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Cuba Feliz

Cuba Feliz

Docu-fiction de Karim Dridi, France, Cuba, 2003, 93 minutes

ImageUn vieux chanteur-guitariste, Miguel del Morales « el Gallo », se rend de La Havane à Santiago, pour s’y faire fabriquer une nouvelle guitare. En chemin, il retrouve ses amis artistes …

Ce road movie musical nous fait d’abord apprécier des scènes de voyage d’une grande poésie : paysages aux tons multicolores contemplés depuis les toits d’un camion ou d’un wagon de marchandises ; passagers d’un train se regroupant autour d’el Gallo en train d’interpréter sa chanson favorite ; enfants aperçus en train de se baigner dans une rivière depuis la fenêtre d’un bus…

 

Mais il sait surtout nous montrer qu’à Cuba, l’expression artistique jaillit comme une source vive de chaque coin de rue, de chaque maison, de chaque pierre. A l’une des étapes, un joueur de base-ball improvise, entre deux parties, quelques paroles de rap en l’honneur de notre troubadour. On a peine à croire qu’il s’agit du grand chanteur Candido Fabre. Une fois arrivé à Santiago, El Gallo passe son temps à faire le bœuf, pendant que le luthier fabrique sa guitare, avec ses amis musiciens : des dames bien en chair à la voix d’or, qui parfois chantent dans leur cuisine en se contentant pour tout accompagnement d’une paire de clave ; des trompettistes de tous âges, jouant magnifiquement le son et le jazz latino ; un jeune chanteur de rap à la prodigieuse polyrythmie ; un orchestre de vieux musiciens de son à la pèche d’enfer ; et le luthier lui-même, qui se révèle aussi être un excellent chanteur.

Réunis dans une errance poétique et musicale, ils jouent partout : dans les cuisine et salons, au cours des cérémonies de santeria, au bord de la mer, dans les rues de Santiago où ils sont entourés d’une foule attentive qui parfois reprend en chœur leur chanson, tandis que des couples se mettent à danser. En petits groupes, ils se rendent chez leurs amis pour les inviter à jouer avec eux. Ils font même une petite incursion dans des soirées traditionnelles de Changüi à Guantanamo, où le jeune chanteur de rap n’est d’ailleurs pas tout à fait reçu à bras ouverts. A leurs moments perdus, Ils font la sieste ou jouent aux dominos. Et le rhum n’est jamais très loin.

Bien sûr, cette mise en scène d’une bande de vieux musiciens bohèmes et insouciants idéalise quelque peu la réalité cubaine. Mais le film n’hésite pas non plus à montrer la vérité des intérieurs pauvres, des maisons délabrées, des corps vieillis, des tenues négligées, de la torpeur envahissante provoquée par un climat tropical humide… Et surtout il réussit à nous faire percevoir à quel point la musique et la danse constituent une composante centrale de la vie de ce peuple et tout particulièrement des habitants de Santiago de Cuba. C’est même en le regardant que j’ai compris qu’il s’agit pour eux d’un langage à part entière, d’importance presque équivalente à celle du langage parlé ordinaire. Considérés sous cet angle, beaucoup des merveilleux « mystères » cubains trouvent leur explication : l’apprentissage naturel de l’art par les enfants, la présence du talent musical au fond de la bicoque la plus délabrée, le fait que des personnes réunies ensemble peuvent spontanément se mettre à chanter et improviser sans répétition, etc.

L’intrigue est cependant un peu mince. En attendant que sèche le vernis de sa guitare, El Gallo multiplie les balades musicales sans but avec ses copains. Au 10ème morceau vaguement joué dans une rue de Santiago, on finit par se lasser un peu. Heureusement, c’est justement le moment où, ayant récupéré son instrument, notre chanteur entreprend son voyage de retour. Un voyage d’ailleurs sans grand relief, malgré une jolie scène musicale, à la spontanéité un peu douteuse, dans un train de province.

En dépit de quelques longueurs et passages à vide, cet excellent film sonne juste, émeut, et vous fera aimer encore un peu plus Cuba et les cubains.

Fabrice Hatem

Benny Moré Hoy como ayer

Benny Moré Hoy como ayer

Documentaire d’Ileana Rodriguez, sorti en DVD fin 2004, environ 60 minutes

ImageUn demi-siècle après sa disparition, le souvenir de Benny Moré est encore omniprésent à Cuba : peintures murales, posters, émissions de radio et de télévision, films… Il tient un peu là-bas la même place que Carlos Gardel en Argentine ou Edith Piaf en France : celle d’une icône révérée, incarnation de l’âme musicale de son peuple.

 

Le documentaire d’Ileana Rodriguez fait revivre pour nous cette figure solaire d’une manière à la fois vivante et documentée. Le travail de recherche a été facilité par l’abondance des images d’archives, Benny Moré ayant participé à pas moins de onze films. La réalisatrice a également recueilli de nombreux témoignages de première main, comme ceux des ex-chanteurs de la Banda Gigante Fernando Alvarez et Enrique Benitez, d’Ibrahim Ferrer, des musiciens Walfrido Guevara, José Castañeda et Elíades Ochoa, ou encore d’Hilda Moré, fille aîné de d’artiste. Les commentaires du chercheur José Reyes, ainsi que des entretiens avec des chanteurs actuels, admirateurs du Benny, comme Augusto Enriquez ou Isaac Delgado, viennent compléter cet impressionnant ensemble.

Construit selon un plan chronologique, le film propose un éclairage fouillé sur les étapes de la vie du musicien : sa naissance en 1919 dans une famille pauvre d’un petit village du centre de l’île, près de Cienfuegos ; son talent précoce et sa formation totalement autodidacte ; les petits métiers qu’il exerce avant de pouvoir s’intégrer comme chanteur les grands orchestres de la Havane, dont le prestigieux Conjunto Matamoros ; sa rencontre avec Perez Prado et leur départ au Mexique où ils jouent un rôle essentiel dans la diffusion internationale du mambo ; son retour à Cuba et sa période de gloire des années 1950 avec sa Banda Gigante, équivalent latino des grands orchestres de jazz nord américains.

Ileana Rodriguez trouve un juste équilibre entre les témoignages qui font apparaître un homme à la fois simple et généreux, et les documents d’archives filmés qui mettent en lumière son talent polyvalent : à la fois chanteur, directeur d’orchestre, compositeur, improvisateur et « show-man » exceptionnel, il est capable d’interpréter tous les styles de la musique cubaine, du son au boléro en passant par le mambo et le jazz latino.

Les passages consacrés à la genèse de ses grandes compositions, comme Bantaga, son concert improvisé d’anthologie avec Joseito Fernandez (auteur de la célèbre chanson Guantanamera), les souvenirs émus d’Eliades Ochoa ou Ibrahim Ferrer sur ses actes de générosité à leur égard, ou simplement les images de Benny bêchant son champ en bras de chemise, figurent parmi les nombreux attraits de ce film… Sans oublier, bien sûr, l’essentiel, c’est-à-dire les nombreux extraits de ses interprétations à la tête de la Banda Gigante : Oh Vida, Santa Isabel De Las Lajas, Como Fue, Batanga no 2, Que Te Hace Pensar, Y Hoy Como Ayer, Mata Siguaraya, Te Quedaras, Saoco, Preferi Perderte, Como Arrullo De Palma, Que Bueno Baila Ud., La Vida Es Un Sueño, Mexicanita Veracruzana, Bonito Y Sabroso.

L’œuvre du Barbaro del Ritmo constitue, au même titre que cella d’Arsenio Rodriguez, un trait d’union essentiel reliant le son urbain des années 1920 à différent styles contemporains de musique latino : timba cubaine, latin jazz et salsa. Pleuré à sa mort, en 1963, par le peuple cubain tout entier, son héritage reste encore bien vivant, comme le montre l’émouvant hommage que lui rend Isaac Delgado à la fin du documentaire, ou encore le succès du Festival international de Musique populaire Benny Moré, organisé chaque année dans son village de naissance, Santa Isabel De Las Lajas.

Fabrice Hatem

Pour en savoir plus sur Benny Moré : http://fabrice.hatem.free.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=1536&Itemid=73

Pour commander le DVD : http://www.dvdempire.com/Exec/v4_item.asp?item_id=626038

Pour visionner le documentaire en langue espagnole (si il vous est impossible d’acheter le DVD): hoycomoayer

Cuba : Luchando por la vida

Cuba : Luchando por la vida

Documentaire de Patricia Ferreira, Espagne, 2011, 60 minutes

ImageCe reportage sur la musique populaire de Santiago de Cuba fait partie d’une série de six émissions réalisées par la chaîne de télévision espagnole TVE sur les musiques folkloriques latino-américaines, sous le titre général Todo el mundo es música. Elle présente quelques belles qualités et deux gros défauts.

Grâce à des prises de vue pleines de charme des rues de la ville et de ses environs, le film fait bien ressentir au spectateur la magie poétique de Santiago de Cuba et l’effervescence musicale qui y règne. Il lui fait découvrir une dizaine d’artistes et d’orchestres de talent – dont, entre autres, Ecos del Tivoli, Los Guanches, le Septeto Santiaguero, Eva Griñán, le Sax Magic Quartet et le groupe féminin Morena Son. Il le fait pénétrer dans des lieux emblématiques de la capitale de l’Oriente cubain, comme la Casa de la trova, véritable centre névralgique de la musique populaire santiaguera. Luchando por la vida offre ainsi aux néophytes une première initiation séduisante à Santiago tout en rappelant aux habitués de la ville quelques agréables souvenirs.

Ces images sont cependant présentées d’une manière assez superficielle et déstructurée, donnant au documentaire l’allure d’un clip touristique plutôt que celle d’un travail pédagogique de fond. L’histoire de la musique santiaguera n’est abordée que de façon elliptique. Ses différents genres – Son, Trova, Bolero, Feeling – ne sont ni définis, ni classés, ni explorés systématiquement dans leur diversité. Les expressions afro-cubaines (Conga, Carnaval) et afro-haïtiennes sont pratiquement ignorées au profit du complexe « Son-trova ».

Par ailleurs, une place à mon avis disproportionnée est donnée dans le film à Elíades Ochoa, musicien certes reconnu, mais dont l’omniprésence rejette dans l’ombre tous les autres artistes de la ville. On finit par être un peu agacé de le voir poser longuement dans le rôle du brave type sympathique, enfant de pauvre guajiro fidèle à ses racines et authentique représentant de la musique populaire cubaine. A le regarder écouter attentivement et patiemment les autres musiciens à la Casa de la trova, on pourrait penser qu’il passe pratiquement là ses journées, alors que je ne l’y ai pas rencontré une seule fois pendant les longs mois que j’ai passé à Santiago !!!

Quant au répertoire musical du film, il est assez largement dominé par les « hits » internationaux de la musique traditionnelle cubaine : Chan Chan, el Cuarto de Tula, Guantanemera, El Carretero, souvent interprétés, d’ailleurs par … Eliades Ochao et le Cuarteto Patria. Bref, Luchando por la vida a une tendance un peu fâcheuse à ne montrer au spectateur que ce qu’il s’attendait à voir, renforçant ainsi les stéréotypes sur la musique cubaine sans vraiment jouer le rôle éducatif et d’approfondissement qui, dans un monde parfait, aurait dû être le sien.

Fabrice Hatem

Pour visionner ce reportage : http://www.youtube.com/watch?v=uCnM0hzx1cw
Pour plus de renseignement sur le série « todo el mundo es mósica » : http://www.rtve.es/television/todo-el-mundo-es-musica/

Cuba, island of music

Cuba, island of music

Documentaire de Gary Keys, Etats-Unis, Cuba, 2000 (DVD piblié en 2004), 72 minutes

ImageCe film, réalisé par un spécialiste de la musique afro-américaine, a pour ambition de nous montrer, à travers une grande diversité d’images – orchestres, spectacles, rituels religieux, scènes de rue – le rôle fondamental joué par la musique dans la vie quotidienne des habitants de la Havane. L’influence de la musique cubaine sur le jazz New-Yorkais est également évoquée, à travers des entretiens avec les musiciens Billy Taylor, Candido Camero et Chico O’Farrill.

 

Il y a dans ce film un mélange d’excellentes choses et de superficialité prétentieuse. Dans la première catégorie, rangeons par exemple l’intuition fulgurante, exprimée par Billy Taylor, selon laquelle la musique et la danse populaire constitueraient pour les cubains un langage à part entière, expliquant leur omniprésence dans la vie de tous les jours. Le film rend également assez bien compte de l’atmosphère de la Havane : belles maisons coloniales délabrées, rues animées, bruits de toutes sortes (dont bien sur la musique), etc.

Le documentaire reste cependant d’une grande superficialité. On a parfois le sentiment que le réalisateur est allé passer quinze jours de vacances à la Havane, guide du routard à la main, et en a simplement ramené une grande quantité de vidéos touristiques : le Calejon de Hamel, la Casa de la Amistad, le bar Floridita… Il ne prend pas vraiment la peine de distinguer les différents genres de musique cubaine, accorde une importance disproportionnée aux spectacles de cabarets pour touristes, néglige très largement la timba et totalement l’afro-cubain (ce qui est un comble compte tenu des orientations idéologico-musicales affichées du réalisateur), et n’aborde finalement la musique cubaine qu’à travers la ville de la Havane. Le lien entre danse et musique n’est par ailleurs qu’effleuré. Mal conduit par un Gary Keys projetant ses certitudes et ses idées fixes, l’entretien avec Chico O’Farril sur les relations entre musiques cubaine nord-américaine est particulièrement décevant.

De longs passages sont par ailleurs consacrés à la question de l’embargo américain et de ses conséquences supposément néfastes. Outre que ce thème n’est, comme les autres, traité que de manière brouillonne et superficielle, le fait même qu’il soit évoqué sans raison est, me semble-t-il, la marque d’un manque de rigueur dans la conception du documentaire : champ mal défini, problématique floue, construction bancale. A cela s’ajoute un Gary Keys un peu prétentieux, nous assénant tout au long du film, au volant de sa grosse voiture américaine, ses certitudes sur Cuba et sur la musique cubaine.

Au total, vous pouvez zapper sans états d’âme sur ce documentaire de facture très médiocre.

Fabrice Hatem

Pour commander le film : http://mvdb2b.com/s/CubaIslandOfMusic/MVD5170D

Pour visionner quelques extraits de ce documentaire :
http://www.youtube.com/watch?v=8PTcLHAGpBU&list=PL2CC39319F4D1E2D4

El cantante

El cantante

Drame musical de Leon Ichaso, Etats-Unis, 2006, 116 minutes

Image Le film nous conte la vie tragique du grand chanteur de Salsa portoricain Héctor Lavoe, décédé du sida en 1993. Ou plus exactement celle de la relation passionnée et douloureuse qui l’a uni à sa femme Puchi, dont le témoignage, recueilli en 2002 par Jennifer Lopez, également productrice du film, a constitué la base du scénario.

 

La critique n’a pas été très tendre avec El Cantante, reprochant notamment au film l’omniprésence d’une Jennifer Lopez un peu narcissique dans le rôle d’une Puchi forte et sans reproche, et la vision réductrice qu’il donnerait d’un Héctor Lavoe au caractère faible et immature.

Je ne partage pas ce point de vue. El Cantante est une bio-fiction qu’il ne faut pas seulement juger à l’aune de sa stricte valeur documentaire, mais également pour ses qualités dramatiques. A cet égard, le choix de centrer une grande partie sur l’intrigue sur la relation de couple entre le chanteur et sa femme, ainsi que le fait de privilégier un point de vue féminin dans la narration, me semblent proposer un angle d’approche décalé et original. L’histoire d’amour tragique entre Hector et Puchi – leur romance passionnée, la construction difficile d’une famille, la tragique mort accidentelle de leur enfant, la dérive du chanteur détruit par la drogue, sa tentative de suicide et sa fin lamentable – fournissent d’ailleurs malheureusement une trame dramatique d’une grande intensité. Enfin, j’ai personnellement été très sensible à l’interprétation de Jennifer Lopez, mélange d’enivrante féminité et d’énergie explosive.

J’ai été cependant un peu moins séduit par l’interprétation de Mark Anthony, qui manque parfois un peu de charisme et d’expressivité, sauf dans les scènes de concert, où son talent de chanteur se révèle. Mais si ces séquences sont très réussies du point de vue musical et même cinématographique – avec un montage « zapping » qui restitue très bien l’atmosphère survoltée d’un concert de salsa de la grande époque – je reste dubitatif sur le choix consistant à préférer la voix de Mark Anthony à celle – inimitable – d’Héctor Lavoe. Ceci crée en effet un sentiment d’invraisemblance et même de frustration pour les admirateurs du chanteur.

Le film est construit comme une série de flashes-back, introduit par le témoignage douloureux d’une Puchi filmée seule, en noir et blanc, comme si elle portait toujours le deuil de son époux disparu. A travers l’histoire de leur couple, nous revivons l’épopée de la Fania, dont les principaux protagonistes (Jerry Masucci, Johnny Pacheco, Willy Colon, Ruben Blades…) sont représentés à l’écran, de manière très crédible, comme un groupe de jeunes musiciens latinos ambitieux. Les étapes de l’ascension et du déclin du fameux label – les albums majeurs, les grandes tournées, les concerts marquants – sont présentées de manière succincte mais assez précise, permettant d’introduire les principales chansons d’Héctor Lavoe : Aguanile, El cantante, Todo tiene su final, etc. Enfin, la destruction progressive de l’artiste par la drogue, son instabilité croissante, ses vains efforts pour surmonter son addiction, jusqu’à sa triste fin, sont représentés à l’écran de manière poignante.

Bref, malgré quelques faiblesses et certains choix criticables, El Cantante est dans l’enemble un bon film.

Fabrice Hatem

Pour plus de renseignements : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=109079.html

Latin Music USA – Episodes 1 (Bridges) et 2 (The Salsa Revolution)

Latin Music USA – Episodes 1 (Bridges) et 2 (The Salsa Revolution)

Documentaires de Daniel Mc Cabe et Jeremy Marre, Etats-Unis, 2009, 105 minutes au total

ImageLa naissance de la Salsa à New-York, au début des années 1970, n’est qu’une étape dans un processus séculaire de métissage entre les musiques populaires nord-américaine (Jazz, puis Rock’n Roll) et celles des caraïbes (essentiellement Cuba, mais aussi Porto-Rico) qui se poursuit encore aujourd’hui sous de nouvelles formes. Le grand mérite de cet ensemble de quatre documentaires est de décrire de manière à la fois précise et agréable l’histoire de la Latin Music depuis les années 1940 jusqu’à nos jours.

Je dirai dans cette chronique quelques mots des deux premiers épisodes de cette saga en quatre volumes, réalisée en 2009 par Latin Music USA.

 

Le documentaire de Daniel Mc Cabe, Bridges, décrit la genèse de la Latin Music, au cours d’une période allant du début des années 1940 jusqu’au milieu des années 1960. Celle-ci est marquée par une vertigineuse succession d’inventions musicales : Latin Jazz de Mario Bauza et de Machito, Cubop et Afro-Latin Jazz de Dizzie Gillespie et Chano Pozo, Mambo de Perez Prado, épopée du Palladium avec ses trois grands orchestres (Tito Puente, Tito Rodriguez, Machito), déferlement du Cha Cha Cha… Dès le milieu des années 1950, on reconnaît déjà dans les ondulations rythmiques et suggestives des danseurs de Mambo l’antécédent direct de ce que l’on appelera, 20 ans plus tard, la Salsa (un rythme de Son, une expression corporelle de Mambo, des figures de Rock).

Le film de Jeremy Marre, The salsa revolution, décrit ensuite la naissance puis l’essor de ce phénomène musical au cours des années 1970. A la fin des années 1950, le déferlement de la vague Rock aux Etats-Unis joue un rôle ambigu en marginalisant les vieux orchestres de musique latine, mais en insufflant aussi un esprit nouveau aux jeunes musiciens de cette mouvance. Aux cours des années, 1960, les frère Palmeri créent un orchestre à la nouvelle sonorité, plus cuivré, plus rapide, plus énergique, tandis que Joe Cuba crée le style Boogalo. Un petit label, Fania, se crée vers la fin des années 1960 sous la direction commerciale de Jerry Masucci et artistique de Johnny Pacheco. Il réunit un groupe de musiciens latino jeunes et confirmés, qui affirment leur style à l’occasion de descargas mémorables et connaissent à partir de 1971 un succès foudroyant.

Le style Salsa est né. Mais en fait, il ne s’agit pas, comme l’explique d’ailleurs très bien Johnny Pacheco, d‘un style unique mais plutôt d’un réceptacle de divers genres musicaux caraïbes modernisés, regroupés sous le terme générique « Salsa » pour des raisons de lisibilité commerciale : Son urbain, musique populaire portoricaine, Jazz latino, et, pour la danse, Mambo saupoudré de figures de Rock…

Concerts de légende, albums et films à succès : les noms de Pete Rodriguez, Willie Colón, Héctor Lavoe, Cheo Feliciano, Ismael Miranda, Larry Harlow, Celia Cruz, et bientôt Rubén Blades avec ses textes engagés, trônent désormais tout en haut des box offices nord- américains. A partir du milieu des années 1970, à la suite de triomphales tournées internationales, leur renommé s’étendra au monde entier. Pendant ce temps, la Fania grossit, grossit, absorbe ses concurrents… Mais les héros commencent à se fatiguer, et Jerry Masucci revend le label en 1979, ce qui marquera le début d’un certain déclin….

Ces deux documentaires ont d’impressionnantes qualités. Ils constituent une véritable mine de documents d’époque, un concentré de quarante années d’histoires de la musique et de la danse latines à New York. Ils sont illustrés par des interviews passionnantes avec presque tous les grands acteurs de l’épopée : Mario Bauza, Candido Camero, Dizzy Gillespie, Tito Puente, Carlos Santana, Larry Harlow, Willy Colón, Eddy Palmeri, Jerry Masucci, Rubén Blades, pour ne citer que quelques-uns des plus fameux. Les commentaires sont clairs, précis, et bien articulés avec les images d’archives.

Peut-être peut-on, en cherchant bien, détecter quelques défauts très mineurs. Par exemple, une évocation à mon avis insuffisante du rôle tenu par le grand Arsenio Rodriguez, inventeur du Son Montunod ans l’implantation aux Etats-Unis de la sensibilité musicale cubaine et dans la genèse du genre Salsa. Mais cela n’empêche pas Bridges et The Salsa Revolution de constituer des documents d’une valeur inestimable, que tout amoureux de la Salsa devrait s’empresser de regarder.

Fabrice Hatem

Pour visionner les documentaires : http://www.pbs.org/wgbh/latinmusicusa/index.html#/en/wat/02/09

Habana Blues

Habana Blues

Fiction de Benito Zambrano, Espagne, France, Cuba, 2005, 110 minutes

ImageRuy et Tito, deux musiciens cubains de rock, confrontés aux difficultés de la vie quotidienne et à l’impossibilité de construire une carrière artistique dans leur pays, se voient proposer par un producteur espagnol un contrat inespéré. Mais celui-ci contient des clauses léonines, voire humiliantes pour leur liberté de conscience. Pendant ce temps, la femme de Ruy, Caridad, songe à s’enfuir à l’étranger avec leurs enfants. Entre un exil sans retour et une vie sans avenir à Cuba, le choix est difficile…

Musicalement, le film est excellent. Il nous fait découvrir, de manière assez originale, un milieu relativement mal connu de la musique cubaine, celui du Jazz rock, du Blues et du Rap, qui donne lieu aux prestations magnifiques de groupe comme Habana Blues, Cuba Libre ou Free Holes Negros. Le chanteur Eouis Alonzo prête également sa voix avec talent à l’acteur principal, Alberto Yoel Garcia (Ruy).

Mais Habana Blues vaut surtout par sa représentation poignante des frustrations et des difficultés auxquelles est confrontée la population cubaine : professeurs d’université abandonnant leur métier pour se livrer à de petits travaux de survie, artistes contraints à toutes sortes de bassesses et d’humiliations pour obtenir le contrat qui leur permettra de sortir du pays, gens poussés à bout par l’absurdité du système et prêts à risquer leur vie pour partir du pays dans des bateaux de fortune, familles et amitiés détruites par les tensions insupportables de la vie quotidienne, ville et théâtres ruinés par le manque d’entretien… Et au, milieu de ce purgatoire, l’amour, l’art, la générosité, l’enthousiasme, la poésie, le spectacle vivant qui parviennent tout de même à se frayer un difficile chemin. Yailene Sierra (Caridad) exprime magnifiquement l’épuisement nerveux provoqué par les difficultés de la vie quotidienne, Roberto Sanmartin (Tito) la tentation de la compromission, Alberto Yoel Garcia (Ruy) le courage d’un homme qui suit son chemin avec dignité.

La dernière scène du film, superposant les images d’un dernier concert en commun avec celles de la dispersion des protagonistes – celui qui reste, ceux qui partent- est tout simplement bouleversante.

Fabrice Hatem

Renseignements et achat du DVD : http://wwws.warnerbros.es/movies/habanablues/
ou http://video.fnac.com/a1887452/Habana-Blues-DVD-Zone-2
Pour voir quelques extraits : http://www.youtube.com/watch?v=JLKhph7qmJQ

Nosotros la mùsica

Nosotros la mùsica

Documentaire de Rogelio Paris, Cuba, noir et blanc, 1965, 66 minutes

ImageLes images d’archive permettant de retracer l’histoire de la culture populaire cubaine et de mettre de perspective ses manifestations contemporaines sont trop rares aux yeux des afficionados. Réalisé il y a déjà presque un demi-siècle, l’excellent film documentaire de Rogelio Paris permet de combler en partie cette lacune.

 

A travers une dizaine de séquences, tournées pour l’essentiel à la Havane et à Santiago, il propose un témoignage très vivant de l’état des expressions dansées et surtout musicales du pays au milieu des années 1960. Une foisonnante diversité qui concerne aussi bien les styles musicaux eux-mêmes – Danzon, Son, Boléro, Feeling, Jazz latino, Rumba, Afro-cubain, Conga, Trova santiaguera, Cha cha cha, Pachanga – que la manière dont ceux-ci sont donnés à voir et à vivre : concerts formels, spectacle de cabaret, peñas, fête populaire, défilé de rue. Nous voyons ainsi se succéder à l’écran quelques-uns des grands artistes de l’époque : Conjunto Folklorico Nacional, Charanga d’Odilio Urfé, Septeto Nacional Ignacio Piñeiro, groupe de rumba de Celeste Mendoza, grands chanteurs comme Elena Bourke ou Bola de Nieva, orchestre de Miguel Chapotin…

La plupart des séquences sont introduites par quelques images souvent silencieuses, où la caméra se glisse presque furtivement dans les lieux qui vont servir de cadre à la prestation artistique : coulisse des théâtres où les interprètes se préparent à entrer en scène, ciel et rues de Santiago où le défilé de Conga va commencer, arrière-cour de « Solar » où va avoir lieu une fête de Rumba, scène de cabarets où vont bientôt rentrer les artistes pour leur « show » nocturne, clubs de loisirs encore déserts en bord de mer où la foule va venir faire la fête, Paseo et vieille ville de la Havane où l’on découvre un orchestre de Charanga en train de jouer dans une église … L’essentiel de chaque séquence est ensuite consacré à la prestation artistique proprement dite, restituant une large fraction, voire la totalité, d’un thème musical ou d’une danse. La parole est également donnée à plusieurs reprises aux interprètes qui évoquent en quelques mots leur propre parcours ou la nature de leur art. Une mise en perspective très réussie, sans lourdeur démonstrative, du triptyque formé par la culture populaire, l’artiste qui lui donne vie, et l’environnement qui lui sert de cadre.

Chaque scène possède une atmophère originale, liée à la nature de la musique, aux choix de mise en scène ou au caractère de l’artiste : loufoquerie des interprétations de Bola de Nieve, extraordinaire présence scénique de Elena Bourke, gouaille populaire de Celeste Mendoza, joie des fêtes en plein air au son de l’orchestre de Felix Chapotin,….

L’absence de commentaire en voix off, la succession sans transition des différentes séquences, aurait pu se traduire par un sentiment de décousu et de désordre. Mais fort heureusement, ce choix apporte au contraire au documentaire une touche de légèreté aérienne, voire de mystère lorsque l’on ne sait pas où la caméra veut nous conduire. Et la grande qualité artistique des prestations filmées, présentées en séquence suffisamment longues pour qu’on soit pénétré de leur atmosphère et suffisamment courtes pour éviter la lassitude, fait que l’on quitte ce film à regret, frustré de ne pas en avoir vu davantage…

Vraiment excellent !!!

Fabrice Hatem

Renseignements : www.icestrom.de

Sept Jours à la Havane

Sept Jours à la Havane

Fictions, France-Espagne-Cuba, 2012, 129 minutes

ImageSept réalisateurs de cinéma livrent chacun, à travers un court-métrage de fiction, leur vision de La Havane d’aujourd’hui, de la vie quotidienne de ses habitants, des expériences qu’y vivent les visiteurs étrangers.

 

La critique n’a pas été très tendre avec Sept jours à La Havane, lui reprochant, entre autres, le décousu de la trame générale, le manque d’originalité de certaines œuvres… Cette sévérité me semble injuste. J’ai en effet été très touché par ce film sensible, certes inégal et hétérogène, mais où j’ai retrouvé les échos d’expériences que j’ai vécues ou de situations dont j’ai été témoin lors de mes séjours à Cuba.

Commençons par les trois oeuvres mettant en scène des visiteurs étrangers. Dans le film de Elia Suleiman, justement intitulé Diary of a Beginner, j’ai reconnu, assez fidèlement rendus, certains des sentiments qui furent les miens pendant mon premier séjour à la Havane : solitude, perte de repères, emploi du temps déstructuré par manque d’information, frustration vis-à-vis d’une ville tentante mais dans laquelle je ne parvenais pas à m’intégrer. Benicio Del Toro, dans El Yuma, analyse quant à lui de manière assez pertinente, quoique peut-être un peu décousue, l’ambiguïté des relations qui se nouent entre le touriste étranger et les autochtones, faites de fantasmes croisés (rêve de sensualité tropicale d’un côté, de richesse et de confort occidental de l’autre), conduisant à des relations faussées et à des déceptions mutuelles. Enfin, Je retiens de Jam session, de Pablo Trapero, la découverte émerveillée, par le visiteur de passage, de l’immense talent artistique du peuple cubain, capable de s’exprimer chez les gens apparemment les plus ordinaires (dans ce cas, un chauffeur de taxi interprété par Alexander Abreu).

Les quatre autres courts-métrages nous présentent Cuba telle qu’il est vécu par ses habitants. J’ai retrouvé dans la tentation de Cecilia, de Julio Medem, un peu de la force tragique de Havana Blues, avec ses musiciens confrontés au dilemme de l’exil hors d’un pays aimé mais impossible à vivre. Juan Carlos Tabio, dans Dulce amargo, évoque avec un humour en demi-teinte des difficultés de l’existence quotidienne des cubains, leur lutte stressante pour y faire face et l’amertume que provoque en eux cette situation.

Les deux dernières séquences ont pour point commun le thème de la Santeria. Ritual, de Gaspar Noé, a pour héroïne une adolescente écartelée entre deux mondes : celui de la jeunesse cubaine avec ses danses de despelote et ses amours de rencontre ; et celui de la tradition, incarné par les principes moraux très stricts de ses parents adeptes de la Santeria. Ceci conduit à une très belle et inquiétante scène de désenvoûtement, que je serai toujours reconnaissant au réalisateur d’avoir filmé pour nous. Enfin, Laurent Cantet, dans La fuente, nous montre avec un humour pince-sans-rire l’importance de la santeria dans la vie collective des pratiquants, qui n’hésitent pas à épuiser avec une folie sympathique leurs maigres ressources pour honorer leurs saints.

Bien que les langages cinématographiques des sept auteurs soient très hétérogènes – comédie réaliste de Tabio, vides métaphysiques de Suleiman, inquiétante obscurité de Noé, etc. – une certaine cohérence scénaristique est esquissée par la réapparition des mêmes personnages dans différentes séquences. Les sept scénarios originaux, écrits séparément par les metteurs en scène, ont en effet fait l’objet d’une réécriture par le journaliste et homme de lettres cubain Leonardo Padura Fuentes afin d’accroître l’homogénéité de l’ensemble. Quant à la musique originale de Kelvis Ochoa et Descemer Bueno, elle est censée fournir, d’après ses compositeurs, un second fil directeur, dont je n’ai cependant pas bien perçu l’existence (à noter quelques très beaux passages musicaux dans le film, dont notamment un solo de trompette d’Alexander Abreu).

Sept jours à la Havane est au total un assez bon film, empli d’intuitions très justes sur La Havane et Cuba, qui mérite beaucoup mieux que les critiques parfois injustes et inutilement méchantes dont il a fait l’objet.

Fabrice Hatem

Pour plus de renseignements : http://www.7joursalahavane.fr/

Un rayo de luz – Arsenio Rodriguez

Un rayo de luz – Arsenio Rodriguez

Documentaire de Marcia Olivares, Cuba, 2002 (?), env. 30 minutes

ImageConsacré à la vie et à l’œuvre du grand musicien cubain, cet excellent documentaire tire d’abord sa valeur de l’abondance des archives sonores et des témoignages de première main – entre autres ceux de son pianiste Ruben Gonzales et du percussionniste Tata Guïnes, qui joua quelques temps avec son orchestre. Il se distingue aussi par la très grande clarté des analyses musicologiques qui nous sont proposées, au moins pour ce qui concerne la période cubaine de l’activité d‘Arsenio Rodriguez, c’est-à-dire jusqu’en 1950.

 

Nous comprenons ainsi le rôle clé joué au cours des années 1940 par le « Ciego maraviloso » dans la modernisation du Son et l’invention du Son Montuno ou Urbain, à travers notamment l’introduction de la trompette, du piano et des tumbadoras dans l’orchestre traditionnel, le renforcement de la structure polyrythmique et contrapuntique, et l’importance accrue donnée à la partie semi-improvisée à la fin des interprétations. Nous apprécions, documents d’archives à l’appui, son triple talent de joueur de tres, de directeur d’orchestre et de compositeur.

Nous prenons également la mesure de son influence ultérieure dans l’évolution de la musique afro-caraïbes jusqu’à nos jours. A Cuba même, son héritage, préservé après son départ par les anciens musiciens de son conjunto, comme le pianiste Lili Martinez, le trompettiste Felix Chapotin et le chanteur Miguel Cuni, ouvre la voie, à travers Irakere,, à la Timba contemporaine. Et, aux Etats-Unis où Arsenio s’installe en 1950, il alimente les évolutions du Latin Jazz qui conduiront à l’apparition de la Salsa.

Une petite réserve cependant : l’importance de l’héritage proprement nord-américain d’Arsenio Rodriguez n’est pas, à mon humble avis, mis en valeur avec suffisamment de force dans le documentaire. Et pourtant, son style dit « Diablo » peut être considéré comme un précurseur immédiat de la Salsa. Certains des principaux musiciens de la Fania, comme le chanteur Ismael Miranda et surtout le chef d’orchestre Larry Harlow lui vouaient d’ailleurs une grande admiration qui les conduisirent à enregistrer un album (de salsa…) en son honneur, Tribute to Arsenio Rodriguez

On se prend d’ailleurs à rêver de ce qui se serait passé si Arsenio Rodriguez n’était pas subitement décédé en 1970, dans une relatif oubli, à l’âge relativement jeune de 59 ans, quelques mois avant les descargas historiques qui vont propulser la Fania et ses musiciens au sommet des hit-parades. S’il avait vécu, ne serait-il pas devenu, à l’égal de Celia Cruz ou de Tito Puente, l’un des plus grands Salseros des années 1970 ?

Mais, avant de refaire l’histoire, commençons par l’apprendre en regardant ce documentaire rigoureux et incisif.

Fabrice Hatem

Pour visionner le documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=ncTb1okElao&feature=endscreen&NR=1