Salsa aux percussions,Michel Bontemps (intéressante vidéo pédagogique présentant les rythmes afro-cubains traditionnels joué aux congas, ainsi que les claves et les rythmes modernes : Salsa, Mozambique et Songo). Pour plus d’informations, cliquez sur : rythmes
They call me La lupe (film en cours de finalisation, sur la grande chanteuse cubaine). Rens : Lupe
Tributo à la salsa columbiana(série d’enregistrements in vivo de musiciens de salsa colombienne sans commentaires). Cliquez sur : Tributo
Notez également l’existence de deux intéressantes bases documentaires :
Para Bailar (Très riche site internet sur la musique et la danse cubaines). Cliquez sur : para
Canal internet de la télévision cubaine.Entre deux documentaires de propagande sur l’impérialisme américain, vous pouvez regarder quelques excellentes émissions consacrées à la musique et à la danse cubaine sur le canal internet de la télévision cubaine. Cliquez sur : télé.
Pour connaître les programmes, cliquez sur l’onglet « Carteleras »
2. Film cubains ou ayant pour thème Cuba
La production cinématographique cubaine couvre évidement un champ beaucoup plus large que celui de la musique et de la danse, même si celles-ci y sont omniprésentes, reflétant en cela leur place centrale dans la vie des habitants de l’île. Vous pourrez trouver sur le lien suivant une liste de 250 des films cubains les plus marquants :http://www.imdb.com/list/pk4OhdY60Dk/. Une partie importante de ces films est assez facilement accessible sur internet, mais par contre difficile à trouver dans le commerce.
Vous pouvez également consulter mon lexique des grands réalisateurs du cinéma cubain et le documentaire de Ramón Suárez surL’âge d’or du cinéma cubainau cours des 10 années qui ont suivi la révolution.
Fabrice Hatem
Annexe : présentation critique de deux films non intégrés dans la sélection principale
J’ai renoncé à intégrer ces deux œuvres très intéressantes dans ma sélection principale parce qu’elles sont mutilées et d’auteur inconnu ou incertain. Je vous en livre cependant ici une petite présentation.
Del Danzon al Cha cha cha
Documentaire d’auteur et de date inconnus, 15 minutes
Il s’agit d’un excellent travail musicographique, illustré avec soin par de riches archives sonores et visuelles sur l’histoire du Danzon, depuis ses origines à la fin du XIXème siècle, où il trouve ses racines dans la Habanera et la Contradanza, jusqu’à sa mutation en Mambo puis en Cha Cha Cha, en passant par son évolution vers la Danzonette sous l’influence du Son oriental.
Le film est ponctué de très intéressants témoignages de musiciens et de musicologues, comme Odilio Urfé, fils d’un des grands créateurs du Danzon, de Antonio Arcañio, précurseur du mambo ou de Enrique Jorrin, inventeur du Cha Cha Cha.
Pour visionner ce documentaire, cliquez sur : http://www.youtube.com/watch?v=Y2noAAIaSuQ
Il est présenté sur internet accompagné d’une « seconde partie » moins intéressante, qui me semble assez largement redondante avec la première et ne provient peut-être pas du même film. Pour visionner cette seconde partie, cliquez sur : http://www.youtube.com/watch?v=E8SPoDldhAs
Para bailar, La Habana
Documentaire d’auteur et de date inconnus, 30 minutes
Ce film aborde simultanément deux sujets : d’une part, un survol de l’histoire de la danse populaire cubaine ; d’autre part, un panorama de sa pratique à l’époque où le documentaire a été réalisé, il y vraisemblablement une vingtaine d’années.
Il présente de nombreuses et intéressantes images d’archives sur une grande variété de danses : Contredanse, Danzon, Mambo, Cha cha cha, Mozambique, Pilon, bals populaires…
Il propose également des entretiens avec des musicologues éminents, parmi lesquels on reconnait Helio Orovio, Bladimir Zamora, José Loyola, et de musiciens, comme Miguel O’Farril, Enrique Jorrin (inventeur du Cha Cha Cha), Pello el Afrokan (inventeur du Mozambique), etc.
Cet agréable empilement d’entretiens et d’images de danse, aéré par de nombreux témoignages d’aficionados, permet de prendre la mesure du rôle central joué par la pratique de la danse dans la vie collective cubaine, tout particulièrement à la Havane. Cependant, manquant un peu de fil directeur et de structure, il n’approfondit véritablement aucun sujet, que ce soit sur le plan de l’histoire de la danse ou de sa sociologie contemporaine.
Cette faiblesse apparente, cependant, est peut-être imputable aux coupes dont il pourrait avoir été l’objet au moment de sa mise en ligne : je soupçonne en effet, sans en avoir la certitude, qu’il s’agit du documentaire homonyme de Santiago Alvarez Para bailar, La Habana, réalisé en 1997, qui dans sa version complète, dure 47 minutes.
Pour visionner ce documentaire (dans une version vraisemblablement réduite) : http://www.youtube.com/watch?v=OgQt7u6gCus&list=PL4057A0ADAAE32636&index=15
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Films et DVDs

Malgré la production de quelques longs métrages avant 1959, le cinéma cubain n’a pris véritablement son essor qu’au début des années 1960, avec la création de l’ICAIC (Institut Cubain d’Art de production cinématographique) par le régime castriste. Nous présentons ici une liste commentée des metteurs en scène les plus représentatifs de ces cinquante dernières années.
1. Articles généraux sur le Cinéma cubain
Pour des articles généraux sur le cinéma cubain, on pourra notamment consulter :
http://en.wikipedia.org/wiki/Cinema_of_Cuba
Une bonne synthèse historique, assez précise et bien documentée.
http://www.seances.org/html/cycle.asp?id=140#h
Fournit une liste des prinicipaux films cubains.
http://www.cubantrip.com/cuba_la_faillite_fr/cinema_cubain.php
Une analyse assez rigide idéologiquement, mais assez bien documentée, du rôle politique supposé « progressiste » du cinéma cubain.
2. les principaux metteurs en scène
Parmi les principaux metteurs en scène de ces cinquante dernières années, on peut notamment mentionner :
Alea, Thomas Gutierrez (Titon) (1926-1996) : Mort d’un bureaucrate (1966), Mémoires du sous-développement (1968), Fraise et Chocolat (1993). L’un des co-fondateurs de l’ICAIC, considéré comme l’un des piliers du cinéma cubain contemporain.
http://en.wikipedia.org/wiki/Tom%C3%A1s_Guti%C3%A9rrez_Alea
Alvarez, Santiago (1919 – 1998) : Hasta la Vitoria Siempre (1967), Now (1965). Connu notamment pour ses courts-métrages en forme de « clips ».
http://en.wikipedia.org/wiki/Santiago_%C3%81lvarez
Colina, Enrique (? – ) : Entre Deux Cyclones (2003), Los Bolos En Cuba (2009). Une vision douce-amère et désabusé du Cuba d’aujourd’hui par un jeune auteur post-révolutionnaire.
http://www.cadrage.net/entretiens/colina/colina.html
Espinoza, Julio Garcia (1926 – ) : Cuba baila (1960), Le Jeune Rebelle (1961), Aventuras de Juan Quinquin (1967), Cet apparatchik de la culture (il a été président de l’ICAIC et vice-ministre de la culture) est connu pour ses films historiques et politiquement engagés.
http://www.soycubano.com/pena/cine/garcia_espinosai.asp
Gomez, Octavio (1934 – 1988) : Première Charge à la Machette (1969).
http://en.wikipedia.org/wiki/Manuel_Octavio_G%C3%B3mez
Gomez, Sandra (? – ) : Las Camas Solas (2006), El Futuro Es Hoy (2008). Une jeune réalisatrice qui décrit le quotidien morose des cubains d’aujourd’hui. Gomez, Sara (1943 – 1974) : De Cierta Manera (1974): Décédée très jeune, Sara Gomez m’a pu réaliser qu’un seul long métrage assez échevelé, décrivant sous forme de docu-fiction le quotidien d’un quartier populaire de La Havane:
Gomez, Sara (1943 – 1974) : De Cierta Manera(1974): Décédée très jeune, Sara Gomez m’a pu réaliser qu’un seul long métrage assez échevelé, décrivant sous forme de docu-fiction le quotidien d’un quartier populaire de La Havane:
http://www.filmreference.com/Directors-Fr-Ha/G-mez-Sara.html
ICAIC. Une grande partie de la production cinématographique locale à Cuba est liée à l’ICAIC, l’Institut Cubain d’Art de production cinématographique, fondé en 1959. Pour une présentation officielle – donc non critique – de cet institut, on pourra consulter le site suivant :
http://www.cubacine.cu/aniversario/index.htm
Solas, Humberto (1941-2008) : Lucia (1968), Le Siècle des Lumières (1991), Barrio Cuba (2005). Un des grands noms du cinéma cubain contemporain, très connu pour ses grandes fresques historiques comme Lucia
http://en.wikipedia.org/wiki/Humberto_Sol%C3%A1s
Tabio, Juan Carlos (? – ) : Fraise et Chocolat (1993), Guantanamera (1995), Lista de Espera (2000), El Cuerno de la Abundancia (2008). Elève et ami de Alea, Il l’a aidé à terminer ses deux derniers films, Fraise et Chocolat (1993), Guantanamera (1995). Ses films décrivent avec une ironie douce-amère, où le rêve et l’humour sont constamment présents, le difficile quotidien des cubains, miné par l’absurdité bureaucratique et la faillite de l’économie locale.
http://en.wikipedia.org/wiki/Juan_Carlos_Tab%C3%ADo
Fabrice Hatem
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Films et DVDs
Fiction de Mikhaïl Kalatozov, Cuba- URSS, 1964, 145 minutes
Chacune de quatre histoires qui constituent ce film est articulée autour de la même rhétorique : face aux injustices dont il est victime (exploitation économique ou sexuelle, oppression policière, violence militaire), le peuple cubain, pourtant profondément pacifique, n’a d’autre choix que la révolte armée pour conquérir sa liberté sous le leadership éclairé du mouvement castriste.
On peut être, ou non, en accord avec cette œuvre de propagande orientée et manichéenne, imputant tous les malheurs de Cuba au capitalisme américain et ne proposant d‘autre alternative politique que la violence. Mais je m’abstiendrai d’entrer dans cette polémique. Je ne parlerai ici que d’histoire et d’esthétique cinématographique. Deux domaines où l’apport de Soy Cuba est important.
Réalisée en 1964, quelques années après la prise de pouvoir par Fidel Castro et la création de l’Institut Cubain du Cinéma (ICAIC), Soy Cuba marque un étape importante dans la renaissance du cinéma cubain. Celui-ci a effet connu au cours des années 1960 une brève période de grande vitalité, produisant de nombreux films dont le caractère apologétique ou de propagande (Le jeune rebelle, 1961) n’exclut pas une certaine qualité formelle (Hasta la victoria Siempre, 1967 ; Première Charge à la machette, 1969), ni même une prise de distance critique, pleine d’humour, face à une bureaucratie en cours d’ossification (Mort d’un bureaucrate, 1996). Signe des temps, Soy Cuba est d’ailleurs une co-production soviéto-cubaine, où des acteurs locaux jouent sous la direction du cinéaste russe Mikhaïl Kalatozov.
Malgré ou du fait même de la lourdeur de son attirail de propagande, le film possède un certain nombre de qualité narratives. Tout d’abord, l’exemple des cinémas nazis et soviétiques des années 1930 et 1940 montre que les discours manichéens, mettant en scène une opposition frontale et sans nuances entre le Bien et le Mal, peuvent constituer, pour peu que le metteur en scène ait un peu de talent, le ressort d’un œuvre captivante. Il en est ainsi dans Soy Cuba : comment ne pas partager la colère de ce jeune vendeur des rues dont la fiancée a été achetée pour quelques dollars par un touriste américain, de ce vieux paysan dont la terre vient d’être vendue à la United Fruits, de ce jeune étudiant qui voit son meilleur ami assassiné par le chef de la police de Batista, de cet autre paysan dont l’enfant est tué par une bombe de l’aviation du même Batista, etc.
Il faut d’ailleurs reconnaître au metteur en scène russe une certaine subtilité dans le traitement psychologique des personnages. Même si la trame en est un peu répétitive (une lutte entre réticence individuelle à la violence et prise de conscience de la nécessité politique de celle-ci), ce conflit moral donne lieu au cours du film à toute une série de situations intéressantes : comme ce militant renonçant au dernier moment à assassiner le chef de la police, alors qu’entouré de ses enfants celui-ci se comporte en père de famille attentionné ; comme ce paysan viscéralement hostile à la violence, qui ne rejoint la guérilla castriste qu’après avoir vu son enfant assassiné par les bombes de Batista ; ou encore comme cet américain sensible et raffiné, répugnant au départ à pratiquer le tourisme sexuel comme le font ses amis, avant de se laisser finalement entraîner par la tentation. Un peu simpliste, peut-être, mais, justement pour cette raison, très efficace émotionnellement.
Mais le film brille surtout par ses très grandes qualités formelles. Le parti- pris du réalisateur est, pourrait-on dire, celui du réalisme subjectif : ce qui nous est montré tout au long du film est bien la réalité pure, mais telle qu’elle est perçue à travers la sensibilité et les émotions des personnages. Le contre-champ montrant le paysan dominé par son patron à cheval expriment le sentiment d’écrasement par une société injuste ; la vision en gros plan de visages labourés d’ombres, l’agressivité et la menace ; les effets de sur et sous-exposition de la pellicule, la peur et la violence ; les cadrages mouvants ou obliques, l’angoisse de l’inconnu ; la camera mobile se déplaçant avec le personnage, le stress et le suspense d’une scène d’action : les cadrages non conventionnels (par exemple sur un détail du décor), le sentiment d’étrangeté et de menace qui se dégage de la réalité apparemment la plus banale ; le faux pas dans un escalier sans fin, le glissement sur une pente boueuse, la lutte angoissante d’un personnage vulnérable face à un environnement hostile.
Quant à la bande sonore, elle fait alterner de long silences avec la focalisation sur des sons isolés (une petite musique lancinante…), amenant ainsi le spectateur à partager plus intensément les perceptions sensorielles et le vécu psychologique du personnage. En conclusion de chaque histoire, un texte en voix off en tire une morale de manière suffisamment imagée et poétique pour éviter – de justesse – de tomber dans la plate propagande.
Malgré la longueur de certains plans, qui peut parfois générer l’ennui, malgré son caractère d’œuvre de propagande, il s’agit donc d’un film intéressant, non seulement sur le plan historique, mais également en matière narrative et surtout formelle.
Fabrice Hatem
Renseignements : www.mk2.com
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Films et DVDs
Documentaire de Sandra Padilla, Venezuela 2001 (?), 37 minutes
Née en 1936 à Santiago de Cuba, Guadalupe Victoria Yolí Raymond, diteLa Lupe fut l’une des chanteuses populaires cubaines les plus célèbres du milieu du XXème siècle. Provocante, excessive, elle a marqué la scène cubaine des années 1950 par sa vitalité volcanique et par une gestuelle suggestive au parfum de scandale.
En délicatesse avec un régime castriste soucieux de moralité, elle s’exila en 1962 de Cuba pour New-York. Elle y devint rapidement l’une des reines de la Latin Soul, enregistrant avec Mongo Santamaria et Tito Puente. Marginalisée dans les années 1970 par le succès de Celia Cruz et de la Fania, rongée par la drogue et l’alcool, elle partit pendant quelques années habiter Porto Rico où elle finit par être bannie des ondes du fait d’attitudes considérées comme indécentes. Entièrement ruinée, elle connut alors une période d’effacement et même de déchéance avant de retrouver un équilibre personnel dans l’adhésion à l’église évangélique. Elle est morte en 1992 dans le quartier du Bronx, a New-York.
Le film de Sandra Padilla nous propose un survol de la vie de cette artiste, appuyé sur de nombreux témoignages de contemporains, comme le grand auteur de chansons populaires Tite Curet, et d’historiens comme Rafeal Viera ou Roberto Perez Leon. Très riches en informations, il souffre cependant de l’insuffisante quantité d’images d’archives concernant la Lupe, notamment celles où on la voit chanter. Bref, c’est trop verbeux, et, par moments, presque ennuyeux.
De plus, je n’ai pas été entièrement convaincu par les qualités artistiques de la Lupe, dont les prestations vocales tiennent parfois autant du glapissement vulgaire que du chant. On peut comprendre que les gérants de la Fania lui aient préféré une Celia Cruz au psychisme plus équilibrée, à la vois plus posée, et aux nuances plus subtiles, pour tenir le rôle de vedette féminine de leur Label.
Les passionnés d‘histoire de la musique cubaine et de Latin Jazz New-Yorkais peuvent prendre le temps de visionner ce documentaire un peu poussif. Mais les autres catégories de salseros pourront s’en abstenir, sans dommage grave pour leur culture musicale et sans rien rater d’exceptionnel du point de vue artistique.
Fabrice Hatem
Pour consulter quelques extraits du film : http://www.youtube.com/watch?v=NReyhYHTWWc
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Culture populaire cubaine
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Documentaire de Ulysses Hernández, Cuba, 2009 (?), 18 minutes
Ce court documentaire nous plonge au cœur des traditions orales d’un petit village perdu, Ruda, niché près de la petite ville de San José de las Lajas. Là, à seulement quelques dizaines de kilomètres de la Havane, nous nous retrouvons déjà au cœur de la campagne cubaine. On se déplace en carrioles à cheval, on coupe les hautes herbes à la machette et l’on chante à la guitare les décimas des Tonadas. Mais surtout, les habitants s’y transmettent, de génération en génération, d’étranges histoires de fantôme de guerriers mambises, de lumières flottant la nuit sur les eaux des étangs, et de panthère échappée d’un cirque. Il y a aussi plein de superstitions : une poule chantant comme un coq annonce une mauvaise nouvelle, il faut tremper une hache dans le lait en récitant une prière pour éloigner l’orage… Au fil des interviews, les vieux habitants, mais aussi quelques jeunes, révèlent leur profond attachement à ce patrimoine oral. Ils semblent croire vraiment à ce qu’ils racontent, ajoutant aux contes et superstitions des détails vécus qui apporteraient la preuve de leur réalité. Ils auraient ainsi été eux-mêmes témoin d’apparitions mystérieuses, vérifié le pouvoir magique des incantations contre les tornades ou constaté par expérience que la poule chantant comme le coq annonce effectivement un malheur. La légende sentre ainsi en poétique osmose avec la réalité vécue. Avec en plus ses images bucoliques de la campagne cubaine, ce documentaire, malgré sa simplicité, est vraiment craquant !! Fabrice Hatem Pour visionner ce documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=FxC6GyVg8y4&feature=player_embedded |
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Films et DVDs
Drame de Ernesto Darana Serrano, Cuba, Mexique, 2008, 95 minutes
Laura, une universitairec cubaine fascinée par la figure mythique de Yarini Ponce De Leon, légendaire proxénète cubain du début du siècle, mort héroïquement dans un règlement de compte avec les truand corses qui contrôlaient alors la prostitution à la Havane, enquête sur l’état actuel de ce phénomène dans la capitale cubaine. Elle rencontre deux proxénètes, Rosendo et Albert, eux-même en rivalité pour l’amour de Sandra, une jeune prostituée récemment libérée de prison.
Entre Santeria, réalités sordides de la Havane d’aujourd’hui, affairisme et rivalités amoureuses, ce film aurait pu constituer une fresque complexe et enivrante. Malheureusement un scénario trop compliqué, intégrant un nombre excessif d’intrigues secondaires, fait perdre de sa force et de sa vraisemblance au récit principal. Alberto, par exemple, est embrouillé dans quatre histoires d’amour simultanées, dont deux suffiraient amplement au bon déroulement du film. Quant à Rosendo, il n’est absolument pas crédible dans son rôle de « gangster santero », à la fois avenant, raisonneur et ultra-violent.
Reste que le film donne une terrifiante idée, non de ce qu’est aujourd’hui la Havane – car l’existence de lieux ouvertement dédiés à la prostitution est, en l’état actuel des choses, une invention pure et simple du scénariste – mais de ce qu’elle pourrait devenir demain. C’est-a-dire lorsque la libéralisation économique et l’allégement du contrôle policier s’accompagneront de l’inévitable émergence de véritables réseaux criminels, à l’image de ce qui existe déjà dans le reste de l’Amérique latine.
Fabrice Hatem
Pour plus d’informations : http://www.filmaffinity.com/es/film436476.html
Pour regarder quelques extraits du film : http://www.youtube.com/watch?v=SDMZ5_akzzA
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Livres et revues
L’une des étapes obligées pour s’imprégner d’une culture nationale est de comprendre sa langue. Et pas seulement, bien sûr, la langue cultivée, mais aussi la langue populaire, avec toutes ses expressions savoureuses qui permettent, mieux que de lourdes étude sociologique, de pénétrer l’âme et la vie quotidienne d’un peuple.
L’ouvrage du linguiste Samuel Feijóo, publié en 1981, répond largement à ce besoin. En 370 pages, il nous présente à peu près tout ce que la langue cubaine contient de proverbes, de jeux de mots, de petites blagues, de compliments, de devinettes, de ritournelles, de surnoms… Il y en a vraiment de toutes les couleurs et pour tous goûts. Une lecture fort divertissante, qui permet aussi de faire la part, dans la sagesse et l’humour populaire, de ce qui est commun à tous les peuples – du moins, ici aux peuples latins – et de ce qui est propre à Cuba.
Je ne résiste pas ici à vous proposer un petit florilège de proverbe cubains, choisis pour leur drôlerie, leur profondeur philosophique, ou leur côté « couleur locale ». Certains ont un équivalent direct en français – parfois moyennant quelques changements de décor ou de personnage. D’autres ont une saveur plus spécifiquement cubaine, reflétant les particularités de l’histoire et de la géographie de ce pays, ou tout simplement le mode de pensée particulier de ses habitants.
Samuel Fejóo, Del Piropo al dicharacho, Ed. Letras Cubanas, 1981, La Havane
Annexe
Quelques proverbes cubains et leur traduction
El diablo no es sabio par diablo pero por viejo. Le diable est savant, non parce qu’il est le Diable, mais parce qu’il est vieux.
Caimán no come caimán. Les caïmans ne se mangent pas entre eux.
El que poco agradece, menos merece. Celui qui remercie peu, mérite encore moins.
Cuando más oscura está la noche va a salir el sol. C’est quand la nuit est la plus noire que va se lever le soleil.
Mientras más grande es el caballo, más grande es la caída. Plus grand est le cheval, plus grande est la chute.
Hizo de gato caza ratón. Le fils du chat chasse le rat.
El que juega con candela, algún día se quema. Celui qui joue avec les bougies, un jour il se brûle.
Lo que fácil se da, fácil se va. Ce qui se donne facilement, s’en va facilement.
El último buey bebe agua sucia. Le boeuf arrivé en dernier boit de l’eau sale.
Si es pato, sabe dónde está la laguna. Si c’est un canard, il sait où est la lagune.
El jinete hace al caballo. C’est le cavalier qui fait le cheval.
La papaya no pare naranjas. Le papayer ne donne pas d’oranges.
Hay que coger la cosas buenas, porque las malas vienen solas. Il faut saisir les bonnes choses, car les mauvaises arrivent toutes seules.
Si no siembra el granite de maíz, no te comerás la mazorca. Si tu ne sèmes pas le grain de mais, tu ne mangeras pas l’épi.
El que madruga sabe donde va. Celui qui se lève tôt sait où il va.
Por mucho que corra la gallina, siempre el gallo le cae encima. La poule peut toujours courir, la coq finit toujours par lui tomber dessus.
A la gallina callejera le come el huevo el vecino. La poule qui va se promener, le voisin lui mange son oeuf.
Nadie sabe lo que tiene hasta que lo pierde. Personne ne sait ce qu’il possède jusqu’à ce qu’il le perde.
Vale más un peso en la mano que cien volando. Mieux vaut un peso dans la main que cent qui volent.
Abajo de la confianza duerme el peligro. Aux pieds de la confiance, dort le péril.
Con buena frase se saca al cimarrón del monte. Avec de bonnes paroles, on peut faire sortir le cimarron (le noir fugitif) de la forêt.
Los años no pasan por gusto. Les années ne passent pas par plaisir.
par Ahinama | Mar 9, 2013 | Culture populaire cubaine
Une émouvante plongée dans la réalité cubaine d’aujourd’hui
Etrange relation que j’ai nouée avec cet excellent ouvrage de Bérengère Morucci, consacré à la description de la vie quotidienne d’un quartier nouveau de l’agglomération de La Havane, Alamar, situé à l’extrême est de la ville, pas très loin des plages. Construit au cours des années 1970 dans la ferveur des projets révolutionnaires, ce quartier était censé offrir à ses habitants une vie nouvelle, avec des confortables logements et tous les équipements collectifs dont ils pouvaient avoir besoin. Avec l’accumulation des désillusions et des difficultés, il s’est progressivement transformé une grande cité-dortoir aux immeubles dégradés, aux équipements inachevés, et où s‘entassent, dans des conditions de grandes difficultés matérielles, 120000 personnes dans des appartements prévus pour 50000. Bérengère Morucci, sociologue de formation, est allée vivre à leurs côtés, a partagé leur quotidien, a recueilli leurs confidence, a observé leurs habitudes, et en a tiré ce très beau livre, chronique à la fois rigoureuse et profondément humaine de la vie de ce quartier.
Lorsque j’avais lu cet ouvrage pour la première fois, en 2008, juste avant mon premier voyage à Cuba, il m’avait fait rêver, un peu comme m’avaient fait rêver dix ans plus tôt les chansons de Tango d’Homéro Manzi, pleines de l’humble poésie des habitants du faubourg portégne. Mais j’avais encore du mal à imaginer la densité de la vie réelle derrière ces très attachants et émouvants récits. Et tout d’abord, je ne savais pas exactement où se trouvait Alamar, dont le nom n’évoquait pas pour moi un espace géographique précis, mais plutôt une sorte de lieu mythique, où se serait trouvé fictivement rassemblé tout ce que j’aspirais à comprendre de la réalité cubaine d’aujourd’hui. Je rêvais donc d’aller à Alamar, sans jamais y parvenir au cours de mes voyages successifs à Cuba, tant ce quartier semblait éloigné du centre-ville et de ses parcours touristiques.
En octobre 2011, l’occasion me fut enfin donné de me rendre à Alamar. Je réalisais alors un documentaire sur le danseur afro-cubain Domingo Pau qui m’emmena, un dimanche matin, rendre visite à un ancien collègue, l’ex-danseur et comédien Julian Villa. Cette visite trop rapide me permit de localiser enfin Alamar, de faire quelques pas dans ce quartier arboré, aux rues spacieuses longées de longs blocs d’immeubles de 4 à 6 étages, de prendre la mesure aussi de la dégradation assez avancée du parc immobilier et des logements – plomberie déficiente, fissures, etc. -, ainsi que la pauvreté du mobilier et des conditions de vie difficiles sous tous rapports de ses habitants.
Mais surtout, cette visite intervint à un moment où j’avais déjà rencontré, au cours de mes multiples voyages dans l’île, des centaines de Cubains, habitant dans différents quartiers de Santiago et de La Havane où j’avais pu me rendre. Tous m’avaient raconté les mêmes histoires que celles qui tissent le livre-récit de Bérengère : les pénuries chroniques de produits de première nécessité ; la cherté de la vie, et notamment de l’alimentation, par rapport aux salaires ridiculement bas versés par l’Etat cubain ; la nécessité absolue, pour simplement survivre, de se procurer des devises fortes – CUC ou pesos convertibles – permettant d’acheter ces produits sur le marché libre ou sur le marché noir ; les petits boulots et les petits trafics – certains plus ou moins autorisés, d’autres illégaux, d’autres franchement délictueux ; les rêves de voyages et de départ vers l’étranger, pourquoi pas en épousant un touriste de passage ; les difficultés de transport dans des « Guagua » surchargés et inconfortables ; la déficience des télécommunications, les difficultés de raccord au téléphone fixe et le recours obligé à celui d’un voisin complaisant ; les acrobaties incroyables pour se procurer des objets aussi élémentaires qu’un frigo ou qu’une télévision.
J’avais aussi visité beaucoup de maisons, d’appartements, avec leurs sanitaires presque systématiquement en panne où il faut verser soi-même l’eau dans les cabinets et mettre le papier toilette usagé, non dans la chasse d’eau menacée d’être bouchée, mais dans une petite poubelle prévue à cet effet. J’avais vécu ces pannes d’électricité récurrentes qui paralysent subitement d’existence au milieu des gestes de la vie quotidienne. J’avais aussi observé, comme elle, le mélange d’ennui – souvent pas de travail, pas d’argent, donc pas de loisirs payants, en résumé des journées entières à ne rien faire – et de chaleur humaine – la danse, la musique, la bande de copains – qui caractérise la vie de tant de cubains. La poésie incroyable, aussi, qui surgit comme par enchantement à chaque situation, à chaque instant de l’existence.
Et c’est pourquoi, lorsque j’ai relu récemment ce livre, après tant de jours passés dans ce pays et aux côtés de ses habitants, j’ai éprouvé à nouveau une émotion violente, mais dont la nature avait changé. Au lieu d’un appel puissant mais encore vague au voyage et au rêve, il évoquait désormais pour moi des personnages réels, des situations vécues, des paysages connus, des confidences entendues. Derrière chacun des récits de Bérengère, je pouvais lire en filigrane des récits similaires, que j’aurais pu moi-même écrire sur la base de mon expérience personnelle, en changeant simplement le lieu ou le nom du personnage principal : en évoquant mes propres amis cubains, différents de ceux de Bérengère, et pourtant si proches par leur vie quotidienne, leurs difficultés immenses et leurs espoirs modestes.
Cet ouvrage est à la fois une enquête sociologique et une expérience humaine. Ethnologue et sociologue de formation, amoureuse de Cuba, Berengère a été habiter pendant quelques mois le quartier d’Alamar en 2003 ; elle a vécu avec la population, a partagé ses difficultés, a observé leur vie quotidienne, a noué des amitiés et recueilli des confidences. Elle a vécu l’autre côté du miroir cubain, loin des pistes de Salsa et des circuits touristiques du centre-ville. Une vie quotidienne tissée d’inconfort, de pénuries, d’ennui, d’interdiction de toutes sortes, mais aussi pleine de chaleur humaine et de poésie. Des gamins qui d’interpellent en jouant en foot au pied des immeubles, des amoureux qui s’embrassent sur la plage, des fêtes improvisées dans les appartements.
Le livre vaut à la fois par la qualité de son travail scientifique d’observation de terrain et par celle, d’ordre plus littéraire, de sa rédaction, écrite d’une plume sensible et pleine de tendresse. Berengère sait nous faire percevoir, avec son style direct, son langage apparemment simple et dépouillé, l’émotion, la vibration humaine de chacune des situations décrites. Nous nous attachons ainsi à chacun de ses amis comme s’ils étaient les nôtres : Luis, l’ancien joueur de Base-ball et qui vit avec sa mère impotente, dans un appartement infesté de blattes ; Miguel, qui égrène ses souvenirs de travailleur volontaire dans la micro-brigade de construction ; Yanete, avec ses amours suisses déçues, qui invoque avec ferveurs la protection de Yemaya ; la vieille Camilla, qui prépare le « café du pauvre » – mélange de café et de pois-chiches – en évoquant ses souvenirs de jeunesse ; Simon, toujours amoureux d’une touriste américaine rencontrée deux ans auparavant, et qui vit avec son père trop souvent saoûl ; Nolia, ancienne responsable du parti, communiste toujours convaincue, mais qui a ouvert un paladar – un petit restaurant – pour pouvoir arrondir sa maigre retraite ; Tito, qui vend des Batidos (glaces) appréciés par tout le quartier dans son kiosque du coin de rue ; Jaime, le cuisinier qui aimerait tant avoir de l’aspirine pour soigner son mal de tête ; Roberto, l’ancien plongeur-démineur de l’armée qui travaille maintenant dans une bibliothèque ; Isis, bibliothécaire dans une école primaire de zone 23 et fervente pratiquante des religions afro- cubaines ; sa fille Haruko, qui passe des heures devant son miroir en se maquillant et se dandinant en attendant d’avoir l’âge d’aller danser…
Les lieux aussi : le marché paysan libre, où vendeurs et acheteuses se disputent sur la qualité d’un légume ; le bunker anti-aérien, qui abrite maintenant les amours adolescentes du quartier tout en servant également d’urinoir ; l’inconfortable cantine publique El familiar, où les vieux retraités mangent un maigre repas subventionné pendant que la foule se presse, en face, sur la terrasse de Pio-pio, un bar-restaurant privé ; le cinéma XI festival, bloc de béton inachevé posé au milieu d’un terrain vague qui aurait dû être une place centrale bien aménagée ; un peu à l’écart, l’ancienne prison transformée en école primaire ; enfin, les différents quartiers d’Alamar et de ses environs : Siberia, M3, la zone micro X jamais achevée, plus loin Cojimar, puis la plage où les enfant fabriquent de cerfs-volants avec un bout de ficelle et un morceau de plastique ; les bus inconfortables et bondés aux noms imagés – camello, guagua – jusqu’à cet ancien corbillard transformé en mini-bus, où il faut se plier en trois pour pouvoir rentrer.
Il y aussi les bruits – la musique omniprésente, la radio et la télé, les enfants qui jouent en criant, les voisins qui s’interpellent – ; les odeurs, parfois des effluves délicieuses de fleurs et d’océans, parfois des remugles répugnants d’égouts et d’ordures… ; l’alcool – rhum ou bière – qui aide à oublier le quotidien.
Et puis ce rêve chez beaucoup de jeunes de partir, de prendre un bateau vers la Floride, de rencontrer un touriste ou un vieux riche – un « temba » – qui pourra les tirer d’affaire ; la tentation des petits trafics et des petites combines en tous genres ; la nostalgie des temps meilleurs pour les anciens qui furent impliqués dans l’élan révolutionnaire initial qui accompagna pendant les premières années la construction du quartier.
Car Alamar a d’abord été l’un des projets emblématiques de la révolution cubaine avant de devenir un ensemble de quartiers dégradés de la périphérie urbaine de la Havane. L’idée était de construire, à l’est de la ville, un nouveau quartier exemplaire par le confort de ses habitations comme par la qualité de ses équipements collectifs. Des micro-brigades de volontaires, composées de journalistes, d’artistes, d’employés des postes ou des chemins de fer, furent formées, dans la ferveur des premières années, pour construire les bâtiments. L’idée de base : en échange de quelques années travail « volontaire », les participants se verraient eux-mêmes octroyer la propriété d’un appartement. Peu à peu, l’enthousiasme initial retomba ; les volontaires furent remplacés par des salariés, et aussi par le travail obligatoire des détenus de la prison toute proche. Faute de motivation, de compétences et de matériaux, les travaux prirent du retard, de nombreux équipements collectifs restèrent inachevés, des immeubles souffrirent de vice de forme. Des milliers d’immigrants plus ou moins clandestins virent d’installer dans un quartier initialement prévu pour 50000 habitants et qui, quoiqu’inachevé, en accueille aujourd’hui 120000. Enfin, les restrictions de la période économique spéciale achevèrent de paralyser le projet. D’où, chez les anciens d’Alamar, un désenchantement qui reflète celui aujourd’hui répandu dans tout le pays.
Tout cela, le livre nous le fait comprendre à travers le kaléïdoscope des trajectoires individuelles et des confidences recueillies, sans jamais chercher à juger ou à généraliser, à tirer des conclusions définitives. C’est cette proximité avec l’expérience directe, jamais rigidifié par la tentation de la synthèse, qui fait toute la valeur de cet ouvrage. Une valeur encore accrue par les talents de conteuse de l’auteur. A l’exemple de ces récits en forme de contrepoint, où les descriptions et les dialogues alternent avec les paroles des chansons passées sur le lecteur de CD le plus proche, rendant ainsi physiquement compte de l’atmosphère sonore de l’endroit, tout en accentuant le relief des situations, à la fois reflétées, déformées et contredites par le texte chanté.
On sort de ce livre non seulement mieux informé de la réalité du Cuba d’aujourd’hui, mais aussi profondément ému par l’évocation de toutes ces existences à la fois abimées par l’absence de confort et de liberté et soutenues par l’espoir d’un avenir meilleur. Et l’on en devient encore plus amoureux de ce pays.
Une confidence pour finir : j’ai moi-même beaucoup écrit sur Cuba au cours des trois années qui viennent de d’écouler. Je crois que ce livre est celui que j’aurais moi-même rêvé d’écrire, tant il associe deux qualités si difficile à concilier : l’objectivité du regard scientifique et la sensibilité humaine de l’écrivain.
Fabrice Hatem
Bérengère Morruci, Alamar, un quartier cubain, L’Harmattan, Paris, 2006
par Ahinama | Mar 8, 2013 | Films et DVDs
Fiction de Tomás Gutiérrez Alea, Cuba, 1966, 84 minutes
Paco, un ouvrier modèle, meurt englouti par la machine qu’il a inventé pour fabriquer à la chaîne des bustes du célèbre poète José Marti. Insigne honneur, ses camarades décident de l’enterrer avec sa carte de syndicaliste. Mais celle-ci s’avère nécessaire pour permettre à sa veuve de toucher sa pension. Son neveu va alors tenter de la récupérer.
C’est le début d’une comédie désopilante qui tourne en dérision la bureaucratie cubaine. Fonctionnaires bornés appliquant le règlement à la lettre, files d’attentes interminables devant des employés omnipotents, requérant ballotés de bureaux en bureaux par l’arbitraire des préposés, dossiers toujours incomplets du fait de l’absence d’une ultime signature ou d’un tampon introuvable… Notre héros, homme au départ calme et respectueux des lois, est ainsi conduit par l’absurdité de sa situation à l’exaspération, à l’illégalité, à la folie et finalement au meurtre.
On rit pendant une heure et demie devant l’accumulation des situations kafkaïennes et des caricatures de petits apparatchiks. Comme ce directeur zélé d’un office de propagande, qui circule d’une table de dessin à l’autre, demandant ici de renforcer le volume des biceps de « l’ouvrier révolutionnaire préparant un monde meilleur », là d’allonger la longueur des tentacules de la « pieuvre de la domination impérialiste »… mais qui, au fond, est surtout intéressé par le tour de poitrine de sa jeune secrétaire.
Ce film en noir et blanc est aussi une amusante série de clins d’œil kaléidoscopiques à l’histoire du 7ème art : le fantastique danois à la Carl Theodore Dreyer voisine avec les batailles de tarte à la crème façon Laurel et Hardy, l’onirisme surréaliste de Buñuel avec la comédie italienne, l’expressionisme de Murnau avec de burlesque de Buster Keaton… Et j’en ai sans doute laissé passer quelques autres !
Le scénario fait preuve d’une étonnante liberté de ton par rapport au régime cubain. Propagande anti-impérialiste tournée en dérision, apparatchiks épinglés, bureaucrates ridiculisés… On se prend à rêver, en le regardant, d’un pouvoir castriste respectant la liberté d’expression artistique … Il est vrai que le réalisateur évite prudemment de s’attaquer aux fondements même du régime et à ses dirigeants, limitant ses piques à la petite bureaucratie quotidienne.
Tomàs Guttiérez Alea a été l’une des figures les plus importantes et les plus originales du cinéma cubain de la seconde moitié du XXème siècle. Engagé aux côtés des révolutionnaires castristes, il fut un des principaux fondateurs, en 1959, de l’Institut du Cinéma cubain, l’ICAIC. Il fut ensuite l’auteur de nombreux long-métrages salués par la critique internationale, dont le fameux Mémoires du sous-développement en 1968, Ses deux derniers films, Fraise et Chocolat (1995) et Guantanamera (1996) renouent avec la fibre critique de Mort d’un bureaucrate, abordant des thèmes sensibles comme la répression de l’homosexualité, l’émigration ou (à nouveau) l’absurdité de la bureaucratie et le ridicule des discours révolutionnaires convenus.
Réédité en 2006 par un producteur allemand, Icestorm, La mort d’un bureaucrate est désormais facile à trouver dans les bacs européens. Une excuse de moins pour ne pas voir cet excellent film.
Fabrice Hatem
Renseignements : www.Meisterwerke-dekubanischen-Film.de
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