par Ahinama | Mar 1, 2013 | Livres et revues
Pour découvrir les grands chanteurs cubains
Rafael Lam est sans doute l’un des meilleurs spécialistes actuels de la musique populaire cubaine. Journaliste, essayiste et musicologue, il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur le sujet. J’avais déjà lu avec grand intérêt son livre très vivant et récent sur les artistes de Salsa, Los Reyes de la Salsa (1). Et j’ai découvert cette semaine Polvo de Estellas, un ouvrage un peu antérieur puisque datant de 2008. L’auteur nous y présente soixante des chanteurs les plus marquants de l’histoire de la musique populaire de son pays (2). A travers ces courts portraits d’artistes riches d’anecdotes et de citations de première main, il fait aussi revivre,de manière vivante et imagée, l’atmosphère d’une époque ou le développement d’un style musical.
Mille petites anecdotes nous font par exemple sentir l’extrême précarité dans laquelle se sont débattus, surtout au début de leur carrière, plusieurs de ces artistes, à l’origine souvent plus que modeste. Le jeune Antonio Machin, mourant de faim et sans un sou vaillant, vole un jour un sandwich sur la devanture d’une épicerie. Il est poursuivi aux cris de « Al negro, Al negro !! » et n’échappe à ses poursuivants qu’en sautant dans un train en marche. Bienvenido Granda, orphelin de père et de mère, chante dès l’âge de 6 ans dans les Guaguas (autobus) de La Havane pour gagner quelques piecettes. Juana Baccalao, future reine du cabaret, commence sa carrière comme femme de ménage. Elle est très maladroite, casse beaucoup d’objets, mais chante en travaillant, ce qui la fait remarquer par l’un de ses employeurs, proche du monde du spectacle. René Alvarez, roi du Bolero, connaît des hauts et des bas dans sa carrière, et est réduit à vivre à maintes reprises de la générosité de quelques « femmes de mauvaise vie » amoureuses de sa voix.
L’évocation des grandeurs et des misères de ces chanteurs, des occasions saisies ou manquées au cours de leur vie, de leur fin parfois tragique ou lamentables, nous fait également méditer sur le caractère aléatoire et fragile des destinées artistiques. Adalberto Barroso, « El carusodel son », se voit interdire les ondes dans les années 1930 par ordre personnel du dictateur Gerardo Machado pour avoir interprété une chanson au contenu critique trop marqué. René Alvarez, interprète d’un dernier album superbe dans les années 1990, meurt en 1997 dans un demi oubli, ratant peut-être de très peu le retour de célébrité tardif et fulgurant dont bénéficiera un an plus tard son collègue Ibrahim Ferrer grâce à l’album Buena Vista Social Club. Tito Gomez, chanteur fétiche des élégants clubs de riches des années 1950, à l’impeccable nœud papillon, chante pendant les dernières années de sa vie pour des touristes de passage dans des clubs pour personnes âgées de Centro Habana. Polo Montanez meurt à 47 ans en 2002, au sommet de sa gloire, d’un accident de voiture à La Havane.
Le nom de chacun de ces chanteurs est associé à un style particulier, sur lequel il bâtit son succès. A travers les trajectoires de ces interprètes, c’est toute la richesse et la diversité des formes d’expression de la chanson cubaine qui défile ainsi sous nos yeux : bolero de rue avec Alberto Ruiz, boléro de salon avec Fernando Albuerne, Son avec Miguel Cuni, Danzon avec Barbarto Diez, Filin avec Elena Burke, chanson lyrique avec Esther Borgue, Danzonette avec Fernando Collazo, musique campesina avec Celina Gonzales, nouvelle chanson latino-américaine avec Carlos Puebla, Guaguanco avec Celeste Mendoza. On passe par la même occasion par tous les lieux, si divers par leur atmosphère et leur fréquentation, où ces chansons étaient interprétées : cabarets de luxe, solars des quartiers populaires, théâtres, petite et grandes scènes d’Europe et d’Amérique…
L’ouvrage contient également de nombreuses informations de première main, souvent basées sur des citations directes, concernant les origines d’un style musical ou d’une chanson. C’est ainsi CesarPortillo de la Luz lui-même qui nous explique la signification du style appelé Filin, mélange de boléro et de musique nord-américaine, inventé par lui dans les années 1940. Silvio Rodriguez nous raconte l’histoire des « ateliers d’expérimentation sonore », qui dans les années 1970, réunirent à l’ICAIC (Institut cubain du cinéma) les musiciens empiriques de la Nueva Trova comme Pablo Milanés et des artistes de formation plus académique comme Léo Brouwer. Carlos Puenta nous explique comment il écrivit sa fameuse chanson « Commandante Che Guevara », tandis que Joseito Fernandez nous livre sa version (contestée) de la naissance de « Guarija Guantanamera ».
Les caractéristiques vocales de chaque interprète sont egalement analysées, parfois en quelques phrases rapides, souvent de manière beaucoup plus approfondie. Nous pouvons ainsi percer les secrets de son succès auprès du public : romantisme nostalgique de Nico Membiela, extraordinaire talent d’animatrice de cabaret de Juana Baccalao, fraîcheur et naturel de Mercedita Valdes, voix cristalline de Pablo Quevedo, capacité d’Olga Guillot à donner vie aux personnages de ses chansons transformées en petites performances théâtrales, plasticité vocale de Vicentico Valdes, force expressive d’Elena Burke…
Le caractère un peu encyclopédique du livre constitue à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce que l’on tient entre les mains un ouvrage de référence, dans lequel on est à peu près certain de trouver un texte sur tous les chanteurs cubains significatifs du XXème siècle (Timba exclue) – y compris des inconnus (pour moi) comme Xiomara Alfaro ou Desi Arnoz. J’ai aussi pu compléter, grâce à ce livre, mes connaissances, jusque-là très limitées, sur des chanteurs aussi importants que Miguel Cuni, Rita Montaner ou Elena Burke.
Cependant, la lecture « à la suite » de plusieurs dizaines de biographies à la structure forcément répétitive peut aussi se révéler un peu indigeste. De plus, les textes présentent un intérêt inégal, moins du fait de leur valeur intrinsèque, toujours excellente, que des attentes, forcément diverses, du lecteur lui-même. Par exemple, la vie de certains de mes chanteurs favoris, comme Benny Moré, La Lupe, Nico Saquito,Sindo Garay, Celia Cruz ou Miguel Matamoros, m’était déjà relativement bien connue avant la lecture du livre, et je n’ai pas appris grand-chose en lisant les quelques pages consacrées à eux par Rafael Lam. D’autres chanteurs, jusque-là inconnus de moi, ont bâti leur succès sur l’interprétation de styles pour lesquels je n’éprouve pas – peut-être à tort – un grand intérêt, comme le Danzon, la chansonnette romantique ou le Danzonette.
Pour cette raison, je déconseille la lecture d’une traite de cet excellent et important ouvrage, qu’il vaut mieux soigneusement ranger dans sa bibliothèque, après un premier survol rapide, pour le consulter avidement lorsque surgit une interrogation précise sur un interprète particulier.
Fabrice Hatem
Rafael Lam, Polvo de estrellas, Ediciones Adagio, 2008, Centro Nacional de Escuelas de Arte, cneart@cubarte.cult.cu
(1) Voir mon compte- rendu sur le lien suivant : reyes
(2) Hors la jeune génération de ces trente dernières années, par ailleurs largement évoquée dans Los reyes de la salsa
par Ahinama | Fév 26, 2013 | Livres et revues
La Havane, Dimanche 19 juin 2011
C’est en chinant le soir chez mon habituel bouquiniste de le rue Obispo – qui fait payer les livres environ dix fois plus cher que ses collègues de la Place des Armes, malheureusement fermés à l’heure de mes virées nocturnes – que je suis tombé sur ce livre passionnant de Rafael Lam, Los Reyes de la Salsa » – en français, Les Rois de la Salsa. Un guide précieux pour apprendre agréablement ce qu’il faut savoir sur ce style de musique : ses origines (charangas, septets de Son et conjuntos des années 1950, jazz bands), ses différents styles (salsa latine et salsa cubaine), ses grands interprètes, ses lieux mythiques à Cuba et à l’étranger.
Son auteur, Rafael Lam, journaliste, essayiste et musicologue cubain, est sans doute l’une des personnes au monde les mieux placées pour nous introduire à ce monde fascinant. Née en 1946, cela fait en effet plus trente ans qu’il dédie sa vie à l’exploration de la musique populaire cubaine. Outre ses innombrables articles et émissions de radio sur le sujet, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence : sur le Cabaret Tropicana, sur le groupe Los Van Van, sur les chanteurs populaires cubains, entre autres. Son travail de journalistes musical l’a conduit à rencontrer personnellement, à l’occasion d’interviews ou de reportage, tous les protagonistes importants de l’univers de la Salsa, à Cuba comme à l’étranger, récoltant sur eux des milliers d’anecdotes et d’informations de première main.
Bien que tout à fait capable d’analyses musicologiques poussées, Rafael Lam et d’abord un journaliste, un chroniqueur du quotidien, dont le travail consiste à instruire tout en distrayant. Aussi, son livre ne se présente-il pas comme une lourde synthèse académique, mais comme un ensemble constitué une centaine de petits chapitres – je devrais plutôt dire : de grands articles de fonds – consacrés, selon les cas, à un orchestre, à un artiste, à un lieu, à un mouvement musical. En bon journaliste, l’auteur fait alterner dans chacun d’entre eux les rappels biographiques, les analyses musicologiques et de longues et passionnantes citations, le plus souvent extraites d’interviews réalisées par lui-même. Sa thèse centrale – la Salsa est d’abord et avant tout une musique d’origine cubaine, même si elle put être réinterprétée et développée avec bonheur hors de l’île – n’est donc pas délivrée comme une lourde et ennuyeuse thèse universitaire, mais à travers un kaléïdoscope coloré d’anecdotes et de citations, illustré par une abondante iconographie.
Il y a deux manières de lire le livre Los Reyes de la Salsa : La première consiste à l’utiliser comme une encyclopédie vivante, où l’on est à peu près sûr de trouver l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur Benny Moré, Juan Formell et l’invention du Songo, Johnny Pacheco, NG La Banda ou Elio Revé. Il faut alors aller directement au chapitre concerné, et, en quelques minutes, vos connaissances sont agréablement mises à jour. La seconde lecture possible nous rapproche du roman d’aventure ; un roman s’étendant sur un siècle, et mettant en scène, entre Cuba, New York et la Colombie, la vie et l’œuvre de centaines d’artistes dont l’effort collectif a abouti à la création du style musical appelé Salsa. Publié en 2011, l’ouvrage présente de plus l’avantage de nous conduire jusqu’aux portes de l’actualité immédiate.
Un livre donc à la fois passionnant et instructif, malheureusement seulement disponible en espagnol pour l’instant (tiens, pourquoi je ne proposerais pas a l’auteur de le traduire moi-meme ?) .
Fabrice Hatem
Rafael Lam, Los reyes de la Salsa, 2011, Ediciones adagio (adagio@cnsea.cult.cuadagio@cnsea.cult.cu), 255 pages
par Ahinama | Fév 26, 2013 | Livres et revues
Ce livre, publié en 2007, propose une intéressante analyse de la naissance et du développement de la Salsa à Cuba.
Après une brève introduction sur l’histoire de la musique cubaine, il décrit, dans un premier chapitre, la naissance de la Rueda de Casino. Vers 1956, un groupe de jeunes danseurs se réunit régulièrement au Club Casino Deportivo pour y inventer un nouveau style de danse. Celui-ci est inspiré d’une forme de Cha-Cha-Cha où les couples dansaient en ronde, effectuant simultanément les mêmes figures. Mais il introduit aussi plusieurs innovations. Tout d’abord, le nouveau style peut être dansé sur n’importe quel type de musique compatible avec le pas de base ; ensuite, de nouvelles figures sont inventées, dont certaines sont inspirées de danses étrangères comme le Rock’n Roll ; enfin, des changements fréquents de partenaires sont introduits, rendus possibles par des mouvements de décalage des danseurs ou des danseuses au sein de la ronde.
Pour permettre à la Rueda de fonctionner correctement, il est nécessaire que ses membres partagent le même vocabulaire de figures, qui seront donc désormais désignées par des noms précis, et que l’un des danseurs parmi les plus expérimentés joue le rôle de directeur ou « capitaine », indiquant à haute voix les noms des figures que les couples doivent interpréter. Un joli passage du livre décrit la soirée mémorable au cours de laquelle le grand Benny Moré lui-même dirigea la ronde depuis son pupitre de chef d’orchestre, marquant la consécration de cette nouvelle danse, bientôt imitée dans de nombreux autres clubs de La Havane sous le nom de Rueda de Casino. Une autre page très vivante explique comment les fêtes données à l’occasion du 15ème anniversaire des jeunes filles, au cours desquelles sont exécutées des chorégraphies de groupe longuement répétées, constituèrent un important facteur de diffusion la Rueda de Casino.
Le second chapitre décrit l’essor de cette nouvelle danse dans le Cuba post-révolutionnaire des années 1960 et 1970. La nationalisation des cabarets, transformés pour beaucoup d’entre eux en lieux de loisirs pour les « travailleurs », gérés par les syndicats, ainsi que la multiplication des établissements d’enseignement supérieur où la danse a droit de cité, ouvre alors des espaces nouveaux à la pratique de la danse populaire, mêlant jeunes étudiant et public d’âge adulte.. De nombreuses Rueda de casino y sont créées, dont certaines, comme la Rueda del Patricio ou la Rueda del Oso, acquièrent rapidement un grand prestige par la virtuosité de leur danse et leur inventivité en matière de figures. Le livre décrit avec enthousiasme certaines figures charismatiques de l’époque, comme le danseur Rosendo, qui après avoir dirigé la prestigieuse Ruedo del Patricio, contribua pendant de nombreuses années à la diffusion du nouveau style en participant à l’animation d’une émission de télévision très écoutée, « Para bailar ». Aussi cette époque, marquée par une large diffusion de la Rueda de Casino et une progression spectaculaire de son niveau technique et de sa richesse chorégraphique est-elle présentée par l’auteur comme un véritable « âge d’or » de cette danse.
Bárbara Balbuena ne cache cependant pas les difficultés rencontrées, au cours des années 1960, par la musique populaire cubaine, déstabilisée par la fermeture des cabarets et night-clubs qui constituaient à la fois la principale source de revenu des musiciens et leur forme de contact privilégiée avec le public. Le public jeune se tourne alors vers des genres étrangers, comme le Rock’ roll, qui laissent aussi leur marque sur l’esthétique de la Rueda de Casino.
Enfin, un troisième chapitre est consacré à la période postérieure à 1980. Deux faits majeurs viennent alors donner une nouvelle impulsion au développement de ce que l’on peut désormais appeler la Salsa Cubaine. Le premier est un engouement du public cubain pour la musique de Salsa venue de l’étranger, qui se concrétise notamment à l’occasion d’une tournée du chanteur Vénézuélien Oscar de Léon dans le pays en 1983. Le second est une fantastique renaissance de la musique cubaine. A vrai dire, ce mouvement était déjà perceptible dès les années 1970 : création des Van Van par Juan Fornell en 1969, de Irakere par Chucho Valdès en 1973, de Son 14 par Adalberto Alvarez en 1978. Mais il s’accélère dans la seconde moitié des années 1980 : création du groupe NG la Banda en 1988, puis de la Charanga Habanera, de Dan Den, des groupes des chanteurs Isaac Delgado et Manolín.
Tous ces orchestres adoptent des styles musicaux extrêmement propices à la danse de Salsa, tout en pratiquant eux-mêmes des jeux de scène où l’influence des figures de Casino, mêlée à celle d’autres danses cubaines, est nettement perceptible. Le public cubain se met alors à danser, lui aussi, la Salsa, ou plutôt une nouvelle danse de couple, inspirée à la fois de la Rueda de casino, des autres danses populaires cubaines, de la Salsa dansée à l’étranger, et des petites chorégraphies inventées par les orchestres cubains : un nouveau mélange que l’on va rapidement désigner sous le nom de Salsa cubaine.
Ce troisième chapitre se conclut par une rapide en intéressant survol des évolutions les plus récentes de la Salsa cubaine : apparition dans les années 1990 de la Salsa-Timba, musique encore plus vive et plus rythmée que celle des années 1980, conduisant à un moment paroxystique (aussi appelé Bomba), où les danseurs peuvent donner libre cours à leur liberté corporelle ; pratique du despelote (improvisation sur un rythme frénétique, où les danseurs se livrent souvent à des mouvements du bassin extrêmement suggestifs) et du trembleque (tremblement isolés et coordonnés des différents parties du corps ; introduction des postures de la rumba-guaguanco et des danses religieuses afro-cubaines… Mais l’auteur souligne également la vitalité toujours très grande de la rueda de casino, qui continue à être pratiquée par de nombreux groupes cubains et à recueillir les faveurs du public, s’enrichissant tous les jours de nouvelles figures et chorégraphies.
Chacun des trois principaux chapitres contient également une section dédiée à la présentation des principaux pas de Rueda de Casino introduits à l’époque considérée, et illustrée par une séduisante iconographie. Ces passages sont intéressants par la perspective historique qu’ils nous donnent sur le développement de cette danse. Nous apprenons ainsi, par exemple, que le Dilequeno, pourtant aujourd’hui considéré comme un pas fondamental de la Salsa, ne fut pas introduit aux tout débuts de la Rueda de Casino, mais seulement au cours de la période immédiatement postérieure, entre 1960 et 1980. Cependant, l’auteur ne parvient pas à présenter de manière intelligible les figures de danse évoquées dans ces sections, se perdant dans un système de notations assez abscons. Un petit DVD associé au livre, contenant des illustrations de danse filmée, aurait certainement été à cet égard très utile.
Le livre est complété par deux glossaires assez complets. Le premier, qui porte sur les principales formes de musique et de danse ayant existé à Cuba depuis les débuts de la colonisation espagnols, peut également être lu par les néophytes comme un premier et rapide survol de l’histoire de la musique cubaine. Le second donne une liste des principaux termes désignant des figures de Rueda, avec leur traduction en anglais. Il vaut surtout par sa possible fonction d’aide-mémoire.
De petite taille, bourré d’anecdote et de témoignages, le livre se lit rapidement, avec plaisir et facilité. Il nous donne une claire idée de rôle précurseur joué par la Rueda de Casino dans l’apparition de la Salsa, ainsi que des conditions dans lesquelles le public cubain s’appropria celle-ci au cours des années 1980. Sa principale limite tient au fait qu’il passe pratiquement sous silence le rôle fondamental des Etats-Unis dans le développement de la Salsa au cours des années 1960. Il ne fournit donc qu’un point de vue Cubain et partiel sur ce sujet, fort instructif mais qui devra être complété par d’autres lectures pour parvenir à une compréhension complète du sujet.
Fabrice Hatem
Bárbara Balbuena, 2007, Casino and Salsa in Cuba, Colleción Cinquillo, Editorial José Martí, IBDN 978-959-09-0353-3, e-mail : editjosemarti@ceninia.inf.cu
par Ahinama | Fév 26, 2013 | Livres et revues
Je connaissais jusqu’ici surtout Alejo Carpentier (1904-1980) comme romancier. Je savais que ce Cubain né à Lausanne avait beaucoup vécu en Europe et en France, où il fut pendant de longues années ambassadeur du régime castriste. De lui, j’avais beaucoup apprécié Le siècle des lumières et Le royaume de ce monde, deux romans qui ont pour toile de fond la période révolutionnaire et post-révolutionnaire de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle à Haïti. Je venais de terminer son Recours de la méthode – l’histoire d’un dictateur sud-américain esthète et francophile, exilé à Paris – lorsque, partant pour un nouveau voyage à Cuba, je décidai d’approfondir à cette occasion par des lectures choisies ma connaissance de la musique cubaine. Et je croisai alors à nouveau l’œuvre d’Alejo Carpentier.
Celui-ci, en effet, n’est pas seulement un grand romancier, mais également un musicien et un musicologue de renom. Pianiste de haut niveau, compositeur reconnu, il a notamment beaucoup collaboré, au début de sa carrière, avec Amaldeo Roldan, un compositeur franco-cubain qui contribua de manière décisive à la reconnaissance de la tradition musicale populaire afro-cubaine, y puisant au passage une part décisive de sa propre inspiration. La musique d’ailleurs, est également omniprésente dans l’œuvre romanesque de Carpentier, comme dans Concert Baroque, dont les principaux personnages sont des musiciens vénitiens du début du XVIIIème siècle. Mais l’auteur de Le musicien qui est en moi celui est surtout connu pour avoir publié en 1946, l’un des tout premiers livres de synthèse sur la musique cubaine, intitulé La Música en Cuba, qui reste, 70 ans plus tard, un des principaux ouvrages de référence sur le sujet.
Cette somme de plus de 250 pages se structure en une vingtaine de chapitres organisés selon un plan chronologique. La première chose qui frappe à la lecture est l’extraordinaire largeur de vues de l’auteur, qui parvient à englober, dans une vision synthétique, l’ensemble des manifestations de la musique cubaine au cours des cinq siècles qui ont suivi la colonisation espagnole : musique religieuse, musique savante, musique légère et de distraction, enfin, musique populaire et folklorique, notamment celle d’ascendance africaine. Le seul thème un peu délaissé est celui, qui justement, pourrait a priori intéresser le plus un salsero, c’est-à-dire les formes de musique populaires liées au Son et au Boléro, qui trouvèrent leur apogée dans le monde du cabaret cubain au milieu du XXème siècle, avant d’influencer de manière décisive la musique de loisirs mondiale d’aujourd’hui.
Mais c’est paradoxalement cette lacune qui a constitué pour moi l’un des plus grands intérêts du livre de Carpentier, en montrant que l’histoire de la musique cubaine dépasse de très loin celle de la seule musique populaire de loisirs, domaine auquel les danseurs de Salsa, même lorsqu’ils cherchent à approfondir le sujet, ont parfois un peu trop tendance à la réduire.
Il existe un effet à Cuba une tradition de musique savante qu’Alejo Carpentier nous fait revivre par une longue et passionnante galerie de portraits de compositeurs. La cathédrale de Santiago en fut l’un des creusets les plus anciens. Dès le XVIème siècle, Miguel Velasquez fut le premier à occuper les fonctions de maître de chapelle de cette institution, y inaugurant une lignée de musiciens religieux où émergent notamment, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, les figures d’Esteban Salas, puis de Juan Paris. A partir du début du XIXème siècle, la musique savante profane commence à de développer à la Havane avec des compositeurs comme Rafellin – trait d’union entre classicisme et romantisme, qui finira par émigrer aux Etats-Unis -, suivi par Saumell le romantique. Celui-ci fut l’un des premiers à s’intéresser à la musique populaire de son pays, introduisant notamment dans ses compositions des formes rythmiques inspirées de la contredanse et qui peuvent être considérés comme les antécédents directes de la Habanera ou du Danzon. Ignacio Cervantes puisa également une large part de son inspiration dans la musique folkorique cubaine, dont il tira de charmantes pièces pour piano. A l’inverse, beaucoup de compositions d’Espaldero se fourvoient, selon Carpentier, dans l’imitation du virtuosisme de salon alors en vogue en Europe. Le XIXème siècle se termine avec les figures du Santiaguero Laureano Fuentes, auteur d’une œuvre très vaste et un peu hybride où l’on trouve notamment de bonnes pages de musique religieuse, ou encore de Gaspar Villate, qui vint s’installer en France pour y écrire une oeuvre très influencé par la musique et l’opéra italien. A la charnière du XXème siècle, Eduardo Sanchez De La Fuentes s’engage dans la voie d’une véritable musique nationale cubaine. Il le fait parfois avec bonheur, comme lorsqu’il compose ses célèbres habaneras (Tú..), parfois avec des résultats plus discutables, lorsqu’il tente de donner à sa cantate Anacoa les accents d’une musique indienne totalement imaginaire.
D’autres chapitres nous permettent d’assister au développement progressif de la scène musicale cubaine, depuis les minuscules groupes musicaux présent à Santiago dès le XVIème siècle, jusqu’à la formation d’orchestres symphoniques à la Havane au début du XXème. Nous voyons apparaître dans cette ville un début d’activité musicale, de niveau artistique encore très inégal, à la fin du XVIIIème siècle : le premier théâtre s’y crée en 1776. Dès le début du XIXècle, siècle, il existe un embryon de vie musicale savante à la Havane, en grande partie animée par des œuvres et des musiciens venus d’Europe. Ce sont d’abord de petites opérettes avec leurs tonadas, auxquelles succède, à partir de 1820 environ, la mode de l’opéra bouffe cubain. Celui-ci jouera un rôle important dans la génèse de genres populaires comme le Danzon ou la Guaracha en portant à la scène des personnages et des musiques d’inspiration populaire, y compris, pour la premières fois, les Noirs et leurs rythmes, encore cependant à l’état de caricature. L’opéra d’inspiration italienne jouira également longtemps des faveurs du public de la ville au cours du XIXème siècle.
La musique populaire stricto sensu est un peu moins abordée dans l’ouvrage. Quelques intéressants passages sont cependant consacrés au début du livre à l’apparition des premières chansons populaires cubaines et notamment des premiers proto-son à Santiago de Cuba dès le XVIème siècle ; à l’apport musical de l’émigration franco-haïtienne vers l’oriente cubain à la fin du XVIIIème ; au premières formations musicales populaires de la Havane, qui se produisaient aux XVIIème et XVIIIème siècle à l’occasion des fêtes dites du « Corpus » ; ainsi qu’à la description de l’atmosphère interlope du port de la Havane, propice à toutes sortes de métissages, y compris musicaux. Mais c’est surtout la musique afro-cubaine qui retient l’attention de l’auteur, dans un chapitre qui, malgré sa relative brièveté, retrace de manière très précise la diversité de ses origines et de ses manifestions, ainsi que le rôle des cabildos et des associations secrètes dans leur préservation et leur transmission. Dans d’autres passages, Carpentier souligne l’omniprésence des musiciens Noirs parmi les instrumentistes de musique profane et populaires dès le début du XIXème siècle – un fait, qui bien que ces musiciens évitaient alors soigneusement d’interpréter en public le répertoire afro-cubain, aura des conséquence importantes sur l’évolution de la musique populaire de l’île, en lui incorporant des rythmes et des formes d’interprétations (syncopes, improvisations, etc.) de saveur africaine.
Cette histoire de la musique cubaine, Carpentier, en romancier de talent, sait nous la rendre passionnante, faisant revivre les espoirs, les amours et les haines, les joies et les malheurs de ses acteurs. Quelle tristesse de voir les dernières années d’Esteban Salas, ce musicien si talenteux et dévoué à son art, gâchées par une sordide affaire d’argent avec le chapitre de la cathédrale de Santiago ! Une terrible et haineuse rivalité opposant, à la fin du XVIIIème siècle, deux musiciens pour l’obtention du poste de maître de chapelle à la cathédrale de la Havane, nous tient ensuite en haleine pendant plusieurs dizaines de pages. Un peu plus loin, nous compatissons à l’infortune du compositeur Saumell, amoureux sans retour d’une cantatrice pour laquelle il tentera d’écrire ce qui aurait pu devenir le premier opéra composé à Cuba. Nous voyons aussi revivre l’étrange amitié de deux hommes au caractère si opposé, Espaldero, le misanthrope solitaire, reclus chez lui avec ses chats, et Gottschalk, l’américain extraverti et amoureux des plaisirs.
Mais Carpentier est également un redoutable critique musical, qui analyse les œuvres, dissèque leurs faiblesses de manière implacable. La trop grande fascination d’Espaldero pour le virtuosisme en vogue dans les salons européens, les vaticinations indianistes de la Fuentes, la faible qualité des livrets d’opéra de Saumell ou de Cervantès sont ainsi mises en lumière sans pitié. Il s’enthousiasme par contre pour le génie rythmique précurseur du premier ou le naturel de certaines pièces pour piano du second. Il nous montre ainsi la musique savante cubaine, trop souvent fourvoyée dans l’imitation des modes et des tendances européennes, n’a jamais été meilleure que quand elle a cherché son inspiration dans la musique populaire de l’île. Mais ce n’est qu’au XXème siècle que la partie la plus originale de celle-ci – la musique afro-cubaine – sera définitivement tirée du mépris dans lequel elle était jusque-là reléguée, et portée au rang de source d’inspiration majeure par des compositeurs comme Almadeo Roldan – avec lequel Carpentier collabora d’ailleurs activement – ou Alejandro Cartula.
Le livre est illustré par une assez riche iconographie à base de partitions musicales auxquelles Carpentier fait volontiers référence dans ses analyses. Il apparaît d’ailleurs assez vite au lecteur déconcerté que l’auteur considère la lecture d’une page musicale comme pratiquement aussi naturelle que celle d’une page écrite. Mais cette immense connaissance de la musique et de son histoire, Carpentier la partage aussi avec nous avec fraîcheur et spontanéïté. En témoignent notamment ces pages merveilleuses, où il nous explique, avec un enthousiasme juvénile, comment il a redécouvert, au fond d’un vieux bahut de la Cathédral de Santiago, des partitions Esteban Salas que l’on croyait à jamais disparues.
Cet ouvrage passionnant et instructif a été traduit en français en 1985. Une excuse de moins aux non-hispanophones pour ne pas le lire…
Fabrice Hatem
Alejo Carpentier, La musica en Cuba, Ed. Letras Cubanas, 2004 (première édition : 1946). Traduction française, La musique à Cuba, 1985, Éd. Gallimard, Paris.
par Ahinama | Fév 26, 2013 | Films et DVDs
Documentaire de Fernando Trueba, Espagne, Brésil, 2004, 126 minutes
Le pianiste cubain Bebo Valdés part à la découverte de la culture populaire de Salvador de Bahia, proche par beaucoup d’aspects de celle de son pays. Il y est accueilli par les grands musiciens de la ville, notamment Mateus Aleluia, Caetano Veloso, Giberto Gil, et surtout Carlinhos Brown, grand-prêtre de la culture afro-brésilienne, par ailleurs inspirateur de nombreux projets communautaires dans le quartier populaire de Candéal.
Passionnément amoureux de la musique afro-caraïbe, Fernando Trueba nous avait déjà offert sur cet univers culturel plusieurs œuvres de grande qualité, commeCalle 54 et Side B, documentaires consacrés au Latin Jazz New-Yorkais, ou encore Chico et Rita, un délicieux dessin animé contant les amours d’une chanteuse et d’un pianiste cubain, sur une musique de…. Bebo Valdès.
Nous retrouvons celui-ci dans El milagro de Candeal, où ses pérégrinations dans la ville de Bahia lui permettent de vivre sous nos yeux trois types d’expériences distinctes et complémentaires.
Tout d’abord, la rencontre avec les musiciens locaux. Bebo les écoute, mais surtout joue avec eux, ce qui donne lieu à quelques séquences d’anthologie : l’interprétation énergique, par le Big gang de Carlinhos Brown, avec Bebo Valdès au piano, d’un thème à la coloration de Son cubain légèrement « brésilianisé » ; l’émouvant trio guitare-piano-voix entre Carlinhos, Bebo et la chanteuse Marisa Monte sur un rythme de Bossa nova ; enfin, la descarga réunissant le vieux pianiste cubain et un groupe de jeunes percussionnistes, le Hip hop Roots, pour aboutir à la création d’une musique-fusion inclassable mais splendide…
Bebo participe également à des moments forts de la vie collective de Salvador de Bahia : fête maritime de la déesse de la mer, Yemanya – dénomination brésilienne de la Yemaya cubaine ; défilés de Carnaval ; pratiques religieuses afro-brésiliennes – équivalent local de la Santeria cubaine….
Enfin, nous visitons en compagnie de Bebo le quartier pauvre de Candéal dont les habitants, avec le soutien de Carlinhos Brown, participent à divers projets destinés à promouvoir le développement humain et l’esprit communautaire : école de musique Pracatum, groupes de danse folklorique, aménagement d’une placette destinée à accueillir les activités collectives du quartier…
Peut-être un peu moins riche musicalement, malgré l’extrême émotion qui se dégage de certaines séquences, que le prodigieux Calle 54, El milagro de Candéal présente par contre l’avantage de diluer l’expérience musicale dans une agréable et distrayante découverte de la ville. D’où un film qui, sans exiger une concentration intense comme Calle 54, donne néanmoins une bonne idée de la richesse artistique de Bahia : tambours Maracatu, danses folkloriques (Capoeira, Samba…), Bossa nova, percussions modernes…
Quant à l’intégration presque naturelle de Bebo Valdés au sein des différentes formations musicales locales, elle met en évidence, mieux que de savantes analyses, la forte consanguinité unissant les cultures afro-cubaines et afro-brésiliennes : mêmes croyances religieuses, mêmes instruments, mêmes univers rythmique…
Grand amoureux de Santiago de Cuba, j’ai d’ailleurs été frappé, en regardant le film, par les similitudes fortes et multiples existant entre cette ville et Salvador de Bahia : même destin historique (premières capitales de leurs pays respectifs avant de connaître un déclin et une marginalisation) ; même composition ethnique (forte proportion d’afro-descendants) ; même topographie de la vieille ville (petites maisons colorées sur des rues en pente) ; même manière d’être des habitants (omniprésence de la musique et de la fête, nonchalance accueillante…).
Et c’est peut-être pour cela que, depuis que j’ai vu El milagro de Candeal, je n’ai vraiment plus qu’une envie : courir à l’agence de voyage la proche et acheter un billet d’avion pour Salvador de Bahia…
Fabrice Hatem
Pour plus d’informations : http://www.cinefil.com/film/le-miracle-de-candal
Pour voir quelques extraits du film : http://www.youtube.com/watch?v=HYMjCA5JAj8
par Ahinama | Fév 26, 2013 | Films et DVDs
Documentaire de Fernando Trueba, France, Espagne, 2000, 108 minutes
« Calle 54 est un film musical sur la musique, comment elle se crée, comment elle surgit. Le scénario, ce sont les morceaux musicaux qui sont interprétés et que j’ai choisi. Le casting, ce sont les musiciens ; pour moi, ce n’est pas un documentaire, c’est une fiction, une fiction autrement. » (Fernando Trueba).
Dans ce film d’une grande richesse, Fernando Trueba a réuni une douzaine de musiciens de Jazz latino parmi les plus talentueux, presque tous installés à New York, pour nous offrir un florilège de ce genre musical. Argentins, brésiliens, Porto-ricains et bien sûr Cubains, ils ont convergé vers la métropole nord-américaine pour créer cette musique métissée, où chacun a apporté les rythmes et les sonorités de son pays d’origine.
La construction de chaque séquence est simple : quelques scènes d’ambiance, accompagnées d’un bref commentaire en voix off et d’un court interview, esquissent le portrait de l’artiste tout en présentant succinctement les principaux axes de sa démarche créatrice. Puis l’essentiel de la séquence est consacrée à l’enregistrement en studio d’un thème musical, restitué dans son intégralité.
La réussite est totale ; Le film parcourt la diversité des sources auxquelles le Jazz latino puise aujourd’hui sa richesse : rythmes d’origine africaine, tradition des big bands nord-américains, univers du Son cubain et sa petite soeur la Plena portocaine, incursion dans le Flamenco espagnol… Mais surtout, chaque séance nous introduit dans la magie particulière de l’un de ces grands artistes : tendresse chaleureuse du saxophone alto de Paquito d’Rivera, excentricité du trompettiste Jerry Gonzales au look de pirate des caraïbes, extases rythmiques du vieux sage Tito Puente, énergie musicale pure d’un Gato Barberi charismatique aux allures de personnage de Western décalé… Les pianistes sont particulièrement à l’honneur, avec le charme féminin d’Eliane Elias, la présence virile de Chano Dominguez, l’incroyable maestria musicale de Michel Camillo. Mention spéciale pour les retrouvailles de Bebo Valdes et de son fils Chucho, organisées à l’occasion du film, et qui donnent lieu à un duo pianistique d’anthologie où l’intense communion musicale est encore renforcée par les vibrations de l’affection filiale.
Une petite réserve cependant, en guise de conseil plus que de critique : ce film assez long (108 minutes) est d’une telle intensité musicale qu’il est difficile au spectateur de rester parfaitement concentré d’un bout à l’autre. On pourra donc, dans sa version DVD, le savourer en plusieurs fois, de manière à préserver la fraîcheur de l’écoute.
Fabrice Hatem
PS : le film est complété par Side B, un documentaire de 60 minutes sur l’histoire du jazz latino, largement basé sur les entretiens avec les musiciens de Calle 54, et que j’ai présenté de manière séparée dans un autre article de ces chroniques cinémaographiques.
Commentaires récents